Il y a cinquante ans, Raymond Poulidor faisait de l'ombre à Georges Pompidou sur la Course au soleil

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PARIS-NICE - Coup de théâtre, il y a cinquante ans, dans la dernière étape de Paris-Nice : la course semblait gagnée pour Eddy Merckx. Mais, pour une fois, c’est Raymond Poulidor qui va renverser la table. Et Poupou ne va pas simplement ajouter en 1972 une ligne à son palmarès, il va aussi voler la vedette au président de la République lui-même.

Raymond Poulidor lors du Tour de France 1972, sur le Col d'Aspin lors de l'étape Pau - Bagnères-de-Luchon, le 10 juillet 1972

Crédit: Getty Images

Quatre colonnes pour l’un, quatre colonnes pour l’autre : Pompidou à gauche, Poulidor à droite, et les deux noms en gras et en capitales en première page de France-Soir, qui tire alors à plus de 500 000 exemplaires et n’a rien à voir avec le torchon numérique qu’il est aujourd’hui. C’est le patron de France-Soir, l’immense Pierre Lazareff, qui a lui-même dicté cette "Une" de génie depuis sa chambre d’hôpital, où il mourra un mois plus tard.
Presque à la même heure, ce 16 mars 1972, le président de la République Georges Pompidou a annoncé lors d’une conférence de presse un référendum sur l’entrée de la Grande-Bretagne, de l’Irlande, du Danemark et de la Norvège dans ce qui est encore la Communauté économique européenne. Et Raymond Poulidor a renversé la situation dans la dernière étape de Paris-Nice, triomphant dans le col d’Eze et battant Eddy Merckx, qui portait le maillot blanc de leader depuis le premier jour. C’était il y a cinquante ans.
C’est étrange d’écrire "il y a cinquante ans". 1972, c’est la dernière année scolaire où le jour de congé était inscrit le jeudi et non le mercredi. Ça tombe bien : cette année-là, Paris-Nice se terminait un jeudi et mes parents venaient d’acheter la télévision. Je ne sais plus si j’ai regardé en noir et blanc la conférence de presse de Georges Pompidou. Mais je n’ai pas oublié la joie (un mot bien faible) procurée par la victoire de Raymond Poulidor.

Délesté d'Anquetil, Poulidor se heurte au Cannibale Merckx

En ce début de saison, l’homme de St Léonard-de-Noblat s’apprête à fêter ses 36 ans. Son sponsor, Mercier, a abandonné le maillot violine à manches jaunes pour le blanc et bleu de Gan, auquel les Poulidoristes vont très vite s’habituer. Poulidor court son treizième Paris-Nice. Il n’en a manqué aucun. Il y a gagné des étapes et des places d’honneur (quasiment toujours dans les dix premiers) mais aussi vécu une énorme déconvenue : en 1966, alors qu’il porte le maillot blanc après avoir battu pour la première fois Jacques Anquetil en contre-la-montre, il est battu dans la dernière étape par le champion normand, avec l’aide inattendue et parfois antisportive de coureurs d’autres équipes. "Je sais maintenant qui est le patron", a-t-il lâché, pour une fois découragé. Anquetil n’a pas apprécié, l’affaire a fait grand bruit, il y a eu des menaces de plaintes jamais déposées et les deux hommes ont cessé de se retrouver le soir pour jouer aux cartes.
Mais Jacques Anquetil a pris sa retraite. En ce mois de mars 1972, il est devenu… directeur de Paris-Nice et les deux hommes se sont réconciliés. Depuis le départ de Dourdan, Eddy Merckx veut tout écraser, comme à son habitude. Il remporte le prologue (Poulidor 2e) puis les étapes d’Autun (Poulidor 2e) et de Manosque (Ocana 2e, Poulidor 3e). Au départ de la dernière étape de 9,5 kilomètres entre Nice et le Col d’Eze, que les commentateurs de la télévision n’appellent que "la Turbie", Merckx compte seize secondes d’avance sur Poulidor. C’est bien assez pour tuer le suspense. Quelques journalistes ne vont même pas vers l’arrivée et écrivent déjà leurs papiers à Nice dans les cafés de la place Masséna.
Poulidor, lui, monte deux fois le col avant la course. La seconde fois, racontera-t-il, les spectateurs lui demandent de redescendre illico presto pour ne pas rater le départ…

"Une sorte de fauve dans sa cage"

Cette étape, il la sent bien. Est-ce parce que l’organisateur, Jean Leulliot, lui a promis un chèque de 10.000 francs (un peu plus de 10 000 euros actuels) s’il bat Merckx ? Est-ce parce que celui-ci pose déjà pour les photographes devant le bateau qui doit revenir au vainqueur ? Est-ce l’influence de son nouveau directeur sportif, Louis Caput ? Est-ce parce que son coéquipier Jean-Pierre Genet (qui a gagné l’étape de la veille) répète partout que son leader va gagner ? Poulidor a des fourmis dans les jambes et, pour une fois, ne distribue pas que de la bonne humeur. Dans son livre Mon âge d’or (Calmann-Lévy, 1972) il raconte : "Nerveux, irritable, je ne suis plus aimable du tout. J’envoie tout le monde sur les roses et il vaut mieux ne pas m’approcher (…) Je ne suis plus qu’une sorte de fauve dans sa cage." Il a mis son traditionnel maillot de laine, quand Merckx et les autres ont adopté la soie. Il a monté un braquet de 47 x 13 à 17. Merckx, remarque-t-il, n’a qu’un plateau à l’avant.
Quand il passe la ligne d’arrivée, après 20 minutes et 4 secondes de course (record de l’ascension battu), il poursuit son effort pendant 200 mètres, étonné de ne voir personne se précipiter vers lui. Devant le poste de télé, on s’inquiète. "Encore raté, caramba !", comme dit le perroquet dans Tintin ? En fait, les chronométreurs ont cafouillé sur la ligne d’arrivée. Alors, quand il aperçoit Merckx dans le lointain, Poulidor comprend qu’il a gagné. De 22 secondes. Assez pour battre Merckx de 6 secondes au classement général. Le vainqueur des trois éditions précédentes est à terre. Mais quand Poulidor revêt le maillot blanc, la tristesse de Merckx le touche et c’est lui qui rappelle qu’Eddy était tombé dans le sprint de l’étape de St Etienne. Il était comme ça, Raymond.
Le soir, c’est l’émeute. Tous les journalistes rappliquent. Poulidor doit faire un direct avec le 20h de la première puis de la deuxième chaine. Heureusement qu’il n’y avait pas les chaînes d’info ! Sur la radio et la télévision publiques, qui sont passées à côté de la "libéralisation" voulue par le Premier ministre Jacques Chaban-Delmas, c’est la conférence de presse présidentielle qui occupe le maximum de temps d’antenne : le 16 mars au soir, plus de 50 minutes sur une heure de journal pour France-Inter.
Le lendemain matin, outre France-Soir, la presse écrite distribue les fleurs : "Six secondes et dix ans entre Poulidor et Merckx" titre Le Monde. "Poulidor sort de sa légende" pour L’Equipe, où Robert Silva note que "le président de la République a tenu l’écran pendant deux heures, Poulidor a crevé l’écran en trois minutes…". Le quotidien sportif publiera ensuite un dessin où l’on voit "Pompom" et "Poupou" sortir chacun un lapin d’un chapeau. Dans La Nouvelle République du Centre-Ouest, mon quotidien régional, le dessinateur Tournade représente Pompidou tirant les oreilles de Poulidor : "Me faire ça, à moi, un jour pareil !"
Raymond Poulidor a battu Merckx et c’est assez pour relancer le rêve d’une victoire dans le Tour de France. Mais il a 36 ans. Il ne faut plus trop rêver. Deux jours plus tard, Merckx ira se venger en gagnant, détaché, son quatrième Milan-San Remo tandis que Poulidor s’imposera dans le Critérium national. En juillet, Eddy Merckx s’adjugera son quatrième Tour de France et Poulidor sera troisième, comme si souvent, Felice Gimondi lui ayant chipé la deuxième place.
Quant à Georges Pompidou, il recevra le 23 avril une victoire amère : le référendum sera gagné avec 68,32% pour le "oui" mais une faible participation : 60,24%, un camouflet pour l’époque. Personne n’imagine alors possible un "Brexit" quatre décennies plus tard. "Le résultat faiblard du référendum laisse un goût d’inachevé à Pompidou mais Poupou, lui, est requinqué", conclut Philippe Bouvet dans Mes années Poulidor (Editions Equateurs, 2020). Tellement requinqué qu’en 1973, il remettra ça. Toujours dans le col d’Eze, toujours dans la dernière étape, toujours en battant Merckx. Que n’avait-il plus tôt pris goût à la victoire !
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"Cinq doublettes et un super joker" : Les favoris de la course au soleil selon Fritsch

Video credit: Eurosport

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