La cellule glisse de l’équipe de France de biathlon, aujourd’hui, cela représente quoi en termes de moyens humains et matériels ?
Sur le circuit coupe du monde, c’est environ 300 000 euros de budget et 6 techniciens, moi compris. On fait partie des 4 grosses écuries avec la Norvège, la Suède et l’Allemagne, qui ont entre 6 et 8 techniciens. En fait, depuis cette année, nous avons même 8 techniciens grâce à la convention qui nous lie à la Belgique. Elle nous permet de récupérer les deux techniciens belges - qui sont d’ailleurs des Français - ce qui nous permet de travailler plus vite. Dans le camion-atelier que l’on emmène sur chaque étape, on a 450 paires de ski, soit entre 30 et 40 paires pour chaque biathlète, et environ 800 références de fart différent.
800 références de fart, ça veut dire 800 possibilités de fartage différent ?
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19/03/2021 À 15:42
C’est beaucoup plus en réalité. Les combinaisons sont pratiquement infinies avec le croisement des différents farts. On se sert de l’expérience acquise sur les différents sites pour analyser correctement la neige et trouver les combinaisons qui permettent d’avoir les skis les plus performants.
Quelles sont les différentes étapes de préparation d’un ski ?
D’abord, le choix des skis se fait deux heures avant le départ. C’est uniquement le travail du technicien. L’athlète, lui, ne découvre ses skis qu’au départ (il s’échauffe avec une autre paire). La veille, dans la housse d’un athlète, on va choisir entre 6 et 8 paires de ski. Et en fonction des conditions observées le jour J, on va prendre ce qu’on estime être la meilleure. Derrière, on va appliquer trois types de farts. On essaye d’abord les applications “parafine” - ce sont des farts solides. On teste ensuite les farts polyfluorés CERA, qui sont sous forme de poudre. Ils servent à évacuer l’eau.
Ensuite, on va faire une empreinte sur les semelles de ski, comme les dessins d’un pneu d’une voiture. Ces dessins servent à gérer le flux d’eau. Et enfin, par-dessus tout ça, on essaie les farts liquides. On appelle ça les “accélérateurs”. Ceux-là vont être en action du kilomètre 0 au kilomètre 3. Et pour le reste de la course, ce sont les deux autres couches de fart qui prennent le relais. Pour résumer, on applique le fart parafine, le fart Cera, la “structure main” puis le fart liquide.

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Comment ça marche pour faire cette empreinte ?
On utilise des couteaux circulaires avec des empreintes. On en a entre 70 et 80. Et selon l’expérience du technicien, il va créer un dessin avec plusieurs combinaisons de couteaux pour essayer d’avoir le meilleur rendement sur la neige à l’instant T. Le dessin vient creuser uniquement en surface de la semelle.
Mais comment faites vous pour vous y retrouver au milieu de cette infinité de combinaisons qui s’offrent à vous ? Au-delà de l’expérience, vous vous appuyez bien sur une base de données, un logiciel ?
Exactement. Ça fait 15 ans que je suis technicien. Les sites, je les ai tous vus. Tout est marqué. On a choisi de ne pas travailler sur un logiciel, mais avec un carnet, sur lequel on écrit toutes nos expériences. Les valeurs de neige qu’on a prises, les remarques sur les sites, les changements de météo, l’ensemble des produits utilisés... Nous avons en stock les 15 dernières années, sous forme de carnets, qu’on trimballe dans le camion. On les regarde très régulièrement.
Les skis évoluent très vite d’une année sur l’autre : donc 30 ou 40 paires par athlète, ça peut paraître beaucoup. Mais un technicien, au bout de quelques semaines, il les connaît toutes. Rien que pour les tests, il skie entre 3 et 4 heures par jour, 6 jours sur 7. Dans sa tête, la gymnastique du choix des skis, il se la crée assez vite, sur la période de préparation en octobre et novembre.
Quand la saison commence, il a donc déjà intégré le comportement de chaque ski... Et il y a des carnets pour chaque course, ou chaque site ?
C’est un carnet pour chaque année.
Leur valeur doit être inestimable.
C’est pour ça que je ne les mets pas sous forme informatique. Imaginons qu’un des techniciens parte un jour chez les Norvégiens. Il pourrait très bien s’en aller avec l’ensemble de nos données... Alors qu’un carnet, ça reste fixe, il reste avec nous.

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Peut-on quantifier l’impact du choix du ski et des farts dans la performance d’un biathlète ?
Ça va vraiment dépendre des conditions. Quand les conditions sont stables, sur une neige salée ou très dure, cela ne varie pas beaucoup entre un bon et mauvais ski. Cela représente entre 10 et 15 secondes sur 30 minutes de course. Mais dans des conditions spécifiques et lentes, la différence peut s’élever à deux minutes. Alors, l’athlète qui doit gagner la course peut finir au-delà des 30 premiers.
Quelle est la part du ressenti, de l'instinct, vis-à-vis du factuel et de la science dans les choix que vous opérez ?
Elle est très importante. On ne s’en ressent pas forcément compte à la télé, mais les variations sont permanentes, heure après heure. On s’appuie d’ailleurs sur un météorologue, Didier Lanne, qui est basé en France. On est en contact en permanence, il nous donne une météo toutes les 30 minutes, et elle s’affine au fur et à mesure que le départ approche. Si ça bouge de 2% en hygrométrie (taux d’humidité de l’air) ou d’un demi-degré, ça peut tout changer au niveau fartage. Le feeling et l’expérience occupent ainsi une place très importante. Quand Martin Fourcade est vice-champion du monde du sprint à Khanty-Mansiysk (2011), on a changé le fartage 10 minutes avant son départ. On sentait au feedback des athlètes que ça n’allait pas. On est donc parti sur un feeling (sic), sans rien tester, en y allant au nez. Et ça a marché.
C’était quoi la recette gagnante ?
Ah ça je ne le dirai pas (rires) !
Il y des jours où ça rigole, d’autres moins évidemment. On pense à la mass-start de de Nove Mesto l’an dernier...
C’est vrai, et c’est quelque chose qu’il faut accepter. Ce n’est pas du tout une science exacte. Ce qu’on vise, c’est être le plus régulier possible au fil de la saison. Mais forcément, il peut y avoir des passages à vide. Vu le nombre de paramètres dans l’équation, si l’un est erroné, la performance des skis peut chuter. Mais c’est aussi dans les coups durs que l’on apprend le plus, que l’on tire des enseignements de notre fonctionnement. Ça fait vraiment partie du jeu. Et chaque nation y passe. Les Norvégiens, les Suédois, ont eux aussi des journées un peu plus difficiles. Ce qu’il faut, c’est essayer de les limiter au maximum.

Martin Fourcade lors de la mass start de Nove Mesto (08/03/2020)

Crédit: Getty Images

A quoi ça ressemble la journée type, pour vous, sur une course ?
Sur une journée où il n’y a qu’une seule épreuve, cela représente 6 à 8 heures de travail. Quand il y en a deux, ça grimpe à 11 heures. La journée classique, on arrive au stade 4h30 avant le départ. On commence par évaluer la neige. On prend la température, les relevés, l’hygrométrie. On va au camion, on regarde les skis qu’on veut utiliser dans ce type de conditions. Débute alors tout un travail de manutention. On regroupe les skis, on les racle pour enlever la parafine d’entretien qu’il y a dessus.
Puis on commence à choisir les farts de course que l’on veut tester. On les applique sur un parc de “ski test”. Ce sont des skis identiques à ceux des athlètes, qui nous permettent d’évaluer et de faire des classements dans les produits. En parallèle, j’ai un binôme qui va travailler sur la partie “structure main” (les fameux dessins sur la semelle). Une fois ce travail fait, les coaches sont mis à contribution pour aller skier l’équivalent d’un tiers de la course. Cela permet d’évaluer l’usure des farts. Car on peut avoir un fart très performant du kilomètre 0 au kilomètre 1 qui peut ensuite baisser énormément en performance. Tout ça prend 1h15. Et nous voilà déjà au départ de la course.
Votre journée ne s’arrête pas là.
Non. On va ensuite donner un coup de main sur le bord de piste. On contrôle si tout va bien, on aide en cas de ravitaillement, de casse de bâton, des choses comme ça. Et à l’issue de la course. Il faut remettre tout à zéro. Le nettoyage des skis, remettre la parafine d’entretien.... Ça fait des bonnes journées.
Dans quel état d’esprit êtes-vous quand la course démarre ? Les dés sont jetés, le sort des athlètes n’est plus entre vos mains...
Ça dépend des courses. Sur une course individuelle, on est très attentifs aux premiers intermédiaires, pour voir si les chronos correspondent à la valeur intrinsèque de l’athlète, si nos skis sont dans la bonne direction et ont la bonne vitesse. Puis on profite surtout de l’adrénaline de la course et de la beauté du sport.
Chaque biathlète a un technicien qui lui est associé?
On travaille par binôme. Il y a toujours deux techniciens sur les skis d’un athlète (il s’occupe de Justine Braisaz et Simon Desthieux). On travaille ainsi car il peut arriver qu’un technicien se sente moins bien sur une journée, un peu fatigué avec l'enchaînement des courses. Etre deux permet de limiter le risque (de se rater) sur les choix.

Simon Desthieux

Crédit: Eurosport

Et comment se décide l’association biathlètes-techniciens ?
C’est moi qui décide en début de saison. Par rapport aux affinités, à l’expérience du technicien. Il y a beaucoup d’échanges durant la préparation avant la saison, mais aussi après chaque course pour travailler sur des petits réglages.

Peut-on observer, sur une course donnée, des différences importantes entre les skis de deux de vos athlètes ?
Non parce que l’on choisit en priorité la performance et la vitesse du ski. Il faut que le ski aille vite, qu’il ait une très bonne glisse. Après on va jouer sur son comportement. Mais ça ne fait pas une grosse différence.
Certains athlètes ont-ils des skis spécialement conçus pour eux ?
Ça arrive. Je sais que Rossignol construisait pour Martin Fourcade des skis spécifiques à ces qualités. Mais c’est assez rare malgré tout. En général, nous faisons une sélection des skis qui vont être les plus adaptés à l’athlète.
Faut-il forcément avoir été un bon fondeur pour devenir technicien ?
Oui. Il faut avoir un passé de sportif car, tout simplement, il faut être capable de tester les skis à une vitesse proche de celles des biathlètes. Après, il n’y a pas de formation pour être technicien. On est vraiment autodidactes, on apprend sur le terrain. Il faut être très méticuleux et savoir travailler en équipe.
Comment faites-vous pour le recrutement ?
Je reçois des CV, des lettres de motivation. Je reçois ensuite les candidats, et ça va être au feeling. Il y a la partie travail, mais c’est aussi un métier particulier qui nécessite de savoir vivre en groupe. On peut partir ensemble durant un mois. Il faut donc accepter cette vie d’équipe, apprendre à vivre ensemble correctement. Il peut avoir une petite expérience en tant que technicien au niveau régional ou national. Mais la base c’est qu’il puisse s’intégrer correctement. Et il faut aussi être en forme physique pour pouvoir encaisser tout ce ski pendant l’hiver, par toutes les conditions !
Et vous, comment êtes-vous devenu technicien ?
J’ai été biathlète d’un niveau national puis entraîneur du comité de Savoie pour les jeunes. Puis j’ai rencontré Christian Dumont et Pascal Etienne, malheureusement décédé, qui était alors entraîneur responsable des groupes B. Le feeling est passé, je suis allé donner un coup de main sur un championnat du monde junior. Et je suis rentré dans le bateau, dans cette aventure. C’était la saison 2006-2007. Je suis ensuite monté assez vite en équipe de France A. Puis je suis passé responsable après les JO de Vancouver.

Le reste de l’année, vous vous occupez comment ?

Les techniciens ont un travail saisonnier, ils sont embauchés pour 6 mois. Moi je suis embauché à l’année, je vais faire par exemple le lien avec les usines des constructeurs (Salomon et Rossignol), car la construction des skis se fait beaucoup en été. Il faut aussi préparer et organiser l’hiver à venir. Et je vais aussi sur l’ensemble des stages d'entraînement, pour être en soutien avec les coachs, leur donner un coup de main.

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