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Les Grands Récits - Marcel Cerdan, légende vivante et mythe immortel

Cerdan, légende vivante et mythe immortel

Le 13/11/2018 à 12:01Mis à jour Le 19/11/2018 à 11:35

LES GRANDS RECITS - Fauché en pleine gloire à 33 ans dans un accident d'avion, Marcel Cerdan n'est pas seulement le plus grand boxeur français de tous les temps. Il fut d’abord une figure légendaire, incarnation d'une époque et d'un esprit. Ses amours avec Piaf, sa trajectoire hors normes et sa mort brutale l'ont érigé en mythe éternel.

C'est mardi, c'est Grands Récits . Notre série vous propose de vous plonger dans la folle histoire du sport, entre pages de légendes, souvenirs enfouis et histoires méconnues. Toujours à hauteur d'hommes. Après les héros improbables, les miraculés, les malédictions et les seconds rôles, place pour les douze prochains épisodes à une nouvelle thématique : les destins brisés du sport . Dans ce premier volet, retour dans années 40. La Guerre et la fierté retrouvée d'un pays via les poings d'un boxeur de légende.


Il y a les champions, les géants du sport. Puis il y a les légendes éternelles. Ceux, peu nombreux, qui pénètrent la seconde catégorie, appartiennent aussi à la première. L'inverse n'est pas forcément vrai. Marcel Cerdan, lui, aura été un immense champion. Le plus grand boxeur français de tous les temps, sans doute, avec Georges Carpentier. Mais il est bien plus que cela.

Par sa vie, romanesque, et sans doute plus encore par sa mort, il s'était mué en autre chose. Dans son éditorial au lendemain de sa mort, Jacques Goddet, le directeur de L'Equipe, avait tout résumé : "il était devenu le champion dans sa forme idéale : un type que le sport avait élevé pour en faire un bonhomme." Légende vivante, sa disparition brutale en pleine gloire, à l'âge de 33 ans, l'a érigé en mythe immortel. James Dean avant James Dean. Son tombeau à lui ne sera pas une Porsche, mais un avion.

Il est difficile pour nous, sept décennies plus tard, d'appréhender ce que représente Marcel Cerdan à la fin de ces années 40 qui voient le monde, et notamment la France, tenter de se reconstruire après la tragédie la plus meurtrière de l'histoire. La Seconde Guerre mondiale a laissé environ 60 millions d'êtres humains sur le carreau. La France a beau figurer dans le camp des vainqueurs, la plaie du printemps 1940, la Débâcle, et l'Occupation qui a suivi, a laissé des traces psychologiques. Pays victorieux, mais honteux.

La liberté et la victoire retrouvées

Dans ce contexte, Cerdan tombe à pic. Grand journaliste sportif de l'Après-Guerre, Jacques Marchand, disparu l'an passé, a bien connu l'ancien champion, dont il était proche. Pour lui, "après les humiliations de l'Occupation, Cerdan symbolisait la liberté et la victoire retrouvées." Marcel le conquérant a ainsi transcendé son sport, transcendé le sport, pour devenir un symbole. En 1948, sa quête du titre mondial chez les poids moyens, aux Etats-Unis, face à Tony Zale, l'a transformé en héros national. Le terme n'est pas trop fort.

La guerre, le boxeur Cerdan lui a payé un certain tribut. Quand elle éclate, il est en pleine ascension. Le 3 juin 1939, alors que les bruits de bottes s'apprêtent à résonner, il devient champion d'Europe des welters face à Saverio Turello, au Vigorelli de Milan, en terre fasciste. Il aurait dès lors dû lorgner le titre mondial, mais le feu prêt à s'abattre sur toute l'Europe va contrarier ses plans. Jusqu'en 1945, Cerdan continuera à boxer, mais devra se contenter de combats en France ou en Afrique du Nord. L'Amérique, là où tout se joue, ne s'offrira pas à lui avant la fin des hostilités. Les seuls Américains qu'il verra alors sont les GI qui débarqueront en Afrique du Nord.

Quand la guerre s'achève, Cerdan a déjà 29 ans. Il a été privé de ses meilleures années. "Il a battu les meilleurs boxeurs en Europe, et il y en avait de très bons, mais il a été affecté par la Seconde Guerre mondiale, qui l'a empêché de combattre aux Etats-Unis alors qu'il était au sommet de son art", juge Patrick Connor, historien de la boxe. Passé chez les poids moyens, il va pourtant s'attaquer, même sur le tard, aux géants d'outre-Atlantique.

Une des rares photos en couleur de Marcel Cerdan.

Une des rares photos en couleur de Marcel Cerdan.Eurosport

Sous les yeux de Sinatra

Le public américain le découvre en décembre 1946, lors de son premier combat aux Etats-Unis, face à Georgie Abrams, au Madison Square Garden de New York. Sous les yeux d'un Sinatra que l'on dit fasciné. Deux ans plus tard, il obtient enfin sa chance pour la ceinture mondiale en défiant Tony Zale. Ce dernier vient d'achever une trilogie mythique contre Rocky Graziano : trois combats en dix-huit mois. Zale a remporté le premier, perdu la revanche puis dominé la belle pour redevenir champion du monde des moyens. Il règne sur la catégorie depuis six ans. Désormais, son challenger officiel se nomme Marcel Cerdan. Le choc est fixé au 21 septembre 1948, au Roosevelt Stadium de Jersey City, devant 60 000 spectateurs.

Le Français totalise alors 110 combats. Il en a gagné 108, pour seulement deux échecs, et encore, l'un d'entre eux fut une disqualification, en 1939, face à Harry Craster. La réputation du "Bombardier marocain", née de ses débuts au Maroc, où il avait passé son enfance, n'est plus à établir. "Comme boxeur, nous explique Patrick Connor, Cerdan était un implacable puncheur, qui utilisait beaucoup d'angles."

Cerdan est un paradoxe ganté. Au fond, il n'aime pas la boxe, qu'il a pratiqué sur la volonté paternelle. Son truc, c'est surtout le foot, qu'il a pratiqué à haut niveau, évoluant aux côtés de Larbi Benbarek au Maroc. Surtout, il déteste faire mal. Quand il détruit Gustave Humery en 22 secondes en 1942, la malheureuse victime reste quarante heures dans le coma. Cerdan veille à son chevet, se promettant d'arrêter la boxe si Humery ne s'en sort pas. Heureusement, il finira par se réveiller.

Pourtant, sur le ring, il devient un fauve. Un destructeur. Champion olympique des moyens à Berlin en 1936, Jean Despaux a pu en témoigner. Il a affronté Cerdan en 1945, cinq jours après l'Armistice. Mais il n'a jamais pu raconter ce combat. Sauf en trichant un peu, comme il l'avouait en 1959 sur France I, l'ancêtre de France Inter, à l'occasion du dixième anniversaire de la mort de Cerdan :

" Il m'a touché dès les dix premières secondes, d'un gauche-droite. J'étais pratiquement K.-O. Au 3e round, il m'a envoyé à terre, je me suis relevé machinalement. Mais tout ça, je l'ai lu dans le journal, je ne m'en souviens pas. Je n'ai aucun souvenir de mon combat contre Marcel."

Le chef d'œuvre contre Zale

Si Cerdan est un puncheur redoutable et redouté, il boxe toutefois autant avec sa tête qu'avec ses poings. "Il combattait toujours avec un plan bien défini à l'esprit", nous assure Patrick Connor. Zale n'échappera pas à la règle. Cerdan a préparé son coup à merveille, suivant à la lettre la tactique établie par Lucien Roupp, son entraineur et manager, et Lew Burston, son soigneur américain. "Nous savions Zale dangereux quand il s'avance, mais vulnérable s'il est contraint de reculer, racontera Burston. Il fallait donc l'attaquer sans le frapper, de manière à le forcer lui-même à prendre l'offensive, puis le contrer. C'est ce que Marcel a fait."

Cerdan se déchaine. Zale ne peut répondre à "l'infatigable fusillade de coups déclenchée à une vitesse étonnante pour un homme de 32 ans dont treize de ring", comme l'écrira au lendemain du combat James Dawson dans le New York Times. A la fin du 11e round, Zale est ébranlé par un nouveau crochet gauche à la mâchoire. Il chancelle, tombe à genoux, puis est sauvé par le gong. Mais à l'appel de la 12e reprise, il ne reprend pas le combat.

Marcel Cerdan est champion du monde des poids moyens, une des catégories reines de la boxe. Pour la première fois depuis la fin du XIXe siècle et Bobby Fitzsimmons, le champion du monde unifié des moyens n'est pas Américain. C'est dire si l'événement est de taille.

La France, même à 6000 kilomètres de distance, a vibré comme jamais au son de la voix de Pierre Crénesse. Comme les téléviseurs s'arrachent de nos jours avant une Coupe du monde de foot, les ventes de postes TSF ont explosé le mois précédant le combat de Cerdan contre Zale. Décalage horaire oblige, c'est en pleine nuit que, de Casablanca à Paris et dans toutes les grandes villes de France, le peuple a suivi le combat, qui s'achève à 4 heures du matin heure française. Une nuit de folie. Des cafés, des restaurants, avaient mis les petits plats dans les grands. Les recettes ont dû être bonnes... "Un éclair de joie a traversé la France", écrit L'Equipe.

Champion du monde depuis quelques minutes, Marcel Cerdan arrive devant la presse, flanqué de son manager Lucien Roupp, la clope au bec.

Champion du monde depuis quelques minutes, Marcel Cerdan arrive devant la presse, flanqué de son manager Lucien Roupp, la clope au bec.AFP

Un parfum de Libération

Le retour, après 17 heures de vol, est triomphal. A Orly, un record d'affluence est battu. Un service d'ordre spécial a été prévu, des menaces d'enlèvement du champion étant parvenus jusqu'aux autorités. Mais tout se passera bien. Dès sa descente de l'avion, le héros est assailli. C'est le préfet de la Seine en personne, Georges Hutin, qui le porte en triomphe au milieu de la foule.

Hutin, ancien arbitre, avait officié lors du tout premier combat pro de Cerdan, en 1934, au Maroc. "Il avait étendu son adversaire avec une telle puissance que l'on sentait déjà en lui l'étoffe d'un grand boxeur", se souvient Hutin, qui lui dit alors qu'il deviendrait champion du monde. Il fut ensuite de ceux qui ont aidé le jeune Marcel à venir en Métropole.

Marcel Cerdan porté en triomphe à son retour à Orly après sa victoire contre Tony Zale

Marcel Cerdan porté en triomphe à son retour à Orly après sa victoire contre Tony ZaleGetty Images

A Paris, Cerdan traverse les avenues en décapotable, serre des mains par centaines de la Porte d'Italie au Luxembourg ou à Saint-Michel. Il est présenté à la foule à trois reprises. Sur la place de l'Opéra, à l'hôtel de Ville et enfin rue du Faubourg-Montmartre, siège de L'Equipe. A chaque fois, des milliers de personnes se massent pour le fêter.

Le nouveau champion du monde, presque gêné, n'en revient pas, comme le racontera Georges Hutin : "Je le revois encore à la réception de l'hôtel de ville, impressionné par cette foule qui l'acclamait, me saisissant la main. Les larmes aux yeux, il m'avait dit : 'c'est trop pour moi.' " En dehors du Mondial 1998, jamais on n'aura vu autant de scènes de liesse dans la capitale pour un sportif au XXe siècle. Et Cerdan, contrairement aux Bleus, était tout seul pour fédérer. Quatre ans après, flotte à nouveau un parfum de Libération.

Marcel Cerdan, à son retour en France après sa victoire contre Tony Zale, accueilli en héros par la foule parisienne.

Marcel Cerdan, à son retour en France après sa victoire contre Tony Zale, accueilli en héros par la foule parisienne.AFP

Et la Marseillaise résonna au Vel d'Hiv'...

C'est le héros parfait. La guerre lui avait déjà conféré une popularité inédite, surtout depuis le 30 septembre 1942. Ce jour-là, il affronte l'Espagnol José Ferrer, titre européen des welters en jeu. Le combat a lieu au Vel' d'Hiv, quelques semaines à peine après la sinistre rafle du même nom. Devant les pontes de la Kommandantur, Ferrer monte sur le ring enveloppé d'un peignoir frappé de la croix gammée, ne manquant pas de faire le salut nazi. Cerdan s'y refuse.

Pour la première fois peut-être de sa carrière, il a la haine. Ce combat n'est pas seulement le sien. Ferrer, qui n'est encore jamais allé au tapis, est détruit. En moins de 90 secondes, il est expédié huit fois au sol. K.-O. au 1er round. Fait unique sous l'Occupation, la Marseillaise, interdite par les autorités allemandes, résonne dans le Vel' d'Hiv. Une fois son forfait accompli, Cerdan refuse de se rendre à la soirée organisée par les Allemands, à laquelle il a été conviée. Sentant la menace, il quitte Paris pour le Maroc, et ne reviendra en métropole qu'à la Libération.

Tout ceci aurait suffi à l'imposer comme la star qu'il fut, mais en 1948, sa notoriété est en prime décuplée par sa liaison née voilà plusieurs mois avec Edith Piaf, la plus gigantesque vedette de l'Après-Guerre. Les amours de Marcel avec la Môme finissent de sceller sa gloire, à l'époque comme à l'épreuve du temps. "Si mon père n’a pas sombré dans l'oubli, il le doit certainement à ses amours avec Edith, estimait il y a quelques années son fils aîné, Marcel Junior. L'un et l'autre, dans leur registre, ont marqué le siècle." C'est sans doute exagéré. Cerdan n'aurait pas été oublié. Mais cela a aidé à ancrer le champion dans la mémoire.

La Môme Piaf et Cerdan, au temps du bonheur.

La Môme Piaf et Cerdan, au temps du bonheur.AFP

LaMotta, la seule ombre

Car sur le ring, Cerdan ne restera champion du monde que neuf petits mois. Un règne d'une durée dérisoire. Le 16 juin 1949, à Detroit, il défend son titre face à Jake LaMotta. Il ne le sait pas encore, mais ce sera le dernier combat de sa carrière. Le match a lieu en plein air, au Briggs Stadium. Ce mois de juin est humide. Il a beaucoup plu sur Motor City. Quand le combat démarre à 10 heures du soir, le ring est encore glissant par endroits. "Peu après le début du combat, dira Cerdan, j'ai été déséquilibré et j'ai glissé. En tombant, j'ai eu une douleur à l'épaule gauche. La douleur s'est accentuée et chaque round est devenu un vrai calvaire. C'était un combat inégal."

Au 11e round, il doit abandonner. Le combat et sa ceinture. Pour la première fois en 114 matches, il est battu avant la limite. C'est la seule ombre sur sa carrière. Sportivement, et peut-être un peu plus. Une sale rumeur embrume encore ce Cerdan – LaMotta. Il aurait été arrangé. L'entourage du "Raging Bull", chaperonné par la mafia, aurait proposé un "deal" au champion du monde français : la victoire pour LaMotta dans le combat de Detroit, la revanche pour le Français et la belle à la loyale, cette fois. Cerdan est alors flanqué d'un nouveau manager, Joe Longman, personnage mystérieux, voire douteux. Se serait-il arrangé avec le clan LaMotta ? La blessure de Cerdan, alors que les radios passées n'en révèleront aucune trace le lendemain, finira d'alimenter la suspicion.

Son fils ainé, Marcel Jr, qui boxera dans les années 60 et incarnera son père dans le film de Claude Lelouch, Edith et Marcel, est convaincu qu'il y a bien eu entourloupe face au "Raging Bull" du Bronx. Il l'a confié à L'Equipe en 2016, à l'occasion du centenaire de la naissance de son père :

" C'était arrangé contre LaMotta. Plus personne ne voulait affronter mon père, alors il y a eu un accord pour qu'il y ait trois combats (...) Je suis sûr que c'est LaMotta qui lui a proposé, car c'était un voyou. On ne m'enlèvera pas de la tête qu'ils ont fait affaire comme ça. Ce n'est pas LaMotta qui pouvait battre mon père."

Pour Patrick Connor, tout n'est pas aussi simple. "Il est certain que des combats de LaMotta ont été arrangés d'une manière ou d'une autre, concède l'historien américain. Il a admis certaines choses, en a nié d'autres." Mais il ne croit pas à un combat biaisé : "La blessure de Cerdan était réelle et je doute fort qu'elle ait été simulée dans le cadre de cet arrangement. Est-ce que c'est possible ? Oui, bien sûr. Mais j'ai vu les images du combat et il ne m'est pas apparu truqué."

Marcel Cerdan rêvait de cette revanche contre LaMotta.

Marcel Cerdan rêvait de cette revanche contre LaMotta.Getty Images

L'avion, pour retrouver Piaf

Quoi qu'il en soit, Cerdan, déchu de son titre, se voit offrir une revanche. D'abord prévue pour le 28 septembre, elle est reportée à quatre jours du combat, LaMotta prétextant une blessure. Cerdan en a pleuré. En réalité, "Vicious Jake" voulait une rallonge de 15 000 dollars, qu'il obtiendra d'ailleurs. Une nouvelle date est trouvée : le 2 décembre, au Madison Square Garden. Cerdan a prévu de partir en bateau autour du 5 novembre. Mais le 24 octobre, Edith Piaf, qui enchaine les triomphes au Versailles, un cabaret huppé de Manhattan, convainc son amant de boxeur de venir plus tôt. Marcel accepte. Il partira en avion, dès le 27. C'est le coup de fil qui va sceller son destin.

Après avoir débusqué en catastrophe des billets pour le vol de 21 heures (un couple de retour de voyage de noces, Edith et Philipp Newton, leur ont laissé leurs places de bon cœur), Marcel Cerdan, son manager Jo Longman et son ami Paul Genser se présentent à Orly le 27 octobre en fin d'après-midi.

Cerdan et Piaf : un couple, deux mythes

Dans le hall des départs, le public est venu lui dire au revoir. Les journalistes sont là aussi, nombreux. "Je vais me battre comme un lion et je reviendrai ici avec le titre au mois de décembre", fanfaronne "L'homme aux mains d'argile", dont on dit qu'il s'est préparé comme jamais pour cette revanche. Longman est contrarié. Il ne voulait pas de ce départ précipité et trop précoce. Cerdan, lui, a bougonné. Ce changement de dernière minute l'oblige à rater la réunion du Palais des Sports, où doit boxer un de ses sparrings attitrés. Mais on ne refuse rien à la Môme.

Peu avant 20 heures, ils prennent place dans le "Constellation", le quadrimoteur vedette de Lockheed. A l'époque, c'est le must du confort dans la naissante aviation civile commerciale. Le Constellation a été baptisé "l'avions des stars". Il porte mieux que jamais son nom. Outre Cerdan, figurent sur ce vol le peintre Bernard Boutet de Monvel et la célèbre violoniste Ginette Neveu. Ils sont 48 à prendre place à bord du vol Air France F-BAZN. 35 passagers et 13 membres de l'équipage.

Le commandant de bord est Jean De la Noüe. A 37 ans, cet ancien de l'aéronavale qui avait rejoint les Forces françaises libres à Londres a toute l'expérience requise. Depuis l'ouverture de la ligne transatlantique en 1946, il totalise 6700 heures de vol et a parcouru 1 300 000 kilomètres dans les airs pour un total de 41 traversées entre Paris et New York.

Ginette Neveu montre son Stradivarius à Marcel Cerdan, dans le hall d'Orly, quelques minutes avant de monter dans le Constellation.
" Le F-BAZN ne répond plus"

A 20h06, l'autorisation de décoller est donnée au Constellation. Le voyage doit durer 17 heures, escale comprise aux Açores. Cerdan s'est installé aux côtés de Longman, à l'avant de l'avion. La suite appartient aux disparus. Et à l'imaginaire de chacun. Dans un récit-enquête aussi fascinant qu'émouvant paru en 2014 et baptisé "Constellation", l'écrivain Adrian Bosc s'est penché sur ce funeste voyage, en consacrant une attention équitable à toutes les victimes, de Cerdan, la plus illustre, aux plus anonymes, comme ces cinq jeunes bergers basques partis émigrer aux Etats-Unis. Entre faits avérés et interstices, Bosc se glisse au cœur du drame.

Qu'a bien pu faire Cerdan pendant ces quelques heures ? On sait, car Jean De la Noüe l'a communiqué par radio, que le champion est allé saluer les pilotes dans la cabine. Ensuite, très certainement a-t-il sacrifié à la tradition de la partie de cartes avec Longman et Genser. Puis ce fut le repas, et enfin la nuit, au propre comme au figuré.

A 21h02, le Constellation se signale au-dessus de Nantes. 24 minutes plus tard, premier contact avec Santa Maria, aux Açores, où l'avion doit se poser pour son escale aux alentours de 2h45 du matin. Le vol se passe sans souci particulier. Malgré quelques averses occasionnelles sur les Açores, rien d'alarmant au plan météo. Tout juste a-t-il pris un peu de retard. L'atterrissage est finalement prévu à 2h55.

La catastrophe va se nouer en une poignée de secondes, si l'on en croit le rapport d'enquête qui, dans toute sa froideur, retrace les derniers instants du vol F-BAZN.

"A 2h50, le F-BAZN appelle la tour de contrôle de Santa-Maria sur fréquence, se signalant à 3000 pieds et ayant le terrain en vue ('I have the field in sight'). Il demande des instructions pour l'atterrissage. La tour autorise le F-BAZN à descendre en bonne visibilité et à entrer dans le circuit d'atterrissage. Ciel clair, visibilité 20 kms. Vent 030/22 Nds, indique la piste en service et demande à l'avion de se signaler en position vent arrière. Le F-BAZN accuse réception du message et ne répète pas les instructions. Une minute plus tard (environ 2h51/2h52, la tour appelle le F-BAZN et lui signale que l'I.L.S. est en service. Le F-BAZN ne répond plus."

L'hymne à l'amour, funeste prophétie

Il ne répondra plus. Jean De la Noüe n'a jamais eu le terrain en vue. Selon toute vraisemblance, le commandant de bord a confondu les îles de Sao Miguel et de Santa Maria. Dans la nuit, un épais brouillard s'était levé sur les montagnes de Sao Miguel. Ce que De La Noüe a pris pour le terrain d'atterrissage était en réalité la ligne de crête du Mont Redondo, sur laquelle le Constellation a plongé, à 1150 mètres d'altitude. Sans avertissement préalable, l'aile droite a heurté la première le sommet, puis tout l'avion s'est disloqué. Cerdan, qui avait à peine eu le temps de se voir vivre, ne s'est probablement pas davantage vu mourir.

Le lendemain matin, la nouvelle parvient en France dès 9 heures, via la radio. A 10 heures, un porte-parole d'Air France livre un communiqué : "une grande inquiétude règne autour de l'avion F-BAZN qui avait quitté Orly hier soir. Depuis 2h55 du matin, les services au sol n'ont plus reçu aucune nouvelle. Des recherches ont été entreprises par avion et par bateau mais, à neuf heures ce matin, elles n'avaient donné aucun résultat."

Puis un fol espoir se répand : aux alentours de 11h45, des survivants auraient été aperçus par un vol de reconnaissance. Fausse alerte. En début d'après-midi, une équipe de sauveteurs décide de gravir les pentes du Redondo, malgré le brouillard. A 16 heures, elle atteint le lieu du crash. Il n'y a plus âme qui vive. L'information est officialisée en France à 17h10.

Dans tout le pays, c'est une déflagration. "Il était la vie...", titre Jacques Goddet dans son éditorial en forme d'hommage dans l'édition du samedi 29 octobre de L'Equipe. Ce même jour, Piaf trouve la force de monter sur scène au Versailles. Elle chante L'Hymne à l'amour, qu'elle avait interprété pour la toute première fois au même endroit, à la mi-septembre. Une chanson écrite pour Cerdan et dont les paroles prennent rétrospectivement un funeste tour prémonitoire : "si un jour, la vie t'arrache à moi, si tu meurs, que tu sois loin de moi..." 70 000 personnes assistent à ses funérailles, à Casablanca.

Georges Carpentier, l'autre légende de la boxe tricolore, découvrant la Une de France Soir au lendemain de la mort de Cerdan.

Georges Carpentier, l'autre légende de la boxe tricolore, découvrant la Une de France Soir au lendemain de la mort de Cerdan.Getty Images

" Il voyait partout les cœurs voler à son passage..."

Que reste-t-il de Cerdan ? Tout, et même davantage. La brutale fin de son existence a engendré la naissance du mythe. Le boxeur demeure respecté, et pas que dans nos contrées. L'an dernier, le magazine Ring, qui fait office de référence, le classait cinquième dans la hiérarchie des plus grands poids moyens de tous les temps. Sidérant pour un homme qui n'a pas régné un an sur la catégorie. Pour Jake LaMotta, "Marcel est le plus grand boxeur jamais envoyé par l'Europe. A part Robinson, qui était au-dessus de tous, il peut regarder tout le monde dans les yeux."

Mais Cerdan reste d'abord le champion d'une époque et d'un certain esprit. Il aura incarné l'une et l'autre comme personne. En 1960, Sports Illustrated, lui consacrant un long article, évoquera le mythe Cerdan : "Pour les Français, il était Gene Tunney, ou Lou Gehrig, avec un peu de James Dean. Il était un héros tragique, et les Français aiment les héros tragiques. A sa mort, le journal L'Equipe avait écrit : 'il aura éternellement une place à part dans nos cœurs'. Plus de dix ans après sa disparition, rien n'a pu amoindrir sa part de légende." Le temps n'y a rien changé. En 1999, selon un sondage réalisé auprès du public français, il avait été désigné "sportif français du XXe siècle", devant Jacques Anquetil et Alain Mimoun.

Né dans la misère d'une famille d'ouvriers agricoles, parti de rien, arrivé au sommet d'une gloire inédite avant comme après lui dans le sport français, Marcel Cerdan a trouvé une part d'éternité dans le drame du 28 octobre 1949. On a fait de ses amours avec Piaf et de sa gloire de boxeur des livres et des films, mais il y aurait un roman à écrire sur son enfance.

Sombre destin, quand même, à l'image d'une fratrie harcelée par le mauvais sort : les quatre frères Cerdan sont tous morts jeunes, et de façon accidentelle. "Sa vie a été si triste qu'elle est presque trop belle pour être vraie", a dit de lui Sacha Guitry. Le 19 décembre 1949, lors du Gala Marcel Cerdan organisé en hommage au champion disparu, Jean Cocteau convoquera lui Racine : "il voyait partout les cœurs voler à son passage..."

Marcel Cerdan au milieu de la foule en liesse à Paris, après son titre de champion du monde.

Marcel Cerdan au milieu de la foule en liesse à Paris, après son titre de champion du monde.Getty Images

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