Les Grands Récits repartent pour une troisième saison. Nouvelle année, et nouvelle thématique pour votre rendez-vous du mardi. Ces prochaines semaines seront consacrées aux grandes controverses et aux grands scandales de l'histoire du sport. Dans ce quatrième épisode, il est question d'une photo, d'une légende et d'un morceau d'histoire de l'Amérique.


Les grands récits
De "Dirty Ike" à "Iron Mike" : comment Mike Tyson a survécu à l’enfer
12/05/2020 À 10:23

Une image vaut mieux qu'un long discours, dit-on. Celle immortalisée par Neil Leifer le 25 mai 1965 n'échappe pas à cette règle. Pour un peu, elle la définirait même. Muscles saillants et biceps droit en bandoulière, Mohamed Ali toise Sonny Liston et le monde. Affalé sur la toile, bras au-dessus de la tête, la terreur d'hier fait allégeance au roi dont la couronne est plus que jamais ancrée sur son crâne. Pas une seule fois, pas une seule seconde, elle n'a vacillé. Gueule grande ouverte, celui qui ne veut plus qu'on l'appelle Cassius Clay - et le rappelle à quiconque s'y hasarde - crache sa rage de conquête.

Au terme d'une revanche qui en a eu la saveur plus que le goût et dans le cadre aussi unique qu'improbable de Lewiston, minuscule cité étatsunienne de 41 000 âmes, Ali vient de lourder Liston au rebut. Au cœur du Maine, état périphérique de l'Amérique qui n'accueillera jamais plus un Championnat du monde des lourds, le natif de Louisville vient aussi et surtout d'écrire l'une des pages les plus controversées de l'histoire du noble art. Et ça, l'image n'en touche pas un mot.

Si l'on s'arrêtait à l'iconique cliché de Leifer, on n'irait finalement pas bien loin. Parce qu'au-delà de sa beauté mythique et de l'atmosphère à la fois surannée et authentique qu'elle dégage, la photographie ne dit rien de l'histoire. Ou si peu. Elle en dissimule l'essentiel et l'exceptionnelle polémique née de ces quelques deux minutes qu'a duré cette revanche amputée de tout suspense. Parce que touché par une droite d'Ali après 1'44'' de combat, Liston est allé au tapis sans réclamer son reste. Il s'est relevé. N'a jamais été compté. Et pourtant été déclaré battu. Le coup de poing fantôme était né.

Le papillon et l’abeille contre la mouche

Si cette image parlait, on entendrait Ali, bouche béante, s’en prendre à la fierté égarée de Sonny Liston. Parce que, une fois n'est pas coutume, le roi des lourds ne clame pas sa supériorité, troublante. Il en appelle à la dignité de son adversaire, dont l'infériorité est exposée au monde. "Lève-toi et bats-toi, mauviette !", lui ordonne-t-il. L’image ne montre pas non plus combien de fois Mohamed Ali a tourné autour de sa victime et l'a exhorté à revenir en découdre. Pour de vrai.

Cette photo, au final, c'est l'histoire d'un mec qui flotte comme un papillon, pique comme une abeille et d'un autre qui tombe comme une mouche.

Cet épilogue, dont l'authenticité n'a pas fini de faire parler plus d'un demi-siècle après les événements, eut un prélude, quinze mois plus tôt. Il fut conclu par une première victoire de celui qu'on appelait encore Cassius Clay. Victoire impossible qui fit couler beaucoup d'encre, déjà.

Lewiston ne fut "que" la suite logique du premier combat, organisé à Miami, et du premier coup de tonnerre sorti des poings de celui qui, à peine né, se considérait comme "The Greatest" et n'avait de cesse de le rabâcher à tout bout de champ.

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Le jour où Cassius Clay a croisé la route de Sonny Liston pour la première fois de sa vie, le monde entier a cru que ce serait la dernière. Que le jeune champion olympique, sacré à Rome quatre ans plus tôt, se ferait démolir par son aîné.

Clay, 22 ans et surnommé "Louisville Lip" parce qu'il l'ouvre tout le temps, à tort, à travers et souvent à raison, ne peut pas faire le poids face à l'immense Liston, champion du monde WBA et WBC. D'ailleurs, personne ne fait le poids face à Sonny Liston, le genre de gars que l'on n'a pas envie de croiser à la nuit tombée au bout d'une rue mal éclairée. Le jour non plus, cela dit.

Paluches comme des pamplemousses, casier long comme le bras

Liston, c'est Tyson avant Tyson. Mais un Tyson avec des paluches grosses comme des pamplemousses et un casier judiciaire long comme le bras. Ses poings tout d'abord : 38 centimètres de périmètre qui nécessitent la confection de gants sur-mesure. Son casier, ensuite : agressions, vols à main armée et tabassage en règle de représentants des forces de l'ordre lui vaudront deux passages prolongés en prison, l'un au sortir de son adolescence, l'autre au cœur de sa carrière pugilistique naissante. Le premier sera, de loin, le plus bénéfique. Parce que le jeune homme mettra à profit ses deux années passées derrière les barreaux du pénitencier de Missouri State pour s'adonner au noble art et en apprendre tous les rudiments. A toute chose malheur est bon.

Si l'on devait résumer Sonny Liston par deux mots, on privilégierait volontiers les termes "mystère" et "violence". Mystère car sa naissance sera à jamais recouverte d'un voile. On sait qu'il est né à Sand Slough, dans l'Arkansas profond, qu'il est le 24e d'une fratrie recomposée de 25 enfants, mais personne ne pourrait vous dire quand il a vu le jour. On parle de 1932. Beaucoup disent qu'il a poussé son premier cri avant la fin des années 20.

La date de sa disparition et les conditions dans lesquelles il a rendu son dernier souffle sont à peine plus claires : retrouvé mort le 5 janvier 1971 à Las Vegas, il aurait perdu la vie six jours plus tôt. Terrassé par une overdose d'héroïne, lui qui avait peur des aiguilles ? Assassiné par ses mauvaises fréquentations ?

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La violence, c'est celle du ring. Évidemment. Celle du père, également. Tobe ne retient pas ses coups sur le jeune Sonny qui dira, bien plus tard : "La seule chose que j'ai reçue de mon vieux, ce sont des raclées". Celle du quotidien, enfin. Parce que Liston a de drôles de fréquentations qui vont ralentir son envol. Le jeune boxeur a des connexions avec le crime organisé et sa carrière est gérée par des personnes peu fréquentables : Frank Palermo, Frankie Carbo ou John Vitale lui sont associés et se servent allègrement sur la bête.

Si Charles "Sonny" Liston est un boxeur prometteur, sa sulfureuse réputation le précède et il ne fait rien pour la distancer. Peu ont envie de croiser les gants avec lui. La peur de son ombre autant que de sa bestialité innée. Le jeune champion du monde Floyd Patterson l'évite tant qu'il peut. “Je n’ai pas envie de me faire descendre”, lance-t-il, cité dans le livre "The Phantom Punch" de Rob Sneddon. "Patterson a juste peur de moi. C’est son excuse pour m’éviter”, rétorque Liston.

Patterson n'aura bientôt plus le choix. Liston écarte Palermo et Carbo de son entourage et sort l'honnête George Katz de son chapeau. Katz est son nouveau manager. Patterson ne peut plus se défiler. Le 25 septembre 1962, Liston, "The Big Bear", le détruit au premier round. Jamais un tenant du titre n'avait été expédié aussi vite. Honteux, Patterson quitte la ville affublé d'une fausse barbe et dépourvu de sa ceinture mondiale.

Dix mois plus tard, les deux hommes se retrouvent. Patterson avait tenu 2''06 à Chicago. Il résistera quatre secondes de plus à Vegas. Sonny Liston semble invincible. Le monde est à lui. Le monde a peur de lui.

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Clay et Liston, tout les oppose

Le monde, c'est vite dit. Parce qu'il y a bien un gars qui n'est pas effrayé par l'ours Liston : il s'appelle Cassius Clay et son tour vient le 25 février 1964. Clay claironne déjà qu’il est "Le plus grand". Après 19 victoires, c’est un peu fort de café. Mais ça, le futur Mohamed Ali n’en a cure : plus c’est gros, mieux ça passe.

Si le palmarès et les accomplissements ne sont pas encore à la hauteur de ses revendications, tout Ali vit déjà en Clay. Et Liston va l’apprendre à ses dépens.

Sur le papier, comme sur le ring, on ne peut pas imaginer plus éloigné que Clay et Liston. Pugilistiquement parlant, déjà : l’un est grand, d’une finesse naturelle et d’une grâce absolue. L’autre, râblé, tient un marteau dans une main, une enclume dans l’autre et n’a qu’une envie : broyer votre tête entre ses deux outils.

Liston et Clay, ce n’est pas la même Amérique non plus. Si leur couleur est censé les unir, leur conscience politique les sépare inexorablement. Liston, bandit sans foi ni loi, n’en a pas. Clay, lui, porte déjà une ambition qui dépasse de loin les salles de boxe. On ne le sait pas encore, même si son père a lâché le morceau, mais Cassius Clay s’est rapproché d’Elijah Muhammad, de Malcolm X et de la Nation of Islam dont il sera une vitrine d’exception et dont il servira la cause au cœur d’une décennie de changement.

Mohamed Ali et Malcolm X

Crédit: Getty Images

Avant de devenir le visage d’une révolution, la bouche d’un combat et les poings qui doivent enfoncer la porte de l’inégalité pour embrasser une époque comme aucun autre athlète ne l’a jamais fait, le jeune Cassius est perçu comme une grande gueule qui n’a pas démontré grand-chose. Certes, il n’a jamais perdu. Mais sa dernière sortie, notamment, a laissé poindre quelques doutes quant à son excellence clamée. A Wembley, il a mordu la poussière pour la première fois de sa carrière, assommé par un crochet du gauche dévastateur d’Henry Cooper. Il eut été mis KO si le gong ne l’avait pas sauvé. Requinqué dans son coin par Angelo Dundee, Clay a mis fin au combat dans la reprise suivante.

Comme pour Hitler - Staline, les Américains rêvent d’un double KO

Quand il pose ses valises en Floride, Clay n’est pas un outsider. Il est un menu fretin que Liston va avaler d’un trait. Le champion en titre est largement favori et la presse s’en donne à cœur-joie quand il est question du duel à venir. Dans les colonnes du Los Angeles Times, Jim Murray écrit que "la seule chose à laquelle Clay peut battre Liston est la lecture du dictionnaire". Liston est illettré… Ce à quoi il ajoute que Liston - Clay est “le combat le plus populaire depuis Hitler - Staline. Là encore, 180 millions d’Américains espèrent un double KO.”

Quid du vénérable New York Times ? Le quotidien n’a même pas envoyé son spécialiste de boxe. Mais le jeune Robert Lipsyte. "Tout le monde pensait que Cassius Clay se ferait étendre tellement vite que ça ne valait pas la peine d’envoyer un vrai reporter. Alors, ils ont fait appel à un petit stagiaire, c’est-à-dire moi, un des réviseurs de l’équipe de nuit. Mes instructions étaient très simples. En arrivant à Miami, je devais louer une voiture et repérer le trajet entre la salle où avait lieu le combat et l'hôpital le plus proche de façon à précéder Cassius Clay aux urgences", témoigne-t-il dans le livre "l’Insoumis", écrit par Judith Perrignon. Repérage inutile. Clay va gagner.

Sa victoire à venir, Clay va la construire avec ses poings. Et ses mots. Parce que “Louisville Lip” est une machine à détruire mentalement ses adversaires. Ali/Clay saoule de coups et de paroles. Comme il le fera avec Frazier notamment, le jeune homme se fait le champion de l’Amérique noire, contre Liston, qu’il ridiculise. Liston est un ours ? Oui mais “un vilain ours”. "Il sent comme un ours” dont il "fera don au zoo local” une fois qu’il l’aura terrassé. Le combat est aussi psychologique.

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Quelques jours avant le combat, dans un article qu’il rédige pour Sports Illustrated, Ali en remet une couche et, dans son incomparable style, résume le fond de sa pensée et sa motivation : "Où pensez-vous que je serais la semaine prochaine si je ne savais pas crier et faire asseoir le public pour me regarder ? Je serais pauvre, déjà, et je serais sans doute à Louisville, Kentucky, chez moi, en train de laver des vitres ou de faire le garçon d’ascenseur disant “oui”, “non” tout en sachant où est ma place. Au lieu de ça, je dis que je suis l’un des athlètes les mieux payés du monde, ce qui est vrai, et que je suis le plus grand combattant du monde, ce qui, j’espère, est vrai. Maintenant, le public m’a assez entendu parler et il me dit 'Montre-nous ou ferme-là'". Spoiler : Clay n’est pas près de la fermer.

Contre toute attente, Clay va renverser Liston. Comme il l’avait tonné sur tous les toits. Et comme il l’avait déclamé dans l’un de ses poèmes aux vers improbables.

"Si Cassius dit qu’une vache peut pondre un oeuf,
Ne demande pas comment, et graisse la poêle.

(...)

Parier contre moi est complètement absurde
Si Cassius dit qu’une souris peut battre un cheval
Ne demande pas comment
Mise tout sur la souris
Je suis le plus grand !”

A force de tonner ici et là, toujours un peu plus fort, qu'il ne va faire qu'une bouchée de Liston, Clay est entré dans la tête de son adversaire, qui a fini par croire que le gars qu’il allait défier était complètement timbré et capable de tous les outrages pour parvenir à ses fins. Comme lors de la pesée où Clay entre littéralement en transe et paraît totalement incontrôlable. "Liston n’a pas peur de moi mais il a peur d’un cinglé", jubile-t-il.

Liston ringardisé

Des paroles aux actes, il n’y a qu’un pas. Et six rounds. A l’issue de celui-là, Sonny Liston aura jeté l’éponge, touché à l’épaule. Tendon déchiré. Tout est allé trop vite pour le champion déjà ringardisé par la fougue de Cassius Clay. La seule frayeur du natif de Louisville intervient à l’issue du quatrième round, quand il assure à son coin ne plus rien voir, soupçonnant celui d’en face d’avoir mis quelque chose d’illicite sur les gants de son adversaire pour tenter de l’aveugler. Peine perdue. "J’ai secoué le monde !", peut-il hurler. "Je suis le plus grand grand ! Ravalez vos paroles !"

Clay a gagné. Le monde est circonspect, déjà. Pas de coup de poing fantôme, encore. Mais une blessure fantôme, pense-t-on. Et si Liston s’était couché pour faire gagner de l’argent à ses amis bandits ? Le FBI a des doutes, révélés en 2016 par le Washington Times à la suite de l'ouverture des archives du "Bureau". Sonny Liston et ses amis pourraient avoir empoché 1 million de dollars en pariant sur… Clay.

Quand les deux hommes se retrouvent quinze mois plus tard, beaucoup de choses ont changé. Au lendemain de sa prise de pouvoir, Cassius Clay a confirmé les dires de son paternel et annoncé s’être converti à l’Islam. Il n’est plus Clay, il est devenu Cassius X, abandonnant son nom de descendant d’esclave. Elijah Muhammad, chef de file des Black Muslims, le renommera Mohamed Ali. Un patronyme pour la postérité.

Ce choix, celui de la radicalité, choque l’Amérique des années 60 qui ne partage guère les visées d’une organisation qui souhaite, entre autres, faire sécession avec les Blancs et posséder son propre pays, au sud des Etats-Unis. En Ali, la Nation of Islam s’est trouvée un porte-voix d’exception. En Ali, l’Amérique s’est trouvée un nouveau méchant. Le bateleur est devenu infréquentable. Liston n'est plus le seul bad boy sur le ring.

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Mohamed Ali, acte I

La revanche aura lieu le 25 mai 1965, à Lewiston. Elle aurait dû se tenir le 16 novembre 1964 à Boston. Mais Ali, opéré d’urgence pour une hernie, a repoussé la date des retrouvailles qui s’annoncent pour le moins singulières parce que personne n’a vraiment envie de cette revanche. Il flotte un air vicié et une atmosphère détestable au-dessus de cet acte II, qui est également le premier match de l’ère Mohamed Ali. Il y a d’abord ce contrat quelque peu alambiqué, pour ne pas dire plus, et qui assurait, pour faire simple, un rematch automatique. Ce que la WBA interdit. Du coup, aucun état US ne se presse pour offrir un lieu à la revanche. Sauf… Boston et le Massachusetts qui finiront par jeter l’éponge moins de trois semaines avant la date prévue. Trop sulfureux.

Avant même le premier coup de poing, ce combat est maudit. Mais il doit avoir lieu. Parce que les promoteurs se sont engagés à une diffusion aux quatre coins du pays dans ce qui ressemble à du “pay per view” avant l’heure. Le match doit être diffusé en circuit fermé dans des cinémas aux quatre coins du pays et il y a autant d’argent à perdre qu’à gagner.

Ce sera donc Lewiston, dans le Maine. Ville minuscule et salle improbable, loin du Madison Square Garden et autre écrin majestueux. Rendez-vous à la St. Dominic’s Arena, patinoire à l'allure de hangar : 4000 places assises. Et ce sera devant.... 2434 spectateurs, dont Frank Sinatra et Elisabeth Taylor quand même. Devant quelques agents du FBI, aussi. Parce qu’en plus d’être organisé dans la salle la moins à même d'accueillir un combat de ce prestige, Ali - Liston est précédé d'une atmosphère délétère au possible.

Deux enfants miment un combat devant la St Dominic Arena

Crédit: Getty Images

Qui veut tuer Ali ?

Trois mois avant, Malcolm X a été assassiné à Harlem, lors d’une réunion publique organisée à l’Audubon Ballroom. Malcolm X était au premier rang lors du combat initial entre Clay et Liston. Il était le premier supporter de Mohamed Ali. Les liens se sont distendus, depuis. Parce que Malcolm X, répudié, a quitté la Nation of Islam.

Ali est resté fidèle à Elijah Muhammad, désigné par les fidèles de Malcolm X comme le commanditaire du crime de son ancien numéro 2. Du coup, la rumeur enfle : Mohamed Ali pourrait être le prochain sur la liste. Des fidèles du prêcheur assassiné auraient envie de lui faire payer la mort de leur guide. La loi du talion.

John Edgar Hoover prend la menace au sérieux. Douze hommes du “Bureau” sont assignés à la sécurité d’Ali qui, lui, préfère en rire. “Vous allez faire peur à Sonny !, lance-t-il, hilare, la veille du rematch. Moi, je peux gérer mais n’allez pas effrayer Sonny…”

Après JFK, avant MLK et RFK, il n’y aura pas d’autre drame, ni de victime supplémentaire au cœur d’une décennie autant empreinte de liberté que génératrice de violence.

Ali après sa victoire sur Liston

Crédit: Getty Images

Il n’est plus le champion mais Liston reste le favori des bookmakers. Parce qu’il n’a pas vraiment perdu à Miami. Il a abandonné. Ali, lui, est sûr d’une chose : il va gagner, encore.

“Je fais ce rêve chaque nuit depuis quelques semaines. A la cloche, je fonce à travers le ring et je touche Liston avec une bonne droite. C’est un vieux truc psychologique qu'Archie Moore m’a appris. Ça montre à l’ours qui est le chasseur. Mon rêve ne dit pas si cela le met KO, mais il ne s’en relève jamais vraiment et je gagne rapidement.”

104 secondes

Du rêve à la réalité, il n’y a qu’un pas. Ce 25 mai 1965, la cloche retentit. Ali fond sur Liston et lui balance une droite aussi improbable qu’imparable. Pleine de nonchalance et d’irrespect, elle marque Liston, déjà. Garde basse, Ali, que beaucoup appellent encore Clay, nargue Liston, tourne autour de lui, ce dont il se vantera dès la rencontre bouclée et bâclée : ”Vous avez vu cette grâce magnifique ? On n’a jamais vu personne bouger comme ça dans l’histoire”.

Mohamed Ali ne portera que trois coups à Sonny Liston. Dont ce crochet du droit, entré dans la postérité. A peine 104 secondes de combat, Sonny Liston lance un jab du gauche. Trop court. Ali le punit d’une droite aussi fulgurante qu’elle semble inoffensive à l’œil nu. Le papillon et l’abeille. Liston s’écroule. Ali, prêt à l'enchainer du gauche, range son poing, le toise et lui demande de revenir, presque incrédule de voir l'ex-meilleur boxeur de la planète au tapis. Au tapis, il restera. La légende est en marche.

Joe Walcott, arbitre du match, ne compte pas Liston. Il est bien trop occupé à calmer les ardeurs et la verve d’Ali qui ne se rend pas dans le coin neutre, comme tout boxeur doit le faire quand son adversaire est au sol. Pendant ce temps, Liston tente de se relever. Mais, dans un effort théâtral au possible, retombe sur le dos. Ali danse, bras en l’air, autour de sa proie. Walcott n’a même pas pu entamer le décompte. La confusion règne. Liston finit par se hisser sur ses cannes. Ali repart au combat, qui est arrêté dans la foulée. Au bout de 2’’12.

Mais pourquoi diable, Walcott n’a-t-il pas compté Liston ? Parce qu’il était trop occupé avec Ali et complètement dépassé par les événements. Et puis, de toute manière, ça ne change rien à l’affaire, comme il le dira devant la presse. "Que je le compte ou non, ça ne fait aucune différence. J’aurais pu aller jusqu’à 24. Liston était dans le monde des rêves, et la seule chose qui aurait pu arriver soit qu’il se fasse sérieusement amocher. Clay était déchaîné, il courait autour du ring et hurlait à Sonny de se relever. Imaginez-vous ce qu'on aurait dit si Clay avait donné un coup de pied à la tête de Liston ?" Pour ne rien arranger, il n'entend pas le chronométreur, censé l'aider du bord du ring…

Des popcorns sur un navire de combat

“C’est du chiqué !”, entend-on instantanément monter des gradins dégarnis de la St Dominic's Arena. Dans les cinémas d’Amérique, aussi, c'est la foire aux huées. Nombreux sont ceux qui n’ont pas vu le coup fatal parce qu'ils étaient encore en train de rejoindre leur siège et ont l’impression de s’être fait enfumer par ce combat qui n’en a jamais été un. L’acte II était mal né. Il ne pouvait pas mieux se terminer.

Un boxeur, Sonny Liston en tête, n’est pas censé tomber aussi "facilement". A-t-il été réellement touché par Ali ? Il semble que oui. Mais a-t-il été suffisamment sonné pour être KO ? C’est là que ça se complique. Les avis divergent. Et tout le monde est persuadé d’avoir raison. Pour George Chuvalo, posté au bord du ring et futur adversaire d’Ali, ça ne fait aucun doute : "Il a été touché sur la tête, il a regardé à gauche, à droite et est tombé… Ses yeux étaient ceux d'un homme qui simule." Joe Louis confirme : "C’est comme balancer des popcorns sur un navire de combat".

Floyd Patterson est lui catégorique : “C’était une droite parfaite”. Le compte-rendu publié quelques jours plus tard dans les colonnes de Sports Illustrated va également dans ce sens, apportant un éclairage différent. Chicky Ferrara, cutman d’Ali, assure que ce n'est pas ce coup qui a été fatal à Liston, mais celui qui l'a précédé de trente secondes. “Il a cligné des yeux trois fois, comme s’il essayait de se remettre les idées en place, et il a regardé Willie Reddish (ndlr : son coach). J’ai vu que Reddish avait compris que son boxeur avait des soucis.”

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Quand j’ai frappé Liston, tout le monde a cligné des yeux au même moment

Quid de Mohamed Ali ? Après avoir soupçonné Liston d’être tombé un peu commodément et avoir douté l’avoir touché, il va auto-construire la gloire d’Ali le grand. Coup de poing fantôme ? il préfère parler d'"anchor punch", "le coup de poing de l'ancre", popularisé au début du siècle par Jack Johnson. Un coup de poing qu’on ne peut pas voir.

"J’appelle ça l’anchor punch, explique-t-il quelques années plus tard. Sport Illustrated a chronométré sa vitesse : quatre centièmes de seconde. Des gars gagnent des courses de ski pour 16 centièmes ou 32 centièmes de secondes. Quatre centièmes, c’est un flash d’appareil photo ! Quand j’ai frappé Liston, tout le monde a cligné des yeux au même moment, c’est pour cela qu’ils n’ont pas vu le coup. Je vous le jure. Quand je me prépare à frapper, garde les yeux ouverts et attends. Sinon, tu ne verras rien."

La démonstration “aliesque” n’a pas convaincu tout le monde. Loin de là. Et il a régné sur ce match et ce coup de poing des soupçons jamais levés. Dans l’ambiance complotiste des années 60 où le FBI, la mafia et toute autre organisation légale ou parallèle était soupçonnée de noyauter à peu près toutes les strates influentes de la société, jusqu’à éliminer un président des Etats-Unis, ce match ne va pas déroger à la règle.

Menaces, kidnapping et pari truqué

A qui aurait profité le crime ? A qui l’on veut. Il suffit de tourner le problème dans le sens qui vous arrange.

Florilège des soupçons qui ont fleuri au fil des semaines suivant le combat : Liston s’est couché parce que ses amis le lui avaient demandé. Il a ainsi empoché plein d’argent. Et eux aussi. A moins qu’il ait simplement effacé une vieille ardoise.

Sa peur d’avoir affaire aux copains d’Ali, bien plus dangereux à ses yeux que ses fréquentations ? Prendre une balle perdue sur le ring n’était pas dans son plan de carrière : "Ce gars était dingue. Je ne voulais pas avoir d’histoires d’avec lui. Et il y avait les Muslims qui arrivaient. Du coup, je me suis couché. Je n’ai pas été touché”, a expliqué un jour Sonny Liston. De folles rumeurs ont couru après coup, sur le fait que les membres de la Nation of Islam l’auraient directement menacé ou même kidnappé sa femme et son fils. Ce que la principale intéressée n’a jamais confirmé, même si elle a toujours eu des doutes quant à la probité de son mari parti trop tôt pour lui confesser une éventuelle tricherie.

Autre hypothèse que Liston en personne a balancé à un journaliste deux ans après le combat. "Ce n’était pas un coup puissant mais il m’a déséquilibré et, une fois au sol, j’étais un peu perdu car l’arbitre ne m’a jamais compté. J’attendais qu’il le fasse. C’est la première chose à faire, mais ce n’est jamais venu parce que Clay n’est jamais allé dans le coin neutre.”

Et Neil Leifer dans tout ça ? Le photographe qui a immortalisé la séquence a-t-il vu quelque chose qui a échappé à nos yeux de simples mortels ? Ce n’est malheureusement pas lui qui nous éclairera. "La vérité est que je n'ai pas vu les KO d'au moins la moitié des grands combats que j'ai couverts. Quand vos êtes dans cette situation, vous pensez à la lumière, aux piles et plein d'autres choses. Ce qu'on attend de moi est de réussir une grande photo." Le 25 mai 1965, il a signé la photo d'une vie. Réelle ou pas, elle est immortelle.

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