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A la recherche du numéro de chambre de Raymond Poulidor

A la recherche du numéro de chambre de Raymond Poulidor

Le 23/11/2018 à 07:31Mis à jour Le 23/11/2018 à 18:03

Où diable était passée la superbe chronique de Louis Deville racontant l’abandon du champion français dans le Tour 1968 ?

Où était-elle, cette chronique, scrupuleusement découpée dans la presse régionale puis collée dans un grand cahier à spirales et gros carreaux ? Le cahier était rouge, je ne peux pas me tromper. Dans le même modèle mais en bleu, je collais les articles de presse consacrés à la conquête de l’espace et, bientôt, le premier pas sur la lune.

Dans cette chronique, le 16 juillet 1968, le journaliste Louis Deville donnait, dès le titre, j’en étais sûre, le numéro de la chambre de Raymond Poulidor, dans l’hôtel d’Aurillac où il avait décidé d’abandonner.

Je m’en souviens comme si c’était hier : il y avait sa femme Gisèle et sa fille Corinne (devenue la mère de Mathieu Van der Poel !) ; Jean-Pierre Genêt et Raymond Riotte avaient enlevé leur casquette pour venir dire au-revoir à leur chef de file, comme on se découvre devant un mort. Marcel Bidot, patron de l’équipe de France, était en larmes. Ce Tour où brillait Roger Pingeon et que remporterait in-extremis Jan Janssen, c’était encore raté pour Poulidor. Le 13 juillet, il avait été renversé par une moto qui l’avait frappé par derrière, comme était venu le coup tuant Cyrano de Bergerac. Visage en sang, lèvres gonflées, nez cassé, la légende d’un géant de la route venait de se fracasser sur la fête nationale. J’avais pleuré.

Raymond Poulidor

Raymond PoulidorEurosport

Pas de chronique, donc, pas de coupure de presse, plus de cahier rouge au fond des placards. Un déménagement avait peut-être eu raison de mes archives et de ce souvenir. Ou un jour de découragement, qui sait, de rage contre le cyclisme, ce rêve d’enfant abîmé par le dopage, au tournant des années 2000.

Je savais que Louis Deville, chroniqueur du Tour de 1963 à 1968, était mort prématurément dans un accident. Mais qu’il était un autre Antoine Blondin, jouant peut-être moins des mots et davantage des émotions, moins romancier et davantage reporter, ce qui ne peut être qu’un compliment.

Le gisant de la chambre 24

Heureusement, il y a Internet, Wikipedia, Google, Qwant et toute la famille : ainsi ai-je retrouvé la trace de Louis Deville. Sa famille, en 2011, avait eu la bonne idée de regrouper ses textes sur le vélo, les spectacles, le cinéma, Françoise Sagan, l’Irlande, Sheila, le rugby, sur le Tibet ou sur Marseille (il était reporter au Provençal).

C’est un gros livre de 480 pages, un libraire de Marseille en avait encore quelques exemplaires, le mien est arrivé dans la boîte aux lettres. En ouvrant fébrilement "La légendes des cycles et autres chroniques", je me suis précipitée sur le Tour 68, avec la peur d’avoir nourri un souvenir imaginaire. Mais non, elle était là, page 209, la chronique, intitulée "Le gisant de la chambre 24". La scène se passe, ça ne s’invente pas, à l’hôtel Terminus, en face de la gare. Et le gentil Poulidor, devant Louis Deville, esquisse un mouvement de colère : "Ce que je sais, c’est que l’ambulance était déjà à 1 km d’Albi quand j’ai été renversé par un motard, dit-il. Or, l’accident s’est produit à 45 kilomètres de l’arrivée. Pour les histoires de contrôles antidoping, ils vous trouvent tout de suite, sans perdre une seconde… Enfin, c’est comme ça !".

Anquetil et Poulidor

Anquetil et PoulidorAFP

A une époque où les journalistes étaient obligés, faute de portable, de faire le tour des hôtels pour prendre des nouvelles des coureurs, les numéros de chambre avaient aussi inspiré Antoine Blondin, qui la veille parlait dans L’Equipe de la chambre 10 de Raymond Poulidor et Jean Stablinski à l’hôtel St Antoine d’Albi. Stablinski, le vieux briscard multidiplômé des pelotons, était exclu pour cause d’amphétamines. Poulidor n’allait pas tenir plus d’une journée sur son vélo avec un nez en morceaux, offrant à Louis Deville cette chronique écrite pour un gamin qui, dans la traversée de Rouffiac, vers le Puy-Mary, avait décoré d’un bouquet de fleurs sa pancarte "Allez Poulidor" sans savoir que son champion n’était plus là.

Puisque la saison cycliste fait sa pause annuelle, il faut bien patienter en attendant les exploits de Sagan, Valverde, Alaphilippe, Pinot, Thomas, Viviani, Yates, Roglic, Bernal et Evenepoel. Quoi de mieux, quand la nuit tombe à l’heure où l’été arrivent les étapes, de redécouvrir Blondin et, pour ceux qui l’ont raté, de découvrir les superbes textes de Louis Deville ? Les plus jeunes y verront sans doute un cyclisme de papa. Mais le beau style, à vélo comme en grammaire, n’est jamais démodé.

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