Mars 1980. Fin de l'hiver. Ou début du printemps. Personne ne se souvient de la date exacte, encore moins du temps qu'il faisait ce jour-là. Pas même l'acteur principal de cette journée qui allait changer sa vie, à jamais. Quand il arrive devant le 422 Main Street de Catskill, bourgade champêtre d'une dizaine de milliers d'habitants nichée au nord de New York, Mike, 13 ans bientôt révolus, ne sait pas trop où il met les pieds. Ses yeux s'arrêtent d'abord sur la devanture du petit immeuble qui lui fait face. Police, peut-il y lire. Pour attirer le chaland, celui-là en particulier, on a connu mieux.

Fort heureusement, le gamin n'a pas rendez-vous avec les matraques du rez-de-chaussée. Lui, qui passe déjà le plus clair de son temps entouré de matons, n'est pas provisoirement sorti de sa maison de correction pour tailler la bavette avec les flics. Non, Mike Tyson se rend au deuxième étage, dans une grande salle parquetée qui sent la sueur autant que l'huile de coude et dont l'éclairage laisse à désirer. Pourtant, c'est ici que Tyson va entrevoir la lumière au bout d'un tunnel long comme un jour sans fin.

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30/01/2018 À 12:27

Avec Bobby Stewart, ancien boxeur professionnel reconverti éducateur pour mômes mal embarqués dans l'existence, Mike Tyson monte sur le ring. Il n'est pas très grand, 1,72m maximum. Il ne le sera jamais. En revanche, pas besoin de balance pour se rendre compte que le gamin pèse déjà très lourd. 85 kilos au minimum. Tyson est une boule de muscles, doublée d'un monticule de rage et d'agressivité.

Stewart et Tyson ont fait connaissance à Tryon, maison de correction où le jeune homme avait été envoyé pour un énième délit. "L'Irlandais", son surnom, s'occupe des délinquants en leur donnant quelques beignes pour la bonne cause et fait leur éducation pugilistique.

Un jour, Mike a eu envie de se frotter à lui. Bobby a dit oui. Et, de bonne grâce, a filé une raclée à l'imprudent. Une droite dans l'estomac. Tyson a morflé. Mais Tyson a aimé. Le temps de retrouver son souffle et, pour la première fois de sa vie, sans doute, il s'est adressé à un adulte avec déférence : "Excusez-moi monsieur, pourriez-vous m'apprendre à faire ça ?"

Stewart s'y prête avec plaisir et, un nez cassé et un œil au beurre noir plus tard - les siens -, se dit qu'il serait dommage de ne pas présenter le "petit" Mike à un certain Cus d'Amato, dont Tyson n'a évidemment jamais entendu parler, mais qui va lui faire forte impression dès le premier regard, malgré ses kilos en trop, ses cheveux en moins et ses années qui ne se comptent plus. Jamais, il ne l'oubliera.

Tyson aussi va décontenancer l'entraîneur de 72 ans. En moins de dix minutes, D'Amato a compris. Et, s'il a du mal à croire que l'ado qu'il scrute depuis quelques minutes est bel et bien âgé de 13 ans, résume par cette formule lapidaire ce qu'il a vu et ce qu'il prévoit :

On tient notre champion du monde des lourds

Dès lors, celui qui a permis à Floyd Patterson de devenir le plus jeune champion du monde des poids lourds - à 21 ans en 1956 - n'aura qu'une obsession : vivre aussi longtemps que possible afin de voir ce gosse paumé de Brooklyn se hisser tout en haut de la hiérarchie planétaire. Mike Tyson est encore un enfant. Dans un peu plus de six ans, "Kid Dynamite" sera le nouveau patron de la boxe mondiale. Et le plus jeune roi de l'histoire.

Michael Gerard Tyson est né le 30 juin 1966, au Cumberland Hospital de Brooklyn. Pour l'anecdote, c'est également dans cet établissement qu'un certain Michael Jeffrey Jordan avait poussé son premier cri trois ans plus tôt. Voilà pour le point commun. Parce que, pour le reste, tout séparera les deux hommes entre la sortie de la maternité et leur arrivée au sommet. Rien ne lie ni ne rapproche "Iron Mike" et "Air Jordan". Parce que MJ a eu une enfance et une famille aimante. Tyson, lui, a survécu comme il a pu.

Mike Tyson a quand même eu des parents. On ne les choisit pas mais on en a tous. Sur son acte de naissance, déjà, figure le nom d'un inconnu : Percel Tyson. Qui est Percel Tyson ? Il parait que c'est son géniteur. Qu'est-il devenu ? Où habite-t-il ? Bonnes questions. Il serait originaire de Jamaïque et aurait embrassé la carrière de chauffeur de taxi. Voilà pour les informations. Celui qui joue le "rôle" du père s'appelle Jimmy "Curlee" Kirkpatrick. On a bien dit "joue". Parce que Jimmy, qui pourrait finalement être le paternel naturel de Mike, n'est pas vraiment concerné par la vie de famille. Sinon, il le cache bien. "Curlee" passe voir la fratrie quand il a le temps et repart aussi vite qu'il est arrivé, trop occupé par ses activités professionnelles qui consistent, en grande partie, à mettre des filles dans la rue.

Heureusement, il y a Lorna Mae, la maman. Heureusement, façon de parler... Lorna Mae est originaire du sud du pays. Elle se rêvait institutrice, avait entamé les études pour y parvenir mais a dû y renoncer quand son compagnon est tombé malade. Maman Tyson s'est ensuite accrochée à doux ce rêve mais a dû se contenter d'un poste de gardienne de prison, qu'elle a fini par perdre, entrainant ses enfants dans la pauvreté.

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Mike a également un frère, Rodney, de cinq ans son aîné, et une sœur, Denise, née deux années avant lui. Mike et Rodney n'ont jamais été très proches. Quand l'un a cédé à la criminalité avant de savoir lire, l'autre a tenté tant bien que mal de sortir de la rue. Pour Mike, Rodney se comportait comme un blanc. Adulte, Rodney est devenu médecin assistant au centre de traumatologie de l'Université du Sud de la Californie, à LA. Ce qui fera dire un jour à "Iron Mike", pour rappeler leurs différences : "Je broie des cerveaux. Il les répare."

Mike aurait aimé être Rodney. Et être apprécié, comme le fut sa sœur lors de sa courte vie. Denise, la sœur aimée, qui a succombé à une crise cardiaque le 24 février 1990, moins de deux semaines après l'impossible défaite de son petit frère face à James Buster Douglas.

"Tout le monde aimait mon frère et ma sœur. Ils ont toujours été plus dignes et fiers. Quand j'étais champion du monde, ils ne demandaient rien. Je les ai toujours respectés mais j'étais aussi très jaloux d'eux, parce qu'ils n'avaient rien mais tout le monde les aimait dans le quartier", analysait-il en 2002, avant d'affronter Lennox Lewis. Ambivalence et complexité des sentiments humains.

De l’enfer aux "gogues du diable"

Les Tyson ne sont pas nés avec une cuillère d'argent dans la bouche. Mais, au moins, Rodney et Denise avaient un peu de plomb dans la tête. Mike, "juste" de l'or dans les poings. Cela finira par lui servir mais, avant d'en arriver là, la vie du garçonnet va ressembler à un chemin de croix.

1973. Mike a sept ans et sa vie bascule une première fois. Sa mère vient de perdre son job. Plus d'emploi. Plus d'argent. Plus de toit. Les Tyson doivent quitter le quartier de Bedford-Stuyvesant. Direction un autre coin de Brooklyn, un peu plus au sud : Brownsville. Au 178 Amboy Street.

Bed-Stuy, ce n'était pas Byzance. Mais Brownsville, c'est Beyrouth. “Passer de Bedford-Stuyvesant à Brownsville, c’est comme naître en enfer et être jeté dans les gogues du diable où il vous chie dessus”, résumait-il avec un sens de la formule certain dans son one man show "The Undisputed Truth" (2012). La dégringolade ne fait que commencer.

Maman Tyson se met à picoler. "De pauvres, on est devenus très pauvres, puis carrément indigents", décrit le principal intéressé dans son autobiographie "La vérité et rien d'autre'". Ajoutez à cela que le futur plus grand boxeur de la planète est sale comme un goret. "On m'appelait "Dirty Ike" ou "Dirty Motherfucker" parce que je ne connaissais rien à l'hygiène. Chez nous, il n'y avait pas d'eau chaude pour la douche, et si le gaz ne marchait pas, on ne pouvait même pas faire bouillir d'eau".

A Brownsville, le danger est au coin de chaque bâtiment : "Un jour, un type m'a attrapé en pleine rue, m'a traîné dans un immeuble abandonné et a essayé d'abuser de moi. On ne se sentait jamais en sécurité dehors". Mike fait connaissance avec la trouille. La vraie. L'insécurité latente. Pas celle avec laquelle il pactisera sur le ring et qui est circonscrite entre quatre cordes. Dans la rue, il n'y a pas de règle, pas d'arbitre. Il faut tuer ou être tué. Tyson a décidé de se ranger dans la première catégorie.

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Très vite, Mike zappe la case école. Pas le temps pour ça. Pas assez rémunérateur. Il s'y rend le matin pour y avaler un petit déjeuner tous frais payés, se trouve un réfectoire pour s'y sustenter une fois les douze coups de midi sonnés, mais ne met jamais plus les pieds en classe.

Débute alors une vie de criminalité dont on peine à imaginer les contours. Parce que le petit Mike, un brin grassouillet, lunettes sur le pif et cheveu sur la langue, va se livrer à tous les délits possibles et inimaginables. Avec ses nouvelles - et mauvaises - fréquentations qui le fascinent, il commence par cambrioler des maisons. Très vite, il s'adonne au vol à la tire.

Tyson est à peine âgé de 8 ans. Et, déjà, sa technique est au point : "La technique la plus primaire est le vol à l'arraché. Je l'utilisais parfois dans le métro, à l'époque où l'on pouvait baisser les vitres des rames. Je m'asseyais près de la fenêtre et baissais plusieurs vitres. La rame s'arrêtait, de nouvelles personnes montaient à bord et s'installaient près de la fenêtre. Alors je descendais du train et dès qu'il redémarrait, je passais vivement le bras par la vitre et j'arrachais les chaînes de deux ou trois voyageurs."

L'essayer, c'est l'adopter. Mike n'est pas aussi habile qu'il le deviendra sur la toile mais il ne se débrouille pas trop mal pour un gosse. L'argent entre dans les poches de ses fringues de marque. Sa mère se sert et met des raclées à son fils pour se donner bonne conscience, quand même.

Tyson n'a pas dix ans et l'on sait déjà que son futur sera sombre, si tant est qu'il ait un avenir. Dix ans, c'est d'ailleurs l'âge qu'il a quand il débarque au poste pour la première fois de sa "carrière" de cambrioleur/voleur/pickpocket. Une autre idée de la précocité. Vingt-quatre mois plus tard, il comptabilisera 38 arrestations à son palmarès. D'écoles spécialisées à la maison de correction de Tryon, où il rencontrera Bobby Stewart, Tyson va faire le tour des centres pénitentiaires pour gamins.

Pigeons et coups de poings

"Iron Mike" n'a aucun repère. Le bien. Le mal. Ce sont des notions aussi abstraites que son rapport à l'autorité et à la discipline. Tout au long de la formation du futur champion du monde, Cus d'Amato n'aura de cesse de travailler les émotions d'un garçon complètement livré à lui-même et en particulier le rapport du jeune Tyson à la peur. Le vieil homme n'oubliera jamais de le seriner avec elle. Un champion doit avoir peur.

"Je ne connaissais rien de tout ça jusqu'au jour où Cus a attiré mon attention sur le fait qu'il était sain de ressentir de la peur. Si tu n'as pas peur, tu es fou ou tu es un menteur. Au fond, c'est anormal de combattre quelqu'un qui n'a rien contre toi et qui ne t'a jamais rien fait, à toi ou à ta famille, qui ne t'a jamais volé... Et on te demande de détruire ce gars... Il faut de la discipline pour cela." L'importance de la discipline, résumée par D'Amato : "Un héros et un lâche ressentent exactement la même chose, mais il faut avoir de la discipline pour se comporter en héros et refuser de se conduire en lâche".

Enfant, Tyson n'a jamais tellement su s'il était l'un ou l'autre. Une chose est certaine et, aussi paradoxal que ça puisse paraitre, il a commencé par éviter les coups. Parce qu'il avait peur de se battre. Jusqu'au jour de la révélation.

Si Cus a sauvé la vie de Mike Tyson à bien des égards, son amour des... pigeons fut sa première échappatoire. Tyson fut dès son plus jeune âge colombophile. Et sa première rouste, Mike l'a donnée pour venger l'un de ses copains ailés.

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Un jour, un certain Gary, dit "La Brute", lui avait piqué l'un de ses volatiles. La suite, c'est "Iron Mike", interrogé sur son improbable passion qui perdure, qui la racontait en 2011 sur la chaine Animal Planet. "Il avait pris mon pigeon. Je lui ai demandé de me le rendre. Alors, il a arraché la tête du pigeon et m'a aspergé avec son sang. Je lui suis rentré dedans et j'ai gagné. C'était la première fois que je donnais un coup de poing". Tyson a fait impression. Le crochet du gauche n'est pas encore au point. Mais il s'est passé quelque chose ce jour-là.

Gary, dont le patronyme n'est pas passé à la postérité, restera à jamais la première victime du punch de Tyson. Son premier K-O. Les premiers vivats d'une foule ramassée mais enthousiaste, parce que surprise et tout autant subjuguée par le talent de ce drôle de gamin dont on connaissait les "qualités" pour la chourre. Beaucoup moins pour le coup de poing. Il n'en reste pas moins que quelque chose a changé. Tyson s'est laissé griser et, très volontiers, va régulièrement s'adonner à cette passion qui n'a pas encore de nom. On lui demande, il se bat. Et étale des adultes. Basta. La boxe anglaise, le noble art, Cus d'Amato, Trevor Berbick, tout cela est loin de son univers. Mais les planètes s'aligneront bientôt.

D’Amato, le cœur sur la main

De fil en aiguille et de larcins en arrestations, Mike Tyson se retrouve donc au 422 Main Street de Catskill au début de l'année 1980. Cus d'Amato, qui a croisé deux ou trois autres grands de la boxe, n'en croit pas ses yeux. N'en croit pas son œil, pour être plus précis. Parce que d'Amato, aspirant boxeur à son plus jeune âge, a perdu l'usage de l'un de ses yeux lors d'un combat de rue. D'origine italienne et natif du Bronx, Constantine - dit "Cus" - n'a jamais pu devenir professionnel en raison de cet handicap. Mais il va façonner quelques talents, dont deux champions du monde : Floyd Patterson. Et Jose Torres, sacré chez les mi-lourds neuf ans plus tard, en 1965.

Avec Mike Tyson, Cus d'Amato a trouvé son Sonny Liston. Liston, celui qui avait mis fin au règne de son poulain Patterson. Liston, le gamin délinquant qui avait appris les rudiments de la boxe dans un pénitencier du Missouri. Liston, la violence sourde incarnée.

D'Amato est un type étonnant. Regard plissé, philosophe jusqu'au bout des ongles, loyal. Et, surtout, droit dans ses bottes. D'Amato, qui a eu maille à partir avec la mafia gangrénant le monde de la boxe au début des années 60, a toujours essayé de se tenir éloigné de brigands qui rodaient autour des rings… jusqu'à perdre le combat, inégal. Jusqu'à se faire piquer Patterson. D'Amato devient alors excessivement méfiant et se retire en semi-retraite, à Catskill, parce qu'il est persuadé qu'on en veut à sa peau et qu'on essaie régulièrement de le tuer.

A sa mort, en 1985, Floyd Patterson lui avait rendu cet hommage dans les colonnes du New York Times : "Il n'y aura jamais une autre personne aussi proche de ses boxeurs. Cus tenait plus à ses boxeurs qu'à l'argent. Il donnait son argent comme d'autres vous donnent un verre d'eau".

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Parce que, voilà, D'Amato était plus qu'un coach. Le jour où il a pris Tyson sous son aile, il n'a pas voulu en faire qu'une machine à coller des gnons. Mais un homme. Il a demandé à la mère du gamin s'il pouvait l'accueillir dans sa grande maison de Catskill, avec sa compagne ukrainienne Camille Ewald, là où résidait d'autres ados qu'il éduquait, au sens large du terme. Elle accepte.

La vie de Tyson change du tout au tout. Finis les taudis de Brooklyn, le musculeux adolescent vit dans une demeure victorienne lovée au bord de l'Hudson. Et où l'on a, comme le souligne Teddy Atlas, entraîneur de Tyson au début, "du steak dans l'assiette trois fois par semaine".

D'Amato met rapidement l'encyclopédie de la boxe dans les pattes de Tyson. Lui, qui savait à peine lire, se retrouve subjugué par ceux qui deviendront bientôt ses prédécesseurs dans le grand livre d'or du noble art. "J'apprends à mes boxeurs comment enseigner. C'est un peu comme l'encyclopédie Brittanica. Tout ce savoir est inutile si personne ne s'en sert. Quand je mourrai, mes boxeurs sauront ce que je sais aujourd'hui."

Tyson assimile les préceptes de Cus, le "peak a boo" - qui sera l'une de ses signatures pugilistiques - et apprend à devenir un homme aussi. Un dialogue savoureux, relaté par Tyson dans son autobiographie, résume parfaitement cela :

"Camille tenait beaucoup à ce que les garçons participent à la vie domestique. Moi, je détestais les corvées ; j’étais tellement focalisé sur la boxe. Un jour, Cus est venu me trouver à ce sujet.

- Tu sais, Camille veut vraiment que tu remplisses ta part du contrat. Moi, je m’en fous totalement, mais tu devrais le faire, ça ferait de toi un meilleur boxeur.

- En quoi sortir les poubelles va faire de moi un meilleur boxeur ? ai-je répliqué avec morgue.

- Parce que faire une chose qu’on déteste comme si on l’appréciait est une étape nécessaire sur le chemin de la grandeur.

Après ça, Camille n’a plus jamais eu à me rappeler à l’ordre."

Tout Cus est là. Tout Tyson est ici aussi. Pour la première fois de sa courte vie, Mike sent que quelqu'un croit en lui. Il eut aimé que ce fut sa mère, ce sera Cus d'Amato. Ce dernier sera plus qu'un mentor, puisqu'il deviendra un père pour Mike. La mère du champion, atteinte d'un cancer, décède alors que Tyson est âgé de 16 ans.

"Je n'ai jamais vu ma mère fière de moi et de ce que j'aurais pu faire, regrettera le champion bien plus tard. De moi, elle connaissait seulement le gamin sauvage qui courait dans les rues et revenait à la maison avec des habits neufs que je n'avais pas achetés. Elle le savait. Je n'ai pas eu la chance de lui parler ou de la connaitre".

S'ensuit une période de rechute pour le garçon, dont les vieux réflexes ne sont jamais loin. Mais Cus, l'irascible et entêté, rattrape Tyson par la manche, l'adopte, et poursuit son œuvre.

"Kid Dynamite" suit les préceptes de son coach à la lettre. Il y a bien quelques entorses qui créeront parfois des frictions dans la maison d'Amato. On ne se refait pas… "C’est un pickpocket, un menteur et un tricheur. Tu ne le vois pas ?", lance un jour Jose Torres à D’Amato. Réponse du vieux lion : "C’est exactement ce que doit être un boxeur sur le ring : un pickpocket, un voleur et un menteur". Teddy Atlas quittera le groupe le jour où Tyson aura un comportement plus que déplacé avec sa petite sœur.

La mort d’un père

Cus va accompagner Tyson aux portes de la gloire et de la grandeur. Mais le vieil homme du Bronx devra laisser le jeune homme franchir le seuil seul. Le 4 novembre 1985, âgé de 77 ans, D'Amato est emporté par une pneumonie. Une nouvelle fois, Tyson, passé pro en mars et vainqueur de ses onze premiers combats, se retrouve abandonné et livré à lui-même. Trois ans après sa mère, il a perdu son père adoptif.

A sa mère, enterrée sans sépulture digne de ce nom et qu'il fera exhumer une fois devenu immensément riche, il offrira "le cercueil le plus luxueux possible et la plus grande pierre tombale du cimetière". A Camille Ewald, la compagne de Cus et maman de substitution, il assurera un soutien financier jusqu'à la fin de ses jours, en 2001.

Fin 1985, Mike Tyson est déjà un boxeur accompli. Pas un adulte. Un an plus tard, quand il donnera une danse à Trevor Berbick et l'enverra valser pour devenir le plus jeune champion du monde de l'histoire des lourds, à 20 ans, 4 mois et 23 jours, "the baddest man on the planet" aura ces mots, significatifs à bien des égards. "Je suis juste un gamin. (…) Je sais que Cus est là-haut et parle de ça avec les plus grands boxeurs. Il leur dit : 'le garçon l'a fait'."

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D'Amato est là-haut et veille sur Tyson. Mais il n'est plus en bas pour le rabrouer quand Mike s'écarte du sillon. Et c’est un problème : Tyson est déjà proche du gouffre. Celui-là même qui borde son chemin depuis sa naissance. Sportivement, le natif de Brooklyn mettra un peu plus de trois ans à plonger. Dans sa vie quotidienne, Tyson ne tarde pas à être dépassé par les événements. "Je me rappelle d'un banquet organisé pour moi à Londres en 1986. J'avais, quoi, 19 ou 20 ans… Tout le monde me connaissait, s'étonnait-il encore il y a quelques années. C'était à Grosvenor House et ils avaient dû fermer les portes parce qu'il y avait trop de monde. C'était juste dingue. C'est comme si j'étais les Beatles ou quelque chose comme ça."

Les Beatles étaient quatre pour faire face à leur célébrité. Tyson est seul. Et bientôt mal entouré. Bill Cayton et Kevin Rooney, manager et entraîneur bienveillants, sont priés de faire place nette. Don King débarque dans sa vie. Robin Givens et sa mère, aussi. Tyson devient une pompe à fric. Le pitbull des rings est un caniche lorsqu'il retire ses gants. Il se fait bouffer tout cru par son entourage. "Cus n’a jamais terminé le travail. Il a travaillé trop dur pour en faire un champion avant tout”, regrettera Jose Torres dans les colonnes de Sport Illustrated au moment de la condamnation à six ans de prison pour viol du champion.

Le grand Tyson fut une météorite. Au propre comme au figuré. Il est entré vite et fort dans l’atmosphère. Son impact a été d’une violence absolue. Sa destruction aussi. Pouvait-il en être autrement ? En 2002, alors qu'il s'apprêtait à défier Lennox Lewis pour redevenir champion du monde, l'homme alors âgé de 35 ans, se confiant ceci à la presse : "Ne me crucifiez pas pour ce que je suis. Je dis au monde qui je suis. J'adorerais être Tiger Woods. J'adorerais être Will Smith. J'aimerais être Michael Jordan. J'aurais pu jouer le jeu et faire comme si j'étais quelqu'un que je ne suis pas. Mais je ne suis tout simplement pas ce genre de personne. Je suis sans filtre. Je dois être Tyson."

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