Suite et fin de notre thématique sur les mal-aimés. Des champions, des équipes qui ont eu toutes les peines du monde, et c'est un euphémisme, à générer de la sympathie, sans parler d'affection, chez le grand public ou les médias. Focus sur Justin Gatlin, un athlète qui ne peut laisser indifférent. Par son parcours. Par ses erreurs. Par ses accomplissements.

Mondiaux
Coleman a pris le pouvoir, Gatlin rêve déjà de le reprendre
28/09/2019 À 22:13

Il a fini par baisser la garde. Poser un genou à terre et s'incliner. Mais de bonne grâce et nullement contraint. A vrai dire, le geste s'imposait de lui-même. Il lui serait tout de même reproché. Comme tout le reste. Parce que sa sincérité, devenue aussi suspecte que sa foulée, ne pouvait qu'être questionnée.

Quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise, il en sera ainsi jusqu'à son dernier souffle ou, au mieux, jusqu'au jour où il aura décidé de ranger ses pointes pour de bon.

Lui jure ses grands dieux que rien n'était calculé et qu'il s'est agenouillé le plus naturellement du monde. Parce qu'il était question de rendre hommage à une légende, le soir où celle-ci s'apprêtait à quitter la scène, ce qui n'arrive pas tous les quatre matins, vous en conviendrez.

Et puis, de toute manière, loin de lui l'idée de se donner le beau rôle ou d'endosser le costume du gentil. Ça fait belle lurette qu'il ne lui va plus. Lors de la dernière décennie, Justin Gatlin a bien essayé de l'enfiler une ou deux fois, mais l'Américain a toujours été gêné aux entournures et le monde lui a constamment fait savoir que la tenue allait bien mieux à Usain Bolt, sprinteur immaculé et star au charisme inégalé. Alors, Gatlin a laissé tomber, histoire de ne pas gaspiller son énergie de manière superflue.

Au-delà de l'hommage, il y eut des remerciements, aussi. Parce que sans Bolt, la carrière théâtrale de Gatlin n'aurait sans doute pas connu de deuxième acte. Beaucoup auraient d'ailleurs préféré qu'il en soit ainsi, et c'eût été plus simple pour tout le monde. Mais Justin avait décidé qu'il en serait autrement.

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9''92, 35 ans

Alors, Gatlin n'a pu s'empêcher de remercier celui qui, au crépuscule de son incomparable odyssée, l'avait inspiré et poussé à redevenir l’athlète qu’il n’aurait peut-être jamais cessé d'être s'il n'y avait pas eu ce coup de canif dans le contrat de confiance que tout champion se doit de parapher avec son sport. Coup de canif qui a laissé une cicatrice suffisamment profonde pour ne plus jamais passer inaperçue.

En ce 5 août 2017, quelques secondes avant de se prosterner devant le roi Usain, il est redevenu le patron du sprint mondial, au terme d'une finale dont il n'était pas prédestiné à jouer les premiers rôles. Parce qu'il était question de rendre un ultime hommage à Bolt, lancé à fond les ballons dans sa dernière grande finale individuelle. Et si un homme devait gâcher le jubilé du Jamaïcain, c'était un autre, bientôt sulfureux : Christian Coleman. Sûrement pas lui, qualifié avec le sixième temps des finalistes et aligné au couloir numéro 8, hors champ, ou pas loin. Enfin ! soufflaient certains.

Quatre-vingts mètres plus loin, sur le tartan qui avait vu Bolt triompher aux Jeux Olympiques de 2012, Justin Gatlin revenait sur le Jamaïcain, avalait Christian Coleman d'un trait et franchissait la ligne le premier. 9''92. Un chrono que l'on qualifierait de modeste s’il n’avait pas été réalisé par un sprinteur de 35 ans, devenu ce jour-là le plus vieux champion du monde du 100 mètres.

Tu ne mérites pas ça, tu es un mec bien

Sous les huées qui ont accompagné chacune de ses sorties et de ses entrées en scène des années durant, de Pékin à Londres, en passant par Rio, l'Américain a exulté et posé son index sur une bouche déformée par la rage. Comme pour demander à l'assistance, au monde entier même, de la boucler. Il s'est alors avancé vers Usain Bolt, s'est incliné. Et les deux hommes, le super-héros et le super-vilain, ont soldé une rivalité d'une demi-décennie. Rivalité teintée de respect. "Tu ne mérites pas ça, tu es un mec bien", lui a soufflé Bolt sur un tartan encore électrifié.

Bolt n'a jamais dit de mal de l'ancien banni, ni soufflé sur les braises. Un mot du roi, pourtant, aurait suffi à déclencher un incendie de nature à consumer les derniers espoirs du phénix Gatlin. "J’ai aimé les cinq ans qu’on a passés à se tirer la bourre, expliquait le retraité jamaïcain en 2019, à L'Equipe. A chaque championnat, il m’a forcé à rester au top. Sa force, c’est son mental. Il croit toujours qu’il pourra gagner, même si c’est impossible. Avec lui, peu importe si je courais bien, il avait la certitude qu’il pouvait gagner. Mon coach me disait : 's'il y a bien un gars qui sera toujours là, c’est Gatlin'."

La presse, elle, n'a jamais hésité à renvoyer Justin Gatlin à son passé. "Qu'est-ce qui justifie qu'on me traite de 'bad boy’ ? Est-ce que je vous ai un jour mal parlé ? Ai-je eu un mauvais comportement ? J'ai toujours serré la main de mes adversaires, je les ai toujours félicités. Les médias à sensation ont fait de moi un 'bad boy' et d'Usain un héros, se défendait-il toujours encore le soir de son triomphe londonien. J'ai été puni, mais maintenant je suis propre".

Propre. Mais jamais lavé de tout soupçon. Parce que, trop longtemps, Justin Gatlin n'a concédé aucune once de terrain. Ni fait part d’aucun remord. Si une faute avouée est à demi pardonnée, la sienne - ou plutôt les siennes si l'on veut remuer le couteau dans la plaie jusqu'à crever l'abcès - ne pouvait être excusée alors que, trop longtemps, le natif de New York n'a reconnu aucune forme de culpabilité dans le contrôle positif qui l'a voué aux gémonies, en 2006, alors qu'il était au faîte de sa gloire. Pas coupable. Pas responsable. Et vice versa. Passez votre chemin.

Finalement, il a fait le premier pas. Avant la fin de cet été marqué du sceau de la résurrection, sa résurrection, il s'est livré au périlleux exercice du mea culpa, face caméra, dans les tribunes du Letzigrund de Zurich. Comme apaisé et soulagé, par son accomplissement londonien. "S'ils veulent des excuses officielles, je suis désolé. Je suis désolé, a répété Gatlin. Je m'excuse pour tous les actes répréhensibles ou le mauvais œil que j'ai porté sur ce sport. J'adore le sport et c'est pourquoi je suis revenu courir. J'ai travaillé dur pour réparer mes torts."

Si l'on ne sait pas encore comment se terminera l'histoire, dont Justin Gatlin repousse irrévérencieusement la conclusion année après année et course après course, on se doute que l'Américain ne quittera pas les tartans avec un collier de fleurs autour du cou et une couronne de lauriers sur le crâne. Mais plutôt du goudron et des plumes sur le râble. Peut-être se souviendra-t-on, tout de même, que tout avait débuté pour le mieux.

Des bouches à incendie aux haies

Justin Gatlin a vu le jour le 10 février 1982, à New York. "Just in time", comme aime à le rappeler sa mère Jeanette. Le benjamin de la fratrie Gatlin était excessivement pressé de sortir du ventre de sa mère, se souvient cette dernière. Le prénom était alors tout trouvé. Son avenir, déjà écrit : il serait athlète.

Gatlin a toujours tout fait plus vite que les autres. Il marchait sur ses deux jambes à huit mois. Et, à cinq ans, s'amusait à sauter les bouches à incendie de Brooklyn comme on franchit des haies.

Justin est un gamin d'une énergie folle. Un peu trop, même. Il faudra bientôt lui administrer un traitement car le jeune garçon souffre d'un trouble de l'attention. Il prendra ce médicament dès ses 9 ans, ce qui aura des conséquences sur sa future carrière et... un premier contrôle positif.

Parti vivre en Floride avec ses parents, le jeune lycéen de Pensacola s'éclate sur les pistes et plane sur les haies. Un jour, alors qu'il court un 300 mètres haies, Gatlin est tellement en avance qu'il s'offre le luxe de s'arrêter, de relever un adversaire malencontreusement tombé, pour enfin gagner la course.

Spécialiste du 110, il obtient une bourse d'études à l'Université du Tennessee. Il est alors entraîné par Vince Anderson et Bill Webb. Très rapidement, presque aussi vite que le jeune homme vole sur la piste, les deux entraîneurs s'accordent sur un point : Gatlin est doué quand il s'agit de franchir des obstacles mais il serait bien meilleur sur le plat. Ils convainquent le jeune homme de changer son fusil d'épaule, de retirer les haies et de raboter dix mètres à sa distance de prédilection. "Il pourrait devenir l'un des meilleurs de l'histoire", jure alors Anderson.

Avant de viser l'éternité et de décrocher les étoiles qui lui sont promises, Justin Gatlin fait des merveilles aux championnats universitaires. En 2001, l'université de Tennessee domine les autres écoles chez les hommes. Merci qui ? Merci Gatlin. A Eugene, le jeune homme remporte le 100 mètres en 10"08. Et le 200 en 20''11. Doublé que personne n'avait réussi depuis 1976.

100 - 200 : bis repetita en 2002, où il ajoute deux titres indoor sur 60 et 200 à son palmarès. En deux années, il décroche six titres universitaires et, plutôt que de se tourner vers l'art, un autre de ses talents, décide de monnayer sa vitesse sur le circuit professionnel. Il a alors 20 ans. Dans deux ans, il sera champion olympique.

Oeil malicieux, sourire enjôleur

Difficile de ne pas en pincer le personnage. A la langue pendue et vantarde d'un Maurice Greene bientôt sur le déclin, le jeune Gatlin répond par un œil malicieux et un sourire enjôleur. On n'est pas encore entré dans l'ère Bolt, celle de la décontraction réjouie, il n'empêche : Gatlin porte quelque chose d'autre. Malheureusement, il y a déjà un mais. A l'été 2001, le jeune étudiant de Tennessee s'est déjà fait rattraper par la patrouille. Gatlin a été contrôlé positif aux amphétamines. Suspension de deux ans à venir.

Dans ses urines, on a trouvé des petites traces d’Adderall, médicament que le sprinteur prend pour soigner les troubles de l'attention dont on a parlé plus tôt dans ce récit. Son appel est entendu. Et au printemps 2002, il est autorisé à reprendre le cours de sa naissante et prometteuse carrière. Avec le commentaire suivant, de la chambre d'appel : "Monsieur Gatlin n'a pas triché ni essayé de le faire. Il n'est certainement pas un dopé." Cette première incartade, même jugée involontaire, laissera des traces. Au-delà de tout ce que l'on peut encore imaginer à cet instant précis.

Comme dans un rêve, Justin Gatlin connaît une entame de carrière d'athlète fulgurante. Premier gros coup : le titre mondial sur 60 mètres, en 2003. Le deuxième, immense, est réussi à ciel ouvert et à deux doigts des étoiles : le 22 août 2004, à Athènes, il décroche le titre ultime. En 9"85, meilleur chrono de sa carrière, deuxième meilleur temps de l'histoire des Jeux, l'Américain devient champion olympique au nez et à la barbe de Francis Obikwelu et l'ancien maître de la discipline, Maurice Greene. La surprise est totale. On attendait Asafa Powell. Mais le Jamaïcain s'est raté. Pas la dernière fois.

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Quand Gatlin est couronné roi de la ligne droite, par un été hellène qui serait un jour entaché du sceau du dopage (et pas seulement par sa faute, loin s'en faut), il porte l'espoir d'un athlé clean et ESPN, notamment, voit derrière le rictus et les yeux pétillants du gamin un espoir de changement et le héros que la piste attendait, celui qui va transformer "son sport pour le meilleur".

Après Maurice Greene et ses musculeux copains, il évite également à l'athlétisme US un trou générationnel, comme lors des années 90 qui avaient vu le Britannique Christie et le Canadien Bailey, mettre la bannière étoilée sous l’éteignoir une bonne partie de la décennie.

Superstar au bord du précipice

Gatlin est tout sauf un feu de paille. Un an plus tard, aux Mondiaux d'Helsinki, le sprinteur remet le couvert et écrase la ligne droite, comme personne avant lui. Sa victoire est la plus large de l'histoire des Championnats du monde. En finale du 100 mètres, le New Yorkais met 17 centièmes dans la vue à Michael Fraser, dauphin qui surnage à peine, coulé comme le reste du bassin. Gatlin s'impose aussi sur 200 et réussit un doublé planétaire rare puisque le seul Greene l'avait signé en 1999. La finale du demi-tour de piste est, aussi, sa première confrontation avec un jeune athlète, nommé Usain Bolt. Le Jamaïcain, blessé, conclut sa course en 26"27. Partie remise.

Justin Gatlin est devenu une superstar. Il est pourtant au bord d'un précipice dont il ne soupçonne pas la proximité. Ni la profondeur.

Tout le monde avait envie d'y croire. Tout le monde s'est mis le doigt dans l'œil. Jusqu'au coude. Parce que Gatlin, 24 ans, sera bientôt (re)pris la main dans le pot à confiture. Nous sommes au printemps 2006.

L'année démarre plutôt bien, pourtant. Le 12 mai à Doha, il pense avoir dépossédé Asafa Powell de son record du monde du 100 mètres. 1,7 mètre de vent favorable et une ligne droite supersonique : 9''76. L'IAAF se rend rapidement compte qu'une erreur a été commise au niveau de l'arrondi. Gatlin est finalement crédité du temps de 9''77. Il n'est "que" corecordman du monde.

Justin Gatlin ne le sait pas encore mais il a été contrôlé positif à la testostérone trois semaines auparavant, à l'occasion des Kansas Relay. Il en est informé le 12 juin, par l'agence antidopage américaine (USADA). Pas de miracle, l'échantillon B est également positif. Le 29 juillet, Gatlin annonce la mauvaise nouvelle dans un communiqué et clame son innocence. Avec un argument massue : son passé et ses déboires.

"Je ne peux pas justifier ces résultats, car je n'ai jamais sciemment utilisé une substance interdite ou autorisé quiconque à m'administrer une telle substance. Mon expérience passée m'a rendu encore plus vigilant et je me suis assuré de ne rentrer en contact avec aucune substance interdite, parce qu'une nouvelle infraction aux règles antidopage pourrait signifier une suspension à vie du sport que j'aime". Gatlin jure avoir retenu la leçon, avant de faire le fier à bras : "Avec mon caractère, ma confiance et les qualités dont Dieu m'a pourvu, cela n'aurait pas de sens de tricher".

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Masseur vexé et crème mystère

Bientôt défendu par l'équipe juridique d'un autre sportif de renom pris la main dans le sac cet été-là, un certain Floyd Landis - tout juste sacré sur les routes du Tour de France et digne successeur de Lance Armstrong -, Gatlin se défend bec et ongles mais l'épée de Damoclès qui se balance au-dessus de sa tête a des faux airs de guillotine.

Rapidement, les yeux se tournent vers Trevor Graham, dont les ouailles (Marion Jones, Tim Montgomery pour ne citer qu’eux) et la probité sont déjà suspicieuses à l'époque. Graham, qui finira banni à vie suite à l'affaire Balco, sent rapidement le vent du boulet et se défausse sur un certain Chris Whetstine.

Masseur de Gatlin pendant trois ans et pensant que le sprinteur était responsable de son limogeage en début d'année, il se serait vengé sur le champion olympique du 100 mètres en lui administrant une crème mystérieuse. Le tout après avoir été réembauché. Bizarre ? Pour le moins. A vrai dire, il n'y a rien qui va dans cette histoire.

A l'arrivée, le couperet tombe sur le crâne de Gatlin. Le 23 août 2006, il échappe à une suspension à vie, parce que l'USADA ne lui a pas tenu rigueur de sa première faute et parce que l'athlète a accepté de coopérer avec l'agence étatsunienne. Il admet la faute mais refuse d'en porter la culpabilité.

Condamné à huit ans de suspension, Gatlin décide de se battre. Il n'a pas le choix s'il envisage, un jour, de revenir. Le 1er janvier 2008, la punition est réduite de moitié. L'Américain pourra recourir en 2010. Et il va s'accrocher à cet horizon comme un naufragé à un radeau de fortune.

NFL, chômage et kilos

Durant quatre ans, Gatlin s'occupe comme il le peut. Et passe par des phases plus ou moins difficiles, jusqu'à son songer au suicide. Heureusement, ses parents, Willie et Jeanette, sont là. Dès que son contrôle positif a été rendu public en 2006, ils ont rapatrié leur fils dans leur domicile floridien. Pas question de le laisser livré à lui-même et à ses démons.

Sa mère, Jeanette, en veut à son coach, responsable des maux de son champion de rejeton. "On ne connaissait pas son passé. S'il était aussi nocif, pourquoi personne n'a-t-il rien dit ? Un jeune ne devrait pas se retrouver dans cette situation".

Comme Justin, papa et maman Gatlin sont persuadés d'une chose : on reverra leur fils sur le tartan. Ils le soutiennent financièrement pour qu'il en soit ainsi. Gatlin continue à s'entraîner, même si ce n'est pas tous les jours évident. Il prend du poids, pointe même au chômage après avoir tenté de se faire une place en NFL, moins regardante quand il est question de pharmacologie.

Gatlin se teste à la fin de l'année 2006, avec les Houston Texans. Il n'y jouera jamais, pas plus que Carl Lewis aux Dallas Cowboys, franchise qui, comme les Chicago Bulls en basket, avait drafté le héros des JO de LA en 1984.

"Il a fait du bon boulot, reconnaît pourtant Gary Kubiak, coach des Texans. On a été impressionnés par sa vitesse. Je ne pourrais même pas dire s'il était à fond… Et puis il a réussi quelques belles réceptions". Les Buccaneers de Tampa Bay lui donnent aussi une chance au printemps suivant. Il ne passera pas le cut. Le champion olympique a des qualités mais il n'a plus joué au foot depuis la première. Rédhibitoire.

Justin Gatlin à l'essai avec les Tampa Bay Buccaneers

Crédit: Getty Images

J'aimerais courir contre ce mec

Gatlin passe beaucoup de temps auprès des jeunes, dans les écoles, sur les pistes d'athlétisme. Il porte la bonne parole, partage son expérience, sa mésaventure et demande à ses possibles successeurs de faire attention, de ne pas tomber dans le piège du dopage.

C'est d'ailleurs avec les jeunes un jour que la lumière se rallume. "Je me souviens de la première fois que j'ai vu Usain à la télé battre son premier record du monde, à New York. J'étais à Atlanta au milieu d'un groupe d'athlètes et il y avait une forme d'incrédulité : 'Ouah' ! Ils étaient sous le choc, on pouvait presque lire de la peur sur leur visage. Moi, à l'opposé, ça m'a inspiré. Je me suis dit : 'J'aimerais courir contre ce mec, me lancer ce défi'. Et si je perds, je saurai m'améliorer", se remémorait-il dans L'Equipe en 2017.

Cette révélation résume la deuxième carrière de Justin Gatlin. Usain Bolt, qui s'est emparé du sceptre comme aucun autre sprinteur avant lui, sera sa lumière dans la nuit. Le phare. L'Américain n'aura aucun autre but que de le défier et tenter de le faire tomber de son incroyable piédestal. Ce qu'il finira par réussir à Londres en 2017, au crépuscule de la carrière de l'octuple champion olympique. Au deuxième firmament de la sienne.

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Des médailles et des casseroles

Entre son retour sur la pointe des pieds et son triomphe britannique, l'Américain vit dans l'ombre d'Usain Bolt. Après avoir réussi le tour de force de glaner le bronze olympique à Londres en 2012 sur la ligne droite, il décroche l'argent à Rio, quatre ans plus tard. Aux Mondiaux ? Même chose : argent à Moscou en 2013, argent à Pékin en 2015.

Durant l'essentiel de la première moitié des années 2010, Justin Gatlin court dans un anonymat tout relatif. Il a ses détracteurs, comme tout dopé sur le retour. Certains ne peuvent digérer sa faute. Ou ses fautes, mêmes. Mais le natif de la Grosse Pomme ne gêne pas outre-mesure. Il a repris le cours de sa carrière, à 28 ans. Point barre.

"On n'oublie pas, tout reste là comme un bloc de pierre. Je ne regarde pas en arrière. Coupable ou pas, j'ai tourné la page. Je veux courir vite à nouveau et avoir les mêmes chances que les autres", explique-t-il au moment de rechausser ses pointes. "Je dois repartir de zéro, et reconstruire ma forme physique et mentale".

Le tournant intervient autour des années 2014 et 2015, avec une cote de désamour qui grimpe à mesure que ses chronos descendent. Ce ne sont pas tant les médailles qu'il accumule au fil des compétitions qui claquent contre ses casseroles et éveillent la suspicion. Mais ses temps.

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Parce qu'à 32 ans, Justin Gatlin pète la forme. Et va plus vite que jamais. Plus vite que lorsque ses cannes portaient sa jeune et fraîche carcasse. Plus vite, surtout, que lorsqu'il n'était pas clean.

En 2014, il réussit une année exemplaire et signe quelques perf' ahurissantes, stupéfiantes pour certains. Lors de l'étape bruxelloise de la Diamond League, il enchaîne en moins d'une heure un 100 mètres en 9''77, record personnel égalé (coucou Doha 2006), et un 200 en 19''71, deuxième meilleure performance de l'année derrière… ses 19''68 de Monaco, un mois et demi plus tôt. Gatlin jubile. Les dents grincent. L'Américain termine la saison invaincu. Une première depuis... 2009 et Usain Bolt.

Soit il prend encore des produits, soit ceux qu'il a pris font encore effet

Il est alors intégré à la présélection des dix athlètes de l'année, présentée par l'IAAF. Robert Harting, champion olympique en titre et triple médaillé d'or mondial au disque, demande à être retiré de la shortlist, ne voulant pas voir son nom associé à Gatlin, dont on avait fini par oublier qu'il était sulfureux. Gatlin ne sera pas retenu parmi les trois finalistes et c'est le frais recordman du monde de la perche, Renaud Lavillenie, qui décrochera la timbale.

Petit à petit, la menace se fait de plus en plus prégnante. Et la possibilité de voir Gatlin détrôner Bolt lors des Mondiaux 2015 grandit. Et peu de gens voient la menace d'un bon œil. Les langues se délient. Les sifflets tombent des tribunes. "Soit il prend encore des produits, soit ceux qu'il a pris font encore effet, accuse notamment Dai Greene, champion du monde du 400 haies. Il n'est pas possible qu'il aille aussi vite à un moment aussi avancé de sa carrière."

Le début de la saison n'arrange rien à l'affaire. En mai, à Doha, il réussit le meilleur chrono de sa vie sur la ligne droite : 9''74. A 33 ans, il devient le 5e meilleur performeur de l'histoire. Et se défend. "Je n'ai rien à prouver à personne. J’ai juste à courir, quoi que l'on écrive sur moi, en bien ou en mal. Les gens ont l'air agacés parce que je cours vite, pas parce que je suis de retour. J'étais de retour quatre ans auparavant, en 2010. Quoiqu'on pense de moi, je cours bien, je suis là pour le show et pour ceux qui aiment ça." Ils se comptent sur les doigts d'une main.

Son agent, Renaldo Nehemiah, est de ceux-là. Au micro de la BBC, il tente une périlleuse explication à la rationalité hasardeuse. "Ce que réussit Justin actuellement ne me surprend pas. Son corps s'est reposé pendant quatre ans, il ne courait pas. Il a toujours eu le même talent. Ajoutez à cela sa détermination de prouver au monde entier qu'il a tort, voici le résultat".

Asafa Powell, également suspendu pour prise de produits illégaux en 2013, n'en pense pas moins. Et le dit à mots à peine couverts, au mois de juin en marge du meeting de Montreuil. "Il court vraiment très bien et le mérite lui en revient. Je ne peux pas en dire plus. Mais suis-je surpris ? Bon... Je dirais que revenir et établir un nouveau record personnel, c'est quand même surprenant. D'autant que c'était la première course de la saison. Mais c'est tout ce que je peux dire."

Un cadeau et une malédiction

"Mon corps se sent comme celui de quelqu'un de 27 ans plutôt que comme celui d'un sprinteur de 33 ans qui n'a jamais arrêté de forcer, se justifie Gatlin. Le fait d'avoir été loin de mon sport, ma suspension, a été un cadeau et une malédiction en quelque sorte. Ça a été très triste, mais j'ai été capable de me reposer, de m'asseoir et de regarder mes adversaires, leur montée en puissance. Et j'ai utilisé ça à mon avantage."

Le mystérieux Justin Gatlin possède-t-il une force mentale hors du commun ? Prend-il encore des produits ? Ou les gens pour des cons ? Les avis divergent. Son association avec Dennis Mitchell, qui avait aussi été puni à la fin des années 90, ne fait rien pour améliorer sa réputation. Et si les produits qu'il a pris en 2006 lui procuraient un avantage définitif sur le reste de la meute ? C'est ce que laisse entendre une publication de l'Université d'Oslo. Celle-ci conclut que la mémoire musculaire des souris est infinie et qu'il n'y a pas de raison qu'il en soit autrement pour un être humain. Personne n'en a la preuve. Mais peu importe, Gatlin en prend plein la tronche. Encore.

8 fois en 2011, 13 en 2012, 14 en 2013, 15 en 2014 : l'Américain est contrôlé cinquante fois en quatre ans. Jamais positif. Mais sa sulfureuse réputation le précède partout où il va. Le meeting de Pékin lui fait comprendre qu'il n'est pas le bienvenu en 2015 ? Qu'importe, il sera au Nid d'Oiseau pour les Mondiaux. Le Nid d'Oiseau, là où Bolt a écrit les premières lignes de sa légende en 2008. Là où Justin Gatlin rêve de raturer une page de l'ouvrage. D'autant plus plausible que le Jamaïcain n'a jamais été aussi en retard dans sa préparation.

Un centième...

Usain Bolt porte alors sa carrière, les espoirs de tout un pays, les craintes de tout un sport, sur ses larges épaules. Le fardeau n'est jamais trop lourd pour le plus grand sprinteur de l'histoire, qui va repousser l'échéance. Pour un centième, il vainc encore Justin Gatlin. Parti vite et fort, l'ancien banni s'est désuni. Comme si sa rédemption était impossible. Il rejoindra son hôtel en larmes. Et parlera plus tard de "course bâclée". "Je me suis même battu moi-même. C'est le pire des sentiments possibles", enrage-t-il.

Gatlin pleure. Bolt rit. Le monde se réjouit. Mais Justin n'en a pas fini. Londres sera sa consécration. Parce que c'était le moment. Parce qu'il était prêt. Mentalement et physiquement. Le visage était rieur. Il s'est endurci. Endurci par les sifflets et les quolibets, qui gâcheront le podium de sa résurrection, au stade olympique.

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Le champion du monde, troisième homme le plus récompensé de l'histoire des Mondiaux (10 breloques, comme Carl Lewis), aurait pu tirer sa révérence sur cette revanche. Il y a pensé. Deux secondes. Et puis, il s'est dit que le jeu en valait la chandelle. Continuer, toujours. Courir, encore.

Depuis, les sifflets ont baissé d'intensité. Parce que Justin Gatlin a fait moins de bruit. Surtout, il a été suppléé par un gamin au sommet du sprint et dans les affaires de dopage, Christian Coleman. Avec l'avènement d'un autre "super-méchant", le New Yorkais a été quelque peu oublié par ses détracteurs.

A un sursaut près, à la fin de l'année 2017. Avant Noël, Dennis Mitchell se fait piéger comme un bleu par des journalistes du Telegraph. Avec un des agents occasionnels de Gatlin, Robert Wagner, le coach reconnaît que l'athlétisme est toujours gangrené par le dopage. Et Wagner d'ajouter : "Vous pensez que Justin ne le fait pas ?"

Le tout a été enregistré et publié dans la presse britannique. Gatlin n'a eu d'autre solution que de limoger son entraîneur et de prendre ses distances avec le dénommé Wagner. L'IAAF a ouvert une enquête et fait les gros yeux.

Justin Gatlin, lui, court toujours.

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