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Les grands récits - Héros improbables : Manute Bol, le géant de 2,31m qui a pris feu à trois points

Manute Bol, le géant de 2,31m qui a pris feu à trois points

Le 09/01/2018 à 10:52Mis à jour Le 30/03/2018 à 14:17

Du haut de ses 231 centimètres, Manute Bol reste le plus grand joueur à avoir évolué en NBA. Redoutable contreur, il a aussi laissé une empreinte inoubliable pour son orgie à trois points un soir d'hiver 1993. Ce soir-là, le regretté Soudanais, disparu en 2010, a quitté son costume de géant aux mains carrées pour se muer en shooteur de folie. Totalement improbable.

Chaque mardi, Les Grands Récits vous proposent de vous plonger dans la folle histoire du sport, entre pages de légendes, souvenirs enfouis et histoires méconnues. Toujours à hauteur d'hommes. Jusqu'à la fin du mois de février, les six premiers volets seront consacrés aux héros improbables ayant brillé à contre-emploi, là et où on ne les attendait pas. Premier volet consacré à Manute Bol.

C'est probablement une des performances individuelles les plus invraisemblables jamais vues en NBA. Pas une des plus grandes, non. On ne parle pas des 81 points de Kobe Bryant face à Toronto, encore moins des 100 de Chamberlain, ou du combo 30 points-40 rebonds de Bill Russell lors du match 7 des Finals 1962. Rien de tout ça ici. Mais c'est bien une des séquences les plus improbables. Voir Manute Bol, du haut de ses 2,31m, prendre l'espace d'une mi-temps les traits d'un shooteur fou, quoi de plus extravagant ?

D'autant plus dingue que le Soudanais est le seul joueur de l'histoire de la NBA à avoir bouclé sa carrière avec plus de contres que de points au compteur. Et largement, même : 2086 contre 1599. Ses 231 centimètres en ont fait pendant une dizaine d'années une redoutable tour de contrôle en défense.

Lors de son année rookie, en 1985-86, il avait tourné à 5 contres de moyenne par match, un record, encore à ce jour, pour un débutant. Rapportée sur 48 minutes, sa moyenne de contres par match atteint même le chiffre ahurissant de 8,6. Largement au-dessus de la deuxième meilleure moyenne de l'histoire de la NBA selon les mêmes critères, à mettre au crédit de Mark "Eiffel Tower" Eaton (5,6 sur 48 minutes). Dans l'imaginaire collectif de la NBA, Bol est d'abord (seulement?) une machine à blocks.

Une histoire hors normes

Offensivement, en revanche, Manute le géant a toujours été un joueur extraordinairement limité. Sur une saison, il n'a d'ailleurs jamais dépassé les... quatre points par rencontre. C'est dire. Pourtant, le 3 mars 1993, Bol a donc pris feu, enquillant les paniers à trois points comme les perles. Un moment sidérant, même au plan visuel, tant la gestuelle peu orthodoxe du Soudanais avait de quoi interpeller.

A l'époque, le gentil géant évolue à Philadelphie depuis près de trois ans. Il n'est plus qu'un homme du banc. Même sa moyenne de contres s'est effondrée. A 30 ans, le géant est clairement sur la phase descendante de sa carrière. Il est encore, comme il l'a toujours été, un vrai personnage. De par sa taille et son envergure, démesurées. De par son histoire, hors normes, elle aussi, à l'image de son physique.

L'enfant de Gogrial, dans l'actuel Sud-Soudan, ne commence le basket qu'à 15 ans, quand ses centimètres sont devenus un atout trop évident pour ne pas être employé. Cinq ans plus tard, il déboule en NBA. S'il n'y deviendra jamais un joueur majeur, la NBA lui a toujours gardé une certaine affection et sa mort, en 2010, va susciter une vraie émotion dans la Ligue nord-américaine.

1983 : La découverte, la draft, et un dialogue surréaliste

Si Manute Bol atterrit à Philadelphie à l'été 1990, c'est parce le coach des Sixers, Jim Lynam, est sans doute l'homme qui connait le mieux le pivot en NBA. En tout cas depuis le plus longtemps. Il est sur le banc des San Diego Clippers quand, en 1983, il reçoit un coup de téléphone qu'il n'oubliera jamais. Lynam a narré cette histoire, la genèse de la carrière américaine de Bol, dans un entretien à Sports Illustrated, en 1990.

" J'ai reçu un appel de Don Feeley, un coach que j'avais connu quand j'étais dans le Connecticut. Il m'appelle et me dit qu'il a un sleeper (NDLR : un joueur avec un potentiel certain, mais pas encore été repéré par grand monde) que personne d'autre ne connait. Je lui ai répondu, 'Oui, oui, bien sûr, tout le monde a un sleeper avant la draft'. Puis Don m'a dit que son gars mesurait 7"7 (7 pieds et 7 pouces, soit 2,31m). Alors j'ai décidé que j'allais l'écouter."

Feeley avait découvert Manute Bol quelques semaines plus tôt après avoir accepté une pige d'un mois à Khartoum pour conseiller l'équipe nationale du Soudan. Là-bas, Feeley s'ennuie. Se demande pourquoi il a accepté. Jusqu'au jour où, dans l'embrasure d'une porte, il voit apparaitre un type aux mensurations hors normes. Quand il repart aux Etats-Unis, Don Feeley a un excédent de bagages long de 231 centimètres. A son retour au pays, il appelle aussitôt Jim Lynam.

Le jour de la draft, Lynam convainc in extremis ses dirigeants de sélectionner Manute Bol. Le coach est à San Diego, en contact permanent avec Howard Garfinkel, chargé d'officialiser les choix des Clippers au Felt Forum de New York, où se tient la draft en ce printemps 1983. S'en suit alors un dialogue surréaliste, presque digne du Diner de cons, lorsque, au cinquième tour, Jim Lynam annonce à Garfinkel que les Clippers vont choisir Manute Bol.

- Lynam : Howard, on prend Manute. M-A-N-U-T-E.
- Garfinkel le coupe : Quel est son prénom ?
- Lynam : C'est ça son prénom. C'est Manute. Son nom de famille c'est Bol. B-O-L.
- Garfinkel : Il vient d'où ?
- Lynam : Soudan.
- Garfinkel : Jamais entendu parler de cette fac.
- Lynam : Ce n'est pas une université, c'est un pays.
- Garfinkel : Jamais entendu parler.

Drafté par les Clippers, Manute Bol verra finalement ce choix invalidé par la NBA car il était à l'époque trop jeune selon les règlements de la Ligue. Ironique, puisque Manute était peut-être... plus âgé que ne le suggéraient ses papiers officiels, indiquant une naissance le 16 octobre 1962. Kevin Mackey, l'ancien coach de Cleveland State, un de ceux qui l'ont accueilli aux Etats-Unis, assure que personne ne savait vraiment son âge. Jayson Williams est même persuadé que le Soudanais, dont il fut l'équipier à la fin de sa carrière, a joué en NBA... à 55 ans. En 2016, il a raconté cette anecdote délirante :

" Il disait avoir 35 ans. Mais quand on était sur le banc je regardais les cercles et les cicatrices qu’il avait sur la tête et un jour je lui ai demandé 'Manute, c’est quoi ces trucs sur ta tête ?' Là, il m'a répondu 'les blancs ont perdu mon certificat de naissance dans la jungle, donc tous les 5 ans je prends une pierre et je me coupe le crâne avec.' Je me suis dit 'Ah, OK'. Puis le match d'après, j’ai regardé, j'ai compté et je me suis dit 'Putain, Manute a 55 ans !'"

Quoi qu'il en soit, pour la NBA, à l'époque, Bol est bien né en 1962. Il devra du coup attendre 1985 pour être officiellement sélectionné, cette fois par Washington. Quand l'opportunité de le recruter se présentera cinq ans plus tard, Jim Lynam sautera sur l'occasion. Mais jamais il ne va parvenir à donner une dimension supplémentaire à ce "diamant brut", comme il l'avait qualifié. Au contraire.

A la sortie de l'hiver 1993, Bol est orphelin de Lynam, démis de ses fonctions à la fin de la saison précédente. Les Sixers, eux, trainent leur misère dans les bas-fonds de la Conférence Est. Ce 3 mars 1993, le jour du "miracle à trois points", dixit ESPN, Philly reste même sur 15 défaites lors de ses 19 derniers matches à l'heure de se rendre à l'America West Arena de Phoenix. Les Suns, eux, flambent. Ils iront d'ailleurs jusqu'aux Finals, échouant aux portes du titre face aux Bulls de Michael Jordan lancés vers leur premier "Threepeat".

Manute Bol (1962 - 2010)

Manute Bol (1962 - 2010)Imago

Barkley monstrueux mais...

La venue des 76ers dans le désert a des allures de symbole : Phoenix est emmené par sa superstar Charles Barkley, lequel a justement quitté la Pennsylvanie à l'intersaison pour satisfaire ses ambitions. A Philadelphie, on retrouve pas moins de cinq anciens joueurs de l'Arizona. Beaucoup d'entre eux ont été mis dans la balance lors du trade de Barkley. Doug Moe, le coach des Sixers, avouera avoir été tenté de jouer sur cette corde-là. Il envisage deux équipes de départ : le premier avec Grant, Hornacek, Gilliam, Perry et Lang. Les cinq ex-Suns. Le second avec son cinq majeur habituel. Il opte finalement pour celui-ci. "Je ne voulais pas que l'on puisse penser que l'on ne prenait pas ce match au sérieux, dira Moe. Je ne voulais pas que ce soit un cirque". Le cirque, ce sera pour un peu plus tard dans la soirée...

Sans surprise, les Suns se promènent. 43-24 à la fin du premier quart-temps. 72-48 à la mi-temps. Une boucherie, plus qu'un véritable match. Charles Barkley martyrise son ancienne équipe et particulièrement Gilliam, qu'il déteste. Malgré une entorse au gros orteil, Sir Charles finira avec une ligne de stats monstrueuse : 36 points, 17 rebonds, 9 passes. Pourtant, un quart de siècle plus tard, personne ne se souvient du match de Barkley. 25 ans plus tard, cette soirée se résume à trois lettres : B-O-L.

Le pivot soudanais ne quitte pourtant pas le banc une seule seconde au cours des 24 premières minutes. Devant l'étendue des dégâts, Doug Moe décide de faire tourner à partir du troisième quart-temps. Il lance donc son géant à la reprise. La suite s'apparente à un de ces moments où l'irrationnel s'installe, sans gêne, pour abolir toute forme de logique. Avec ses mains carrées, Bol aurait fait passer Shaquille O'Neal pour un soyeux shooteur. Mais le plus grand joueur (avec Gidza Muresan) à jamais avoir foulé les parquets nord-américains va prendre feu, d'une manière et dans des proportions qui ont fait de cette soirée une séquence hors du temps.

Voir un pivot de 2,31m aligner les tirs à trois points en tête de raquette a quelque chose d'incongru. Bol shoote à plus de sept mètres les deux pieds collés au sol. En début de troisième quart-temps, le Soudanais se retrouve seul, face au cercle, derrière la ligne à trois points. Personne, évidemment, ne monte sur lui. Il tente sa chance. Ficelle.

Quelques instants plus tard, rebelote. En quelques secondes, le grand Manute vient donc de claquer deux paniers primés. Or, jusqu'à ce coup de folie, il n'avait mis... qu'un seul panier à trois points, sur 23 tentatives, en l'espace de deux ans. Sur la vidéo, à 55 secondes, vous pourrez voir Tom Chambers, le "power forward" des Suns, rigoler avec Bol.

Chambers n'a pourtant encore rien vu. Car le séquoia de Philly va continuer à prendre sa chance. "J'en ai mis un, puis deux, alors les gars m'ont dit 'vas-y, continue à shooter'", s'excusera presque le géant après le match. Il va terminer avec un incroyable 6 sur 12 à trois points. Sur une mi-temps, le record de paniers à trois points réussis était alors de… 7. La norme n'était pas celle d'aujourd'hui dans ce domaine. 6 tirs à trois points en une mi-temps, soit plus que sur ses 215 autres matches avec Philadelphie. Un de plus, aussi, que le Shaq dans toute sa carrière.

" Manute pensait être un bon joueur offensivement, ce que, à l'évidence il n'était pas"

Bol avait déjà connu une certaine "réussite" à longue distance, du temps où il évoluait à Golden State Il aimait passer des heures à s'entraîner avec son coéquipier Chris Mullin, un des plus fameux shooteurs de son temps. Son coach, Don Nelson, lui avait alors donné le feu vert. Sous certaines conditions. "Manute pensait être un bon joueur offensivement, ce que, à l'évidence il n'était pas, racontera un jour Nelson. Mais je lui avais dit : 'écoute, tiens-toi juste derrière la ligne à trois points, face au cercle. Et si tu as le ballon et qu'il reste cinq secondes ou moins sur la possession, tente ta chance'." L'idée du coach Nelson l'a emballé. Et il n'a pas été pas le seul. "Ses coéquipiers adoraient ça aussi, sans parler des fans, évidemment, qui en redemandaient", sourit Don Nelson.

Voilà comment, lors de la saison 1989-90, Bol avait pu mettre 20 paniers longue distance dans la saison. Mais entre 20 en 80 matches et 6 en 24 minutes, il y a évidemment une marge... Paradoxalement, au cours de ce match, Bol aura été le seul à régler la mire de loin. A Phoenix, Danny Ainge, grand shooteur devant l'éternel, rentre aux vestiaires avec un 0 sur 7 derrière la ligne à trois points. Le monde à l'envers.

L'America West Arena, elle, est hilare devant la réussite du Soudanais, qui n'empêchera toutefois pas Philadelphie de s'incliner. Mi-amusé, mi-désabusé, Doug Moe dira : "Manute a été énorme. Si nous avions été un peu plus compétitifs, Phoenix aurait vraiment pu trembler. En même temps, si nous avions été un peu plus compétitifs, Manute n'aurait jamais pris un seul shoot à trois points…" CQFD.

Philly l'était si peu, compétitif, que quatre jours plus tard, Moe sera viré du banc des Sixers. Bol, lui, attendra 17 matches pour inscrire un autre panier à trois points. Il n'en marquera plus que cinq d'ici la fin de sa carrière, deux ans plus tard, conférant a posteriori à cette soirée du 3 mars 1993 un caractère encore plus exceptionnel. Et plus improbable.

Manute Bol, alors aux Warriors, toisant Charles Barkley.
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