Il y a une semaine, au départ de la 4e étape de la Route d’Occitanie, le peloton s’est tu pour rendre hommage à Nicolas Portal sur ses terres gersoises. Sa compagne et ses enfants étaient présents, entourés d’amis, de frères de cyclisme et de pontes tels que le directeur du Tour de France Christian Prudhomme ou le patron du Team Ineos Dave Brailsford, grand architecte des succès écrasants du cyclisme britannique depuis une douzaine d’années.

Homme d’une générosité rare, l’ancien coureur et directeur sportif manque chaque jour aux compagnons de route qu’il a quittés en début d’année, emporté par une crise cardiaque à l’âge de 40 ans. Sportivement, nul ne peut estimer la perte que son décès représente pour l’équipe Ineos. Une certitude cependant : le Français, homme de confiance de Chris Froome, était un maître dans la gestion de forces parfois surabondantes.

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À l’approche du Tour 2020, l’équipe Ineos doit faire sans le directeur sportif qui a mené Froome, Geraint Thomas et Egan Bernal à six triomphes juilletistes (il n’a pas participé au succès de Wiggins en 2012). Or l’armada britannique est une nouvelle fois tiraillée entre différents leaders, et cette lutte interne est peut-être plus criante que jamais cet été, au moment où les rivaux des Britanniques se font particulièrement menaçants.

Dans la foulée de la Route d’Occitanie, où Bernal a signé une victoire convaincante avec le soutien d’un très bon Pavel Sivakov et d’un Chris Froome plus en retrait, les hommes en rouge et noir du Team Ineos ont pris la direction du Tour de l’Ain. Ils y ont reçu une leçon des hommes en jaune et noir de la Jumbo-Visma. Froome et Thomas sont rapidement passés par la fenêtre, trop rapidement pour pouvoir aider Bernal à lutter face à un Primoz Roglic très saignant et parfaitement soutenu par Tom Dumoulin et Steven Kruijswijk notamment.

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Brailsford - Froome : pas de place pour les sentiments

Les experts en performance d’Ineos ont du travail pour que leurs coureurs soient au niveau sur le Tour, et il ne s’agit pas que de "marginal gains". Surtout, il faut déterminer le casting qui devra mener la structure britannique vers un huitième succès en neuf éditions du Tour. Et, là encore, les enjeux sont loin d’être marginaux.

Les débats concernent rien moins qu’un quadruple vainqueur du Tour. L’équipe Ineos peut-elle écarter Froome, peut-être le plus grand cycliste de ce siècle, qui s’est battu pour revenir après une blessure terrible en 2019 et qui s’efforce d’offrir publiquement tous les gages de bonne volonté vis-à-vis du collectif ? Brailsford ne fait pas dans le sentimental, comme Wiggins avait pu l’éprouver dès la saison 2013, lorsqu’il avait été relégué sur le Giro après être devenu le premier Britannique vainqueur du Tour de France.

La question n’est pas pour autant purement physique. Les dirigeants de l’équipe britannique, réputée pour ses méthodes de pointe, doivent être en mesure d’évaluer si Froome a les moyens d’apporter plus ou moins qu’Andrey Amador, Luke Rowe ou Tao Geoghegan Hart, les hommes dont on dit qu’ils sont à la lutte pour le dernier ticket Ineos sur le Tour de France.

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La décision sera annoncée à l’issue du Dauphiné (voire même pendant). Froome a quelques étapes devant lui pour répéter ses gammes aux côtés de Bernal et Thomas. Il doit surtout montrer qu’il s’insèrera dans le collectif britannique et tiendra le rôle attendu de lui, même s’il s’agit de se sacrifier pour un leader aux intérêts supérieurs, au sein d'une équipe dont il ne portera plus les couleurs la saison prochaine, avec son départ vers Israel Start-Up Nation.

À ce jeu, Brailsford sait que Froome, derrière son sourire et ses manières élégantes, n’est pas un sentimental non plus. Le coureur venu du bush sud-africain, introverti à ses débuts en Europe, désemparé lorsqu’il avait fait mieux que Wiggins sur le grand contre-la-montre de la Vuelta 2011, a grandi et a appris à défendre ses intérêts, qu’il estime (logiquement) menacés par les orientations prises par ses dirigeants depuis qu’il s’est brisé le corps contre un muret à Roanne en juin 2019.

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Le disciple Bernal s'est affranchi de Froome

Depuis, un jeune loup tout aussi poli mais également féroce a pris le pouvoir chez les Britanniques. À 20 ans, alors qu’il n’était qu’un jeune espoir de l’équipe Androni, Bernal nous avait confié son admiration pour Froome, le premier nom qui lui venait spontanément au moment d'évoquer ses inspirations. On pourrait soupçonner le Colombien, fin communiquant, d’avoir cherché à donner des gages publics pendant que les négociations pour son transfert d’Androni vers Sky se déroulaient en coulisses. Mais selon une source bien informée, le processus de recrutement du prodige s’est activé un mois plus tard, après Tirreno-Adriatico.

"J’ai toujours rêvé de rejoindre cette équipe", expliquait Bernal au moment de sa signature, en août 2017. Et le Colombien de se poser en disciple modèle : "Mon premier objectif est d’apprendre. Je veux apprendre de mes équipiers et profiter de l’expérience qu’il y a au sein de l’équipe." Plus jeune vainqueur du Tour depuis plus de 100 ans, Bernal ne semble plus avoir grand chose à apprendre. "Je ne me sacrifierai pas pour Froome ou Thomas", a-t-il annoncé au printemps.

Vainqueur du Tour en 2018, Thomas n’en attend certainement pas tant. Lors de son succès sur la Grande Boucle, le Gallois avait dû composer avec un Froome couvert de privilèges par le staff de ce qui était encore l’équipe Sky. Il s’en était accommodé et avait saisi son opportunité lorsqu’elle s’était présentée sur la route (dans les Alpes, notamment, où sa supériorité incontestable l'avait couvert de jaune), sans remettre en cause l’équilibre d’un effectif pour qui seule la victoire est belle.

L’équation est bien plus incertaine avec Froome, qui ne semble pas avoir les moyens physiques de prendre le pouvoir mais qu’on imagine mal enfermé dans un rôle subalterne. À quatre mois de la fin de son contrat avec Ineos, la rupture pourrait prendre un nouveau tour dans les tous prochains jours.

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Crédit: Getty Images

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