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Reggie Miller, la nuit du chasseur

Reggie Miller, la nuit du chasseur

Le 11/11/2019 à 07:37Mis à jour Le 11/11/2019 à 17:42

LES GRANDS RECITS - Reggie Miller fait partie des plus grands joueurs de l'histoire de la NBA. Des plus grandes gueules de l’histoire de la Ligue, également. Si bien qu'il n'est pas étonnant qu'il ait réussi son plus beau récital sur la scène mythique du Madison Square Garden, en mai 1995. Ce soir-là, Miller a gagné un match de playoffs qui était perdu. En neuf secondes. Et huit points.

Les Grands Récits sont de retour ! Avec une nouvelle thématique pour vous accompagner jusqu'à la fin de l'année. Elle s'intitule "Sur le fil". Après les maudits, les miraculés, les seconds rôles ou encore les héros improbables, nous avons souhaité nous pencher sur les "grands finishs" du sport et ces moments uniques (et tardifs) où tout a basculé.


Il faut avoir mis les pieds, un jour, au Madison Square Garden pour avoir pleinement conscience de ce que représente cette salle. Ressentir l'énergie qu'elle diffuse et la part de mythe qu'elle dégage. Bâtie en plein cœur de Manhattan, crânement engoncée entre deux buildings et reconnaissable entre mille par son architecture circulaire qui jure avec la rectitude du reste de l'île, l'enceinte canalise le fracas de la vie new-yorkaise plusieurs soirs par semaine. Le Garden, c'est un concentré de l'électricité qui circule en courant continu dans les rues de la ville debout.

Depuis qu'il a ouvert ses portes, le Madison Square Garden a vu passer des légendes en pagaille. On pourrait lister les événements majeurs, artistes et sportifs qui s'y sont produits. Mais cela ressemblerait à un inventaire à la Prévert qui nous éloignerait de l'essentiel et du sujet du jour. Dites-vous simplement que tous les plus grands y ont laissé une trace. Hormis une exception de taille, les Beatles, qui n'ont jamais performé au 4 Pennsylvania Plaza.

Près d'un demi-siècle après l'acrimonieuse séparation du "Fab Four", il ne reste plus grand monde à New York pour se lamenter de ce rendez-vous raté avec l'histoire. Parce que la Grosse Pomme s'est chargée d'en manquer d'autres, à cause des pensionnaires du Madison Square Garden. On parle évidemment des Rangers, sevrés de Coupe Stanley depuis 1994 en NHL. Et surtout des Knicks, qui auraient pu offrir à NY un formidable doublé en cette même année 1994. Ça s'est joué à un shoot (contré) près. Depuis, ils sont devenus un sujet de moquerie au cœur d'un XXIe siècle où ils n'ont gagné en tout et pour tout qu'une seule série de playoffs.

Le bug de l'an 2000, les Knicks l'ont pris de plein fouet. Depuis deux décennies, humilier New York au cœur de la Mecque du basket est devenu monnaie courante. C'est même un passage obligé. Personne n'a envie de porter la tunique des Knickerbockers, mais tout le monde a envie de briller au Garden. Réussir un carton dans l'enceinte des Knicks, c'est comme poser ses empreintes sur Hollywood Boulevard. De Kobe Bryant à LeBron James, en passant par Stephen Curry ou encore James Harden, tous s’y sont collés. Et c'est New York qui a morflé.

Corps élastique et langue bien pendue

Il fut un temps où l'on ne venait pas impunément fesser les Knicks sur leurs terres. Ce privilège était réservé au plus grand : Michael Jordan. Une époque où les Knicks défendaient pour de vrai, et comme personne d'autre dans la Ligue. Mais MJ n'en avait cure et, sur la route de ses six titres avec les Bulls, le numéro 23 allait s'extirper du traquenard tendu par Pat Riley et ses gars à quatre reprises. Quatre séries de playoffs, en 1991, 1992, 1993 et 1996. Quatre victoires pour Jordan et Chicago. Quatre crève-cœurs pour Patrick Ewing et New York.

Les seules fois où les Knicks de Riley n'ont pas eu à se coltiner Jordan - parce que ce dernier était parti s'essayer au baseball -, ils ont dû se farcir un autre type d'empêcheur de tourner en rond. Un super-vilain à la tête de trublion, au corps élastique et à la langue trop pendue pour être réelle, et qui serait bientôt connu sous le sobriquet de "Knick Killer". Un certain Reggie Miller.

Personne ne s'est mieux nourri de l'énergie de Gotham et du Garden que Miller durant son immense carrière. Personne n'y était aussi prédisposé que lui, soit dit en passant. Parce que Miller n'avait peur de rien et, en plus de deux bras d'une précision diabolique et longs comme Broadway Avenue, il possédait une autre arme léthale : sa bouche, la seule de la NBA pouvant engloutir une (grosse) pomme de la taille de New York. Les Knicks ont payé pour le savoir, victimes du plus gros "upset" de l'histoire des playoffs, un soir de mai 1995. NY menait de six points à dix-huit secondes de la fin. Neuf secondes plus tard, les Knicks étaient à -2. Dans l'intervalle, Reggie avait tout cassé. La ville qui ne dort jamais n'en avait pas fermé l'œil de la nuit. Pour de vrai.

La Une du Daily News au lendemain de l'exploit de Miller

Miller - Indiana, l'histoire d'une fidélité

Quand il est question des plus grands joueurs de l'histoire de la NBA, le patronyme de Reggie Miller ne ressort pas spontanément. Parce que Miller a un gros défaut, le même que beaucoup d'autres qui ont croisé la route de Jordan : il ne porte pas de bague autour du doigt. Reggie n'a jamais rien gagné en NBA mais il a aussi une autre circonstance atténuante qui, avec le recul, a participé à forger sa légende : l'arrière shooteur est l'homme d'une franchise, Indiana. Toute sa carrière, Miller l'a construite du côté des Pacers. Dix-huit ans. Un seul paletot. Une fidélité sans faille.

S'il a couru derrière le Graal toutes ces années, c'était pour l'offrir aux Pacers et à un Etat, l'Indiana, où le basket a valeur de religion. Pas question d'aller voir ailleurs et d'aller s'associer à d'autres superstars pour bâtir un empire. Pour deux raisons. A l'époque, cela ne se faisait pas. Et Miller aimait trop Indianapolis pour lui faire un enfant dans le dos.

"Indiana est tout pour moi, résumait-il en 2016 pour The Undefeated, quand Kevin Durant quittait Oklahoma City pour rejoindre l'armada des Warriors. Je n'ai pas de problème avec son départ. Mais les gens doivent se mettre à la place des fans, surtout dans des petits marchés comme Oklahoma City ou Indiana, me concernant. Ces fans vivent et meurent à travers vous et tout ce que vous faites. En 1987, Donnie Walsh a tenté un gros pari en me draftant. A partir de ce jour-là, mon but a toujours été le même durant dix-huit ans : essayer de gagner un titre pour ces fans et ce petit marché. Cela représente tellement..."

Reggie Miller lors des NBA Finals 2000

Reggie Miller lors des NBA Finals 2000Getty Images

Quatorze ans après son dernier match, Miller reste le 24e marqueur de l'histoire de la Ligue (25279 points), le premier joueur à avoir inscrit plus de 2000 paniers à trois-points en carrière et, jusqu'en 2011, celui qui en avait réussi le plus (2560). Aussi, seuls John Stockton, Karl Malone (Utah Jazz), Kobe Bryant (Los Angeles Lakers), Tim Duncan (San Antonio Spurs) et Dirk Nowitzki (Dallas Mavericks) ont été autant fidèles à leur franchise que Miller le fut à Indiana.

" Quand tu te fais battre par ta sœur, tu dois apprendre à parler…"

Mais Reggie Miller, c'est bien plus que ça. Parce qu'il a toujours été différent des autres. Déjà, le "petit" Reginald Wayne Miller est né le 24 août 1965 avec des hanches déformées. Pour redresser le gamin, on l'a affublé d'attelles jusqu'à ses cinq ans. Marcherait-il un jour normalement ? La question trouva rapidement sa réponse. La fratrie a accéléré la rémission du gamin. Parce qu'il se trouve que l'on est très sportif dans la famille Miller. L'un de ses frères, Darrell, traînera ses guêtres quelques années en MLB au cœur des années 80. L'une de ses sœurs, prénommée Cheryl, sera tout bonnement et simplement considérée comme la plus grande joueuse de l'histoire du basketball.

Cheryl et Reggie ont dix-huit mois d'écart. Les deux aiment le basket. Mais Cheryl est bien plus forte que son jeune frère, qu'elle martyrise pendant une bonne partie de leur enfance. Reggie est moins bon que Cheryl mais il a trouvé une parade à la tyrannie basketballistique de son aînée : "Quand tu te fais battre par ta sœur, tu dois apprendre à parler… Comme je n'étais pas le plus grand ou le plus fort, j'avais besoin d'un avantage : c'était ma bouche." Tout Miller est résumé ici. Le jeune homme, qui portera le numéro 31 durant sa carrière (comme sa grande sœur), doit se construire à l'ombre envahissante d'une légende vivante du jeu.

Auteure de 105 points dans un match au lycée, championne olympique à Los Angeles en 1984 puis sacrée championne du monde à Moscou en 1986, Cheryl aime mettre la misère à son frère "parce qu'il parle tout le temps" et "ne la ferme jamais". Au début, Reggie n'arrive pas à shooter face à elle, qui le contre constamment. Alors, il change sa mécanique et s'invente un tir à bout de bras qui sera sa signature. Il se forge également une armure contre ceux qui utilisent le talent et les accomplissements de sa sœur pour lui rappeler qu'il n'est "que" le petit frère d'une légende. Bientôt, les "Cheryl, Cheryl" sarcastiquement entonnés par les fans adverses n'auront plus d'emprise sur lui.

"Reggie who ?"

Né à Riverside, à moins de cent bornes de Los Angeles, Reggie Miller intègre UCLA en 1983 et s'y épanouit pleinement. Deuxième meilleur marqueur de l'histoire de l'université derrière Kareem Abdul-Jabbar et vainqueur du NIT en 1985, Miller file en NBA deux ans plus tard avec un diplôme d'histoire en poche. La draft 1987 est d'un bon niveau, avec un joueur bien au-dessus de la mêlée, David Robinson, et quelques belles promesses, comme Scottie Pippen. Indiana détient le 11e choix et l'Etat entier n'attend d'entendre qu'un nom le soir de la draft : celui de Steve Alford.

Membre des Indiana Hoosiers, l'ailier blanc vient de remporter le titre NCAA avec l'université locale dont il est le meilleur marqueur de l'histoire et une véritable star. Neuf ans après avoir laissé filer l'autre enfant du pays, un certain Larry Bird à Boston, les Pacers doivent drafter Alford et sa gueule de gendre idéal. Ils vont le faire. Toute autre issue est inimaginable. Donnie Walsh, alors general manager d'Indiana, décide pourtant de laisser Alford sur le bas-côté. Sans doute la meilleure décision de sa carrière. La plus compliquée aussi. Reggie Miller est un Pacer.

"Reggie who ?", titre une partie de la presse locale le lendemain. Le principal intéressé n'est pas moins surpris. Californien pur souche, Miller se voit obligé de traverser le pays pour jouer chez les cul-terreux de l'Indiana. Dire que cela l'enchante serait un mensonge. Il n'y a qu'à voir sa tronche le soir de la draft quand, assis sur son canapé aux côtés de sa famille, il entend David Stern l'envoyer à Indianapolis.

Reggie Miller fait ses valises et file tout de même dans le Midwest. Le jeune homme possède une qualité majeure, qui ne gâche en rien son talent : c'est un travailleur. Et dans l'Indiana, on aime ça. "Je n'ai jamais vu un gars bosser aussi dur que Reggie Miller", dira plus tard Magic Johnson, qui a fait connaissance avec lui sur le campus d'UCLA à l'occasion de matches d'entrainement estivaux. "Il est plus dur qu'il en a l'air", juge de son côté Bird.

Reggie Miller
" La première fois que je l'ai vu, j'ai cru voir la tête de monsieur Patate posée sur un bâton"

D'ailleurs, de quoi a l'air Miller ? Eh bien de pas grand-chose. "La première fois que je l'ai vu, j'ai cru voir la tête de monsieur Patate posée sur un bâton", se marre Mark Boyle, dans le documentaire "Winning Time : Miller vs Knicks". Boyle, c'est le commentateur officiel des matches des Pacers depuis plus de trois décennies. Aucun joueur ne fera autant vibrer ses cordes vocales que le nouveau numéro 31 d'Indiana.

D'un point de vue purement physique, il est certain que Reggie Miller est plus proche de Dhalsim, combattant extensible du jeu "Street Fighter", que de Musclor, héros surdimensionné du dessin animé "Les Maîtres de l'Univers". Mais la force qu'il n'a pas dans les bras, il l'a dans la tête. Le frêle et filiforme arrière est d'une intelligence folle et, surtout, n'a pas peur de grand-chose. Il n'hésite d'ailleurs jamais à le rappeler à quiconque veut bien l'entendre.

Automne 1987. Par un merveilleux hasard, Miller et les Pacers défient les Bulls en match de présaison. Le rookie Reggie se retrouve face à MJ. Jordan n'est pas encore tout à fait Dieu mais a déjà montré de quel bois il se chauffait sur les parquets. Après deux quart-temps, la star des Bulls n'a pas réussi grand-chose. Il n'est pas là pour ça. Il a juste inscrit 4 petits points. Miller, 10. Chuck Person, qui n'a pas sa langue dans sa poche, s'en va "conseiller" son jeune partenaire : "Tu te rends compte ? Michael Jordan… Le mec dont tout le monde parle. On dit qu'il marche sur l'eau et t'es en train de le tuer. Tu devrais lui en toucher deux mots…" Reggie Miller se dit que c'est une bonne idée. Il s'exécute. Michael Jordan va rapidement le lui faire regretter. Le numéro 23 lui passe un 40-2 en seconde période. Et lui lance ces mots, prémonitoires : "Fais attention et ne parle plus jamais au Jésus noir comme ça".

Un poison mortel

Sur un parquet, Reggie Miller est un serpent qui se faufile entre les défenses et dont la langue, persifleuse et venimeuse, inocule un poison mortel. A mesure qu'il augmente sa moyenne de points et son salaire - en 1990, les Pacers lui signent un contrat XXL pour l'époque de 16 millions de dollars sur cinq ans - , le numéro 31 devient de plus en plus audible jusqu'à être considéré comme l'un des plus grands trashtalkers de la Ligue au début des années 90. "70% de ce que je dis sur le parquet, c'est pour me motiver toujours un peu plus. Les 30% restants, c'est pour voir si je peux entrer dans la tête de mon adversaire", explique-t-il dans "Winning Time : Miller vs The Knicks".

Reggie Miller vitupère sur tout ce qui bouge. Du grand, du petit, du gros, du maigre : la gâchette d'Indiana ne fait pas de différence. Mais, il n'empêche qu'il aime bien s'occuper de quelques cas en particulier, dont John Starks, arrière des Knicks qui lui ressemble mais a du mal à se contenir quand il croise la route du joueur d'Indiana. Les deux joueurs sont de la même année, aiment shooter à longue distance et défendre.

Défendre face à Miller, c'est courir un marathon derrière une anguille, se prendre quelques coups en douce et se faire allumer verbalement, jusqu'à l'épuisement. Jusqu'à craquer nerveusement. Starks est mieux placé que quiconque pour en témoigner. "John, regarde tes stats… Tu te fous de moi ? Tu es censé être un arrière titulaire dans cette ligue…", lui dit un jour Miller en plein match. "Reggie, je sais ce que tu es en train de faire", lui répond Starks. Il sait mais ne peut rien y faire. Peine perdue.

Mais si Reggie a trouvé une cible privilégiée en la personne de Starks, c'est aussi parce qu'il porte l'uniforme des Knicks. Et que les Knicks jouent au Garden. Et tout ça, ça plait à Reggie : "Les Knicks, New York, le Madison Square Garden font ressortir le meilleur de moi. Ça a toujours été comme ça. Ça a toujours allumé le feu en moi. Je n'ai jamais rien souhaité de plus que de les battre sur leur scène et leur voler la vedette".

Reggie Miller et John Starks

Reggie Miller et John StarksAFP

Le "choke sign"

Première preuve en 1994. Un an après un premier tour de playoffs aisément plié par les Knicks (malgré un premier craquage de John Starks), Reggie Miller signe sa première œuvre d'art au Garden. Finale de la conférence Est. Match 5. Les deux franchises en sont à deux victoires partout. Indiana entame le dernier quart-temps avec un débours de douze unités. C'est bientôt "Miller Time" au Garden.

Chauffé à blanc, l'arrière All Star va enquiller 25 points en douze minutes et mettre l'impitoyable défense des Knicks à genoux. Indiana s'impose. Miller (39 unités au total) a passé une excellente soirée. Bien meilleure que celle de Spike Lee, supporter bruyant et encombrant du premier rang. Le réalisateur de "Do The Right Thing" a passé son temps à allumer Miller. Mauvaise idée, le feu a pris et l'incendie a ravagé le Garden. Après chaque panier, l'arrière des Pacers regarde Lee et l'invective. Jusqu'à ce geste, entré dans l'histoire : le fameux "choke sign". Une main sur la gorge pour simuler un étranglement et l'autre sur les parties intimes. Spike Lee et les Knicks sont au tapis. Fallait pas énerver Reggie.

De "Merci beaucoup, Spike" à "Ferme ta bouche", les Unes de la presse locale résument le sentiment général au lendemain de cette folle soirée. A l'arrivée, pourtant mené 3-2, New York passe en sept matches avant de perdre les finales NBA face aux Rockets.

Arrive la saison 1994/1995. Saison charnière puisqu'elle marque le retour de Michael Jordan sur les parquets NBA. En mars, MJ, qui a temporairement troqué son numéro 23 pour le 45, revient. Un peu rouillé, His Airness n'est pas encore prêt à reprendre sa couronne mais fait comprendre à qui veut bien l'entendre qu'il n'est pas revenu pour sucrer les fraises. Ses 55 points inscrits... au Garden, alors qu'il ne dispute que son cinquième match, en sont la meilleure preuve. New York sait à quoi s'en tenir. La NBA aussi.

Michael Jordan parle à la presse en 1995

Michael Jordan parle à la presse en 1995AFP

Le temps presse et la fenêtre de tir risque de se refermer sur les doigts des Knicks et des Pacers. D'autant que la jeunesse triomphante du Magic d'Orlando, symbolisée par le duo "Shaq - Penny" est en train de faire des ravages. New York a terminé la saison régulière à la deuxième place à l'Est, derrière Orlando. Indiana ? Un rang derrière NY. Quand ils se retrouvent en playoffs pour la troisième fois en trois saisons, les deux franchises savent que le perdant de cette série n'aura peut-être plus beaucoup d'occasions d'exister et de rêver.

" Reggie vient d'égaliser !"

Jusqu'à 18"7 de la fin, le match 1 de ces demi-finales de la Conférence Est ressemble... à un match 1. Avec un héros heureux John Starks (21 points et 7 passes) et un autre, malheureux, Rik Smits. Le géant néerlandais a scoré 34 points. Pour rien. Les Knicks mènent 105-99 et filent vers la victoire.

La suite est gravée dans la légende de la NBA et du "Knick Killer", Reggie Miller.

"Tout le monde pensait que le match était terminé, les Pacers aussi…", se remémore Jeff van Gundy, alors adjoint de Pat Riley. Reggie Miller n'a pourtant pas rendu les armes. Et se dit que, sur un malentendu… Sur la remise en jeu qui suit, il demande à Mark Jackson de lui donner directement le ballon. Il veut tenter un trois-points rapidement. Histoire de...

Donnie Walsh, l'homme qui a fait venir Miller à Indianapolis, n'est plus aux premières loges pour assister au final. "J'étais tellement en colère que je suis parti. Je ne voulais pas voir ça. Je pensais que c'était fini. Quelques minutes plus tard, on vient toquer à ma porte et me dire : 'Reggie vient d'égaliser', se remémore-t-il pour ESPN. Je dis 'tu te fous de moi, c'est pas le moment'. Je trouve une télé et je vois alors que Reggie est sur la ligne des lancers francs". Miller a deux shoots pour donner l'avantage aux Pacers. Surréaliste. Mais pourtant vrai.

Entre la remise en jeu au milieu du parquet à 18"7 de la fin et le moment où Walsh, GM devenu président des Pacers, voit Miller sur la ligne des lancers, il s'est écoulé huit secondes et neuf dixièmes de temps de jeu effectif. Une misère à l'échelle de l'histoire. Une éternité ce soir-là. Dans l'intervalle, le volcan du Garden est devenu aussi calme qu'une prairie du Midwest.

Mark Jackson a bien donné le ballon à Miller. L'anguille s'est dégagée de ses cerbères, Patrick Ewing et John Starks, et a reçu la gonfle dans son jardin. Catch. Demi-tour. Shoot. 105-102. Starks n'y a vu que du feu. Anthony Mason ramasse le ballon et s'apprête à faire la remise en jeu. Les Pacers pressent. Mason est totalement perdu. Le ballon lui brûle les doigts. Il finit par s'en débarrasser, espérant que Greg Anthony ramassera la patate chaude. Manque de pot, le meneur des Knicks se prend une gamelle, bien aidé par Miller au passage. "Je l'ai poussé", avouera-t-il le jour de son intronisation au Hall of Fame, en 2012.

Le Garden version cathédrale

Le crime paie, parfois. Miller récupère l'offrande et, sur une demi-seconde, donne la preuve ultime de son intelligence. Instantanément, il recule derrière la ligne à trois points. Même endroit, trois secondes et deux dixièmes plus tard, il arme. Bingo. 105-105. Le Garden, les Knicks, New York et Spike Lee, débardeur de Starks sur le dos, viennent de prendre deux mandales de suite en pleine poire. Silence de cathédrale. Tout le monde est K.-O. "Je n'avais jamais entendu le Garden aussi silencieux. On y a fait des entraînements à huis clos plus bruyants", assurera plus tard Greg Anthony.

"Ce qui m'a le plus interpellé, c'est que Reggie a eu la présence d'esprit de ne pas se précipiter pour prendre un shoot à deux points, admire Larry Brown, alors entraîneur des Pacers. A la place, il a dribblé une fois pour reculer derrière la ligne à trois-points. Il faut être un joueur exceptionnel pour faire ça, avoir de la glace dans les veines et plus que tout aimer la pression tout en étant prêt à assumer les conséquences d'un éventuel échec. Je n'ai jamais rien vu de tel, encore aujourd'hui." Et pourtant, Brown en a vu d'autres.

"On était tous choqués, confirme à rebours Anthony Mason. Son deuxième trois-points nous a assommés. C'était comme un cauchemar dont on ne pouvait sortir. J'y pense encore aujourd'hui. J'en rigole mais ce n'était pas le cas alors." Mason et les Knicks auraient pourtant pu en rire jusqu'à leur dernier souffle. Parce qu'Indiana, qui avait fait le plus dur, a redonné à New York les clés du match dans la foulée. On ne sait trop pourquoi, Sam Mitchell fait faute sur John Starks dès la remise en jeu et offre deux lancers au numéro 3 des Knicks. A 105-105 et treize secondes de la fin, un cadeau vient de tomber du ciel du Garden. Y a plus qu'à se pencher pour ramasser.

Reggie Miller face aux Knicks

Amour vache, réciproque et sincère

Starks n'est pas un immense shooteur de lancers. Mais ses 73,7% de réussite sur la saison n'ont rien d'alarmant. Sauf que lui aussi est complètement sonné par les deux coups de poignard de Miller. Le murmure et le doute du Garden l'accompagnent derrière la ligne. Quelques semaines avant les quatre lancers de suite manqués par Nick Anderson en finale NBA, l'arrière des Knicks va devancer celui d'Orlando au Panthéon de l'incompréhensible.

Starks manque le premier. Le long de la raquette, Miller serre le poing. Le second ? Il est trop court. S'ensuit une âpre bataille au rebond, remportée par Patrick Ewing. Le pivot s'élève, déclenche son shoot en reculant. Trop long. Cette fois, Reggie Miller s'empare du ballon. Anthony Mason fait faute pour arrêter le chrono. Tout ce petit monde traverse alors le parquet dans une ambiance d'enterrement.

Miller, lui, ne rate pas la cible. 105-107. En moins de neuf secondes, l'arrière vient de marquer 8 points et d'écrire la page d'histoire la plus folle de sa carrière. Greg Anthony remonte le ballon, tente de contourner Reggie Miller et trébuche. Tout seul, cette fois. Rideau. Indiana a gagné. Indiana mène 1-0. Indiana éliminera New York en sept matches. Et Pat Riley s'en ira à la fin de la saison, marquant la fin d'une ère.

La rivalité entre Reggie Miller et les Knicks, elle, s'étirera sur quelques années supplémentaires. Pour s'éteindre un jour d'avril 2005, moment choisi par Reggie Miller pour faire ses adieux au Garden. Une dernière victoire pour la route. Et, surtout, une standing ovation XXL pour le bourreau d'hier et un gros câlin avec Spike Lee. Le Garden et Miller étaient faits pour s'entendre. Et s'aimer. D'un amour vache. Mais réciproque et sincère.

Spike Lee et Reggie Miller au Staples Center

Spike Lee et Reggie Miller au Staples CenterGetty Images

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