Sans adversaire à sa mesure, il était écrit que les Mondiaux de Kevin Mayer seraient avant tout un combat face à lui-même. Seulement, nous n’avions pas idée à quel point ce serait vrai. Cette bataille-là était sans doute perdue d’avance. Car si ce sont bien les ischio-jambiers qui l’ont contraint à abandonner à la perche, la source du mal était ailleurs. Et bien antérieure à Doha. Ce pépin l’a d’ailleurs largement perturbé lors de sa fin de préparation des Mondiaux. C’est ce qu’il a révélé au micro de France Télé : "Il y a un mois, j’ai senti une douleur au tendon d’Achille que je n’avais jamais eue. J’ai arrêté de faire de l’athlé pendant trois semaines. Je n’ai fait que de la rééducation, et ça allait beaucoup mieux (en arrivant à Doha, ndlr). Mais elle s'est réveillée mercredi."
C’est parce qu'il pensait que la blessure était derrière lui qu'il a préféré garder ce secret avant d'arriver au Qatar. "Nous aussi, on se cache ce genre de choses, a-t-il poursuivi en conférence de presse. Je ne ressentais plus de douleurs et je n'allais pas vous dire qu'une blessure allait me niquer. J'étais là, j'étais présent. Je voulais tout exploser sur la piste. Ce scénario (un abandon) n'était pas du tout dans ma tête, je me disais que j'allais y arriver. Même à la perche, je me disais que j'allais finir. Jusqu'au bout, j'ai tout tenté. Je n'ai aucun regret."
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"La douleur devenait insupportable avant le 400 m"

De l’extérieur, c’est pourtant à la hauteur que les choses semblaient s’être gâtées. Sur son dernier échec à 2,02m, il s’était tordu de douleur sur le tapis, en se tenant le genou droit, une articulation qu’on savait douloureuse depuis de nombreux mois. Avant cette quatrième épreuve, il dominait le décathlon et était même en avance sur son record du monde (pour trois points). Tout allait bien, pensait-on, avant cette hauteur qui avait donc l’allure d’un tournant. Mais à écouter Mayer, il était dans le dur depuis longtemps : "La douleur (au tendon d’Achille) est apparue après le 100 m et devenait insupportable avant le 400 m. J'aurais pu arrêter avant le 400 m."
Il l’a finalement bouclé, en 48"99. Un chrono qui lui avait permis de virer en troisième position mercredi soir, à mi-décathlon, et de clamer encore son statut de favori au titre. Mais en se réveillant jeudi matin, la réalité l’a rattrapé : "Je pouvais à peine marcher." C’est pourquoi sa cheville gauche était protégée, ce jeudi, par un large bandage. La veille, rien de tel. Il arborait certes un petit strap. Mais c’était sur la cheville droite, et seulement lors de la longueur et la hauteur. Il ne le portait pas sur le 100 m, le poids et le 400 m.

Kevin Mayer, Doha 2019

Crédit: Getty Images

La blessure aux ischios, une conséquence de celle au talon

A-t-il alors envisagé d’abandonner avant d’attaquer la seconde journée ? Pas le moins du monde assure-t-il. Il comptait sur "l’adrénaline" inhérente à la compétition pour se surpasser, surmonter la douleur. "Je me suis mis en mode warrior, et je me suis dit 'tu fais épreuve après épreuve' et si ça pétera pas (sic), t’y arriveras." Malheureusement, dès le 110 m haies, ça a pété. Ou pas loin. Juste ce qu’il faut pour l’empêcher d’arriver au terme de son décathlon. Toute blessure entraîne compensation. Et c’est ainsi que ses ischio-jambiers ont commencé à siffler. "Ma douleur au tendon d’Achille a fini par créer des tensions ailleurs. L’ischio a failli péter pendant les haies. Et j’ai fait le disque avec ces deux douleurs."
Sur cette sixième épreuve, malgré ce double handicap, il s’était bien repris. Son jet à 48,36m lui avait permis de prendre la tête du décathlon. Mais l’inéluctable était juste retardé d’une grosse heure. "J'ai tout tenté, j'ai pleuré de rage au saut à la perche pour me transcender et pour ne plus sentir cette douleur. Je suis allé jusqu'au bout de mon physique. Malheureusement c'est le jeu, j'ai tout donné. Je suis énormément déçu, mais je n'ai aucun regret."

Se remettre sur pied pour Tokyo

Sa détresse est moins personnelle que collective. Elle se situe plutôt dans le fait d’avoir déçu les siens, sa famille, ses proches. "Honnêtement, gagner ou pas le décathlon, je m’en fous, c’est ma vie. Je m’entraine tous les jours pour ça. Je donne ma vie au décathlon. Et même mes proches donnent leur vie au décathlon pour me permettre d’être fort, disait-il alors d’une voix chevrotante, au micro de France Télévisions. Je fais dix épreuves, je sais que les blessures, les zéros peuvent arriver. Je me relèverai toujours. Mais voir ma famille, mes proches déçus pour moi, c’est horrible. Parce qu’ils font énormément de sacrifices… et j’aimerais bien leur rendre."
Un an après son abandon aux Championnats d’Europe, pour cause de zéro pointé à la longueur, voilà pour lui un deuxième échec consécutif sur la scène internationale. Cette fois, c’est son corps qui l’a trahi. Un physique qu'il va prendre le temps de reconstruire. Même si l’échéance des JO de Tokyo, le grand titre qui lui manque, arrive assez vite.
Dans dix mois, ce sera déjà l’heure. Et entre-temps, règlement de l’IAAF oblige, il faudra qu’il ait bouclé un décathlon en plus de 8350 points. Un impératif qui ne l’effraie guère tant il considère avoir de la marge. "On va tout 'checker' (vérifier, ndlr), mon métabolisme, on va faire des IRM sur mon genou. Parce que là maintenant, c'est les Jeux et ça ne blague plus. Parce que si je peux ressortir du disque en tête, en ayant mal depuis cinq épreuves, imaginez ce que je peux faire aux JO si je ne suis pas blessé... Je suis tourné vers les JO. Je n'ai même pas envie d'aller en vacances et de faire la fête, je veux retourner sur la piste et me rééduquer."

Kevin Mayer, Doha 2019

Crédit: Getty Images

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