Une goutte d'incrédulité au cœur d'un torrent d'émotions. La victoire de Justine Braisaz-Bouchet dans la mass-start a le goût du bonheur, renforcé par ce petit piment qu'on appelle l'inattendu. Non que la championne des Saisies ne fut capable de sortir la course délivrée vendredi. Elle l'était. Tout le monde le savait. Mais avec son côté "tout ou rien", et ses difficultés depuis le début de ces Jeux sur le pas de tir comme sur les skis, la voir en or dans l'ultime épreuve ne relevait pas d'une évidence. Même pour elle. "A l'arrivée, j'étais choquée je crois, sincèrement", a-t-elle confié à Eurosport quelques minutes après son triomphe.
Si ce n'était pas gagné avant le départ, c'était plus improbable encore à mi-course. Avec deux fautes sur le premier tir couché, et une autre sur le suivant, Braisaz naviguait a priori bien trop loin pour lorgner le podium, sans parler de l'or. Mais le biathlon est un sport étrange et magnifique. Magnifique parce qu'étrange. La tempête a soufflé sur le tir debout, Marte Roiseland et (surtout) Tiril Eckhoff, qui caracolaient en tête, ont mis une éternité à lâcher leur première balle avant de tourner à deux reprises. La Française, elle, a claqué un 5 sur 5 pour ressortir dans le même temps que Roiseland. Puis, derrière, elle a lâché tout le monde.
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"Je n'ai pas compris, avoue-t-elle. Je n'ai pas regardé à côté de moi, je savais qu'il y avait du monde autour et, derrière, je me suis retrouvée très vite toute seule. Mais je suis restée hyper calme en me disant 'Profite d'être en tête pour l'instant.' Je vivais le moment." Un seul tir la séparait alors du titre olympique. Malgré une faute, elle a sécurisé son sacre. Là encore, sa tranquillité d'esprit l'a bluffée : "Je n'ai pas pensé au tir avant d'y arriver. Je ne me suis pas affolée. J'étais étonnamment très calme." Paradoxalement, nerveuse, elle l'a surtout été sur le dernier tour, même si l'affaire était dans le sac. "Il a été très, très long", dit Braisaz.

Drapeau français à la main, l'arrivée triomphale de Braisaz-Bouchet en vidéo

L'OVNI bleu

La deuxième championne olympique tricolore (en individuel) de l'histoire après Florence Baverel estime avoir eu "beaucoup de chance" vendredi, même si elle dit aussi l'avoir provoquée. Alors, pourquoi maintenant, pourquoi sur cette course, alors qu'elle semblait à la peine dans ces Jeux ?
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"C'est ce qui est un peu étrange, avec ses Jeux en demi-teinte d'un point de vue physique, alors que c'est sa grosse force, souligne Martin Fourcade. Elle a toujours construit son biathlon dessus. C'est une athlète qui est très rapide. C'est un peu plus aléatoire au niveau du tir. On sait que, debout, ça peut être une excellente tireuse. Elle a souvent tendance à se poser trop de questions au couché mais, debout, elle arrive à agir de manière plus libérée. Sur les skis aujourd'hui, c'est une course à son meilleur niveau, comme elle aurait sans doute dû le faire depuis le début des Jeux."
Justine Braisaz est souvent là où on ne l'attend pas. Et inversement. "Cette fille est un OVNI, juge encore Fourcade. On le sait depuis longtemps, elle est capable du pire, comme elle l'a parfois montré, mais aussi du meilleur. Elle se pose beaucoup de questions, elle réfléchit beaucoup, mais quand elle parvient à faire le tri... elle est simplement championne olympique. Elle est arrivée en tant que diamant brut en 2015. Depuis, il y a eu des coups d'éclat, comme cette année à Antholz, ou comme au Grand-Bo bien sûr en 2018. Aujourd'hui, c'est sa plus belle. C'est une très grosse travailleuse et une personnalité super attachante."

Braisaz-Bouchet : "J'étais étonnamment très calme"

J'ai du mal à faire la part entre l'ancien camarade et le consultant aujourd'hui
C'est aussi la consécration d'un très grand talent, pollué par une certaine fragilité et un côté insondable, insaisissable, difficile à cerner, pour les autres et pour elle-même. Ses Jeux de Pyeongchang avaient viré au calvaire en 2018. Un an plus tard, Stéphane Bouthiaux, le patron de l'équipe de France, avait eu des mots cinglants pour elle avant les Championnats du monde d'Ostersund : "Il faut qu'elle se structure parce que si elle reste comme ça, ça va être compliqué. On a toujours l'impression qu'elle est absente. Quand on parle avec elle, elle écoute, mais je ne suis pas sûre qu'elle entende."
Parce qu'elle n'est pas comme les autres, la joie était toute particulière vendredi dans le clan tricolore. Chez Martin Fourcade, notamment. "C'est beaucoup d'émotion, et j'ai du mal à faire la part entre l'ancien camarade et le consultant aujourd'hui, avoue-t-il. C'est génial aussi pour toute cette équipe féminine qui, depuis des années, vit un peu dans l'ombre des résultats des garçons et qui sur ce début de saison n'avait rien à leur envier. A Pékin, forcément, elles ont été éclipsées par les performances stratosphériques de Quentin malgré la belle médaille d'argent d'Anaïs Chevalier. Alors c'est une immense émotion."
Justine Braisaz avait du mal à contenir ses larmes, elle aussi. "Je suis vraiment émue, je suis désolée, s'excuse même la championne olympique. Je pense à ma famille, à mon mari, à tout le staff. C'est la course rêvée, c'est vraiment une très belle journée." Finalement, à Pékin, elle aura été fidèle à elle-même, avec du quelconque et de l'exceptionnel. Mais jamais elle n'avait touché un point aussi haut. Justine Braisaz-Bouchet est championne olympique et quoi qu'elle puisse accomplir à l'avenir, de craquantes en coups d'éclats, de points bas en victoires, personne ne pourra jamais lui enlever ça.

Cri de joie et petite danse : Braisaz-Bouchet savoure son sacre sur le podium

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