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Tour d'Italie 2024 | Plaidoyer pour un cyclisme lent
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Publié 08/05/2024 à 00:08 GMT+2
Sport d'endurance, le cyclisme sur route se court désormais à toute allure, sans répit. Les records tombent frénétiquement et le peloton s'abîme dans cette fuite en avant qui a déjà fait des victimes, à différentes échelles. Notre chroniqueur, Benoît Vittek, vous propose ici son plaidoyer pour un cyclisme lent.
Un final électrique : Pogacar s'amuse avec Thomas, Merlier triomphe
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Appel aux adeptes du mouvement Slow Food, né dans les années 1980 sur les terres piémontaises enflammées pendant trois jours par la Grande Partenza du Giro 2024 : ont-ils quelques conseils pour ralentir le peloton de la Corsa Rosa et lui transmettre les valeurs délicieusement simples de ce mouvement "bon, propre et juste" ?
Historiquement, un Grand Tour, tout particulièrement celui qui sillonne l’Italie depuis 1909, est une affaire de gestion et d’endurance. Les meilleurs comptent leurs coups de pédales et jaillissent au bon moment, le plus souvent en troisième semaine, pour arracher les premiers prix avec leurs dernières forces. Il en allait encore ainsi avant que Tadej Pogačar (UAE Team Emirates) enflamme cette 107e édition de son panache tout feu tout flamme qui tranche radicalement avec l’attentisme des leaders en 2022 ou 2023.
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Le moment où Pogacar a mis la main sur la 2e étape : son attaque parfaite en vidéo
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Il fallait s’y attendre : en Rosa, Pogi est dans la lignée de ses facéties du Tour, de la Vuelta et de toute autre épreuve où ses jambes d’exception lui permettent de faire ce qui lui plaît, qui plus est au mois de mai ; il est aussi dans la lignée des performances qui relèguent dans un passé plus ou moins lointain les références bâties par la longue histoire de ce sport séculaire.
Plus de 110km/h : "Pas sûr que je doive être fier"
En 2024, les "records" ont plu dès le mois de janvier et la campagne des classiques a été supersonique. Le ton avait été donné dès le week-end d’ouverture, avec des moyennes inédites sur l’Omloop Het Nieuwsblad (44,69km/h, Jan Tratnik) et Kuurne-Bruxelles-Kuurne (45,15km/h, Wout van Aert). Les records se sont ensuite faits "monumentaux" à Sanremo (46,11km/h, Jasper Philipsen), sur le Tour des Flandres (44,48km/h, Mathieu van der Poel) et à Paris-Roubaix (47,80km/h, Mathieu van der Poel).
La balade dans l’Enfer du Nord était renversante : Cyrus Monk, 128e coureur à se présenter dans le vélodrome, à plus de trois quarts d’heure de Van der Poel (et donc hors-délais), a été plus de 2km/h plus rapide que Fabian Cancellara lors de sa victoire en 2010… Les suiveurs les plus expérimentés ont vite fait de hausser les épaules : "À 14 ans d’écart, on ne parle plus du même sport."
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Le favori se montre : Van der Poel accélère dans la Trouée d'Arenberg
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En 1996 aussi, Johan Museeuw était plus rapide que le Cancellara de 2010. Et deux ans plus tôt, Andrei Tchmil avait signé un solo de 60 kilomètres, comme Van der Poel, mais il avait rallié Roubaix avec une moyenne de 36,16km/h… Cette année-là, il avait neigé sur la course.
Mais en 2024, la dynamique est irrépressible, sur tous les terrains. Pendant qu’il explosait les records de Port Ainé et Valter 2000 en Catalogne, Pogačar s’est fait chiper le meilleur temps à Prati di Tivo, établi par Alexey Lutsenko sur le Giro d’Abruzzo, mais on imagine le Slovène remettre les pendules à son avantage samedi sur ces mêmes pentes. Cette fois, Geraint Thomas ne pourra pas se contenter d’observer avec une moue réprobatrice, comme lorsqu’il a laissé le peloton de la Tour d'Algarve filer à 118km/h dans une descente…
À l'ère des "datas", les vitesses sont omniprésentes. Elles font fantasmer. "Pas sûr que je doive être fier", relevait Michael Woods (pas réputé pour être le plus habile sur sa machine, après une transition tardive de la course à pieds vers le cyclisme) lorsqu’il avait été flashé à plus de 110km/h sur le Tour de France.
Ralentir les coureurs
“Les progrès sont là et il est difficile de remonter le temps, c’est le cyclisme, c’est la vie”, observe Erik Zabel, qui cherchait par tous les moyens d’être le plus rapide possible lors de sa carrière de sprinteur et qui dispense aujourd’hui ses conseils techniques à Canyon.
Retiré des pelotons depuis 15 ans, l’Allemand observe des évolutions physiques (“chaque génération est plus affûtée que la précédente”), techniques (“les cadres et les roues sont de plus en plus rapides, les pneus accrochent mieux et offrent plus de confort”) et tactiques (“à l’époque, sur une épreuve comme le Ronde, il y avait deux ou trois points chauds que les coureurs connaissaient d’expérience, maintenant les directeurs sportifs identifient 25 points chauds par course”).
Le sport a changé. Et au fond, différent ne signifie pas forcément mieux ou moins bon. Mais à cette allure, le cyclisme prend de grands risques, pour les athlètes et pour la discipline elle-même.
Les lourdes chutes qui ont meurtri le printemps cycliste ont naturellement ramené la vitesse dans les débats, même si les attentions se concentrent plutôt sur les responsabilités des organisateurs (tracé des parcours, sécurisation de zones dangereuses) et des coureurs (prises de risque, respect de l'autre).
La chicane d’Arenberg nous a tout de même montré des organisateurs tentant, sur injonction du peloton, de ralentir les coureurs. Il s'agissait cette fois d'exploiter les obstacles urbains qui se sont multipliés pour freiner voitures, camions et motos… et qui posent aujourd’hui de gros problèmes aux organisateurs de courses cyclistes. Van der Poel n’en a pas moins survolé la trouée en tout juste trois minutes, un autre record dû à son excellence mais aussi à la qualité de son équipement, un domaine dans lequel les innovations se multiplient ces dernières années.
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Van der Poel triomphe au bout d'un solo fantastique de 60 km
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Épopée et universalité
Là encore, nous assure-t-on, le progrès est inexorable. Quitte à dénaturer le sport ? Les stars d’aujourd’hui ne pratiquent plus tout à fait la même discipline que les héros d’hier, qu’il s’agisse de Cancellara, de Coppi ou des frères Pélissier, c'est une évolution naturelle. Mais, aussi émerveillantes soient les démonstrations de Van der Poel, il ne faut pas oublier deux clefs de la passion cycliste : l’épopée, qui transcende les champions en les soumettant à des défis harassants, et l’universalité, parce qu’on peut tous s’envoler, au moins dans notre esprit, en se dressant sur nos pédales.
Ce printemps, on croirait presque que l'Enfer du Nord est devenu trop facile (on se trompe)... Alors qu'on vantait il y a encore peu les "coureurs de la sixième heure", qui émergeaient après un long écrémage, Van der Poel a fait la différence au bout de quatre heures. Et un nouveau gouffre se creuse entre l'équipement des pros et celui des amateurs.
En plus de mesurer la longueur des chaussettes ou de s’indigner de la couleur du cuissard de Pogačar, l’UCI a établi en 1996 la charte de Lugano, qui définit un cadre "traditionnel" et "historique" pour les vélos de compétition alors que les prototypes futuristes se multipliaient. De fait, il a fallu attendre Filippo Ganna, en 2022, pour voir un coureur dépasser les 56,375 kilomètres parcourus par Chris Boardman en une heure plus d’un quart de siècle plus tôt.
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Bauhaus, mécontent du final : "Je m'en fous de la montée…"
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En athlétisme ou en natation, les semelles et combinaisons les plus performantes ont fait l’objet d’interdictions pour ne pas dénaturer les performances. La Formule 1, à laquelle on se plaît tant à comparer le cyclisme, impose toute une série de contraintes techniques qui brident les vitesses. Et les pneumatiques sont fournies par un même équipementier pour tout le plateau de concurrents.
Le cyclisme en ressortirait peut-être ralenti. Qu'importe ? La performance absolue n'est pas l'essence des épreuves sur route, qui vagabondent sur le bitume et les chemins empierrés en quête de légendes. Pour les records, il y a la piste, voire les compétitions indoor, sur des plateformes virtuelles. L'Alpe de Zwift est idéal pour optimiser une performance. Pour respirer la légende, on retournera à l'Alpe d'Huez.
Sur la route, plus que contre le temps, les coureurs se battent contre eux-mêmes et contre leurs rivaux, à 12, 30, 50 ou 70 km/h. Ils faisaient encore plus rêver les foules il y a un siècle, lorsque Paris-Roubaix ou le Tour de France se gagnaient à 25km/h. Alors, plus c'est lent, plus c'est bon ?
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