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Les grands récits : Arc-en-ciel, couleurs du malheur

Arc-en-ciel, couleurs du malheur

Le 29/05/2018 à 00:48Mis à jour Le 13/07/2018 à 12:59

LES GRANDS RECITS – Quel cycliste n’a pas rêvé de devenir champion du monde ? De parader avec une tunique unique : le maillot arc-en-ciel ? Derrière cet immense bonheur se cache pourtant, tapi dans l’ombre, le malheur. Parce que beaucoup de champions du monde sont vite retombés sur terre après avoir tutoyé les étoiles.

C'est mardi, c'est Grands Récits . Notre série vous propose de vous plonger dans la folle histoire du sport, entre pages de légendes, souvenirs enfouis et histoires méconnues. Toujours à hauteur d'hommes. Après les héros improbables et les miraculés, nouvelle thématique en mai et juin consacrée, aux grandes malédictions du sport . Quatrième volet dédié au maillot arc-en-ciel, qui fait leur malheur après leur bonheur.

C'est l'histoire d'une malédiction après laquelle ils courent, souvent éperdument, en toute connaissance de cause. Pour une bonne partie d'entre eux, cette conquête reste d'ailleurs la plus belle aventure de leur vie sur deux roues. Une forme d'accomplissement ultime et instantané. Parce qu'au prix d'une journée de labeur et à la force du jarret, le Championnat du monde reste le plus sûr raccourci vers le sommet.

Une fois installés sur la cime, seuls sur leur planète, les voilà parés d'une tunique unique avec laquelle ils paraderont sur les routes du monde entier durant une année pleine. Et même après, puisque les liserés multicolores symbolisant leur triomphe resteront à jamais tatoués sur les maillots de leurs équipes successives. Sur leurs biceps, autour de leur cou. Et jamais très loin du cœur.

Peter Sagan sacré à Roubaix.

Peter Sagan sacré à Roubaix.Getty Images

Eux, ce sont les champions du monde. Cette caste de coureurs qui ont encore les cannes au terme de saisons éreintantes et parviennent à vaincre le jour J, obtenant ainsi le privilège de porter ce maillot arc-en-ciel à nul autre pareil. Parce qu'en plus de laisser apparaitre une lame horizontale jaune, couleur sacrée de la petite reine, il en réuni quatre autres : celles des anneaux olympiques. Maillot arc-en-ciel, maillot irisé, appelez-le comme bon vous semble : il est différent et s'est offert depuis 1927 à toutes sortes de porteurs, ce qui fait sa majestuosité.

Les maudits ne sont pas ceux qu'on croit

Géants. Sprinteurs. Puncheurs. Grimpeurs. Rouleurs. Futurs grands. Audacieux. Opportunistes. L'éventail de ses conquérants successifs est d'une richesse inégalable. Parce rien ne ressemble moins à un Championnat du monde qu'un autre. Par son caractère polymorphe, l'épreuve en ligne offre un panel de possibilités que les Monuments ne peuvent proposer à leurs prétendants.

De Jacques Anquetil à Miguel Indurain, légendes parmi légendes, ils sont quelques-uns à n'avoir jamais pu franchir le seuil d'une porte qui s'est constamment refermée sur leurs doigts. Combien sont passés à côté d'un titre, d'un accomplissement accessible au vu de leur stature et d'un maillot qui n'aurait pas juré sur leurs épaules... Les maudits du maillot arc-en-ciel devraient être ceux qui n'ont pas transformé leur rêve en réalité. Il n'en est rien : les malheureux sont ceux qui ont triomphé et, souvent, porté cette malédiction comme une seconde peau.

Miguel Indurain et Lance Armstrong, Oslo 1993

Miguel Indurain et Lance Armstrong, Oslo 1993Getty Images

Depuis un bon demi-siècle, la liste des champions irisés et violemment retombés de sur terre - ou six pieds dessous pour les plus malheureux d'entre eux - après avoir tutoyé les étoiles ne cesse de s'étendre. L'année qui suit leur sacre planétaire a rarement le lustre de la saison de leur avènement.

Une malédiction, vraiment ? "Probablement" pas

On va tout de suite casser l'ambiance et gâcher la fête : La malédiction du maillot arc-en-ciel n’existe pas. C'est le docteur Perneger, de l'Université de Genève et grand ordonnateur de l'étude, qui l'avance. Enfin "probablement" pas. Et tout est dans le "probablement", adverbe qui apparait en conclusion de l'étude menée par les chercheurs. Pourquoi "probablement" ? Parce que les principaux intéressés n'ont étudié qu'une facette de la supposée malédiction : celle qui est quantifiable et tient aux résultats.

Pour vous faire gagner du temps, voici ce qu'il faut retenir de leurs travaux : les chercheurs ont isolé deux échantillons de coureurs, les vainqueurs des Mondiaux en ligne et ceux du Tour de Lombardie. Puis ils ont comparé les résultats de l'année de leurs succès dans ces épreuves aux suivantes. Qu'ont-ils remarqué de beau ? Le déclin des coureurs concernés est commun.

Philippe Gilbert 2013

Philippe Gilbert 2013Panoramic

Rien d'anormal chez le porteur du maillot arc-en-ciel. Le docteur Perneger parle d'effet de loupe. Le champion du monde et son maillot se retrouvent sous le feu des projecteurs, ce qui rend ses échecs plus remarquables que les autres. Ainsi que sa place dans le peloton : son maillot irisé est une cible. Il devient l'homme à battre. Etre moins performant dans ces conditions n'a donc rien d'exceptionnel et s'inscrit même dans la nature des choses. Hormis lorsque vous êtes un extra-terrestre slovaque.

" Je me suis demandé si ce maillot n'était pas maudit"

Lors de la décennie écoulée, Philippe Gilbert fut l'une des plus spectaculaires "victimes" de cette malédiction… qui n'en est donc pas vraiment une. Le Belge, roi des classiques en 2011, numéro un mondial en 2012, a perdu son mojo le jour où il a revêtu le fameux paletot. Au moment de le remettre en jeu, un an plus tard du côté de Florence, le cador des courses d'un jour reconnaissait s'être ouvertement posé la question alors qu'il n'était pas du genre à aller fouiller dans les sphères paranormales pour expliquer ses échecs : "Je n'ai jamais été superstitieux mais il y a un moment où, c'est vrai, je me suis demandé si ce maillot n'était pas maudit. Je me suis dit qu’il y avait quand même quelque chose qui ne tournait pas rond. Ça a commencé au soir du Tour de Lombardie”.

Une semaine après son triomphe mondial, Gilbert fait connaissance avec le revers de l’arc-en-ciel. De plein fouet. Dans la descente du Colma di Sormano et sur une chaussée extrêmement glissante, Gilbert se retrouve au tapis. Et termine une course qu'il a déjà accrochée deux fois à son tableau de chausse, dans la voiture de la BMC. Rideau sur la Lombardie. Et début des soucis. Ils le suivront jusqu’au jour où il abandonne sa tunique. "Les gens m'ont dit que ça commençait", se remémorera-t-il quelques mois plus tard. L’année qui suivra son sacre, Gilbert ne remportera qu’une seule course - une étape sur la Vuelta - avec l’arc-en-ciel sur le dos.

Les contrariétés rencontrées par Philippe Gilbert, ainsi que celles vécues par d'autres de ses prédécesseurs, auront marqué leur histoire personnelle. Mais duré un temps. Celui de leur règne mondial.

Prenez Stephen Roche. 1987 : Tour d'Italie. Tour de France. Championnat du monde. Un triptyque que seul Eddy Merckx avait réussi en 1974. La suite ? Un cauchemar d'un an, en 1988.

Luc Leblanc ? Roi d'Agrigente en 1994, le Français connait une saison 1995 quasiment blanche. Sa nouvelle et éphémère équipe, le Groupement, met la clé sous la porte en cours de saison et Lucho est forcé de se faire opérer du nerf sciatique quand il se rêvait paradant avec son beau maillot sur les routes du Tour.

Igor Astarloa ? Champion du monde sur route en 2003. Il arrive chez Cofidis pour jouer la gagne sur les classiques du printemps. Ce sera un zéro pointé.

Il suffit de se pencher pour ramasser les champions du monde en peine à la pelle.

"Jempi", maudit parmi les maudits

Pour d'autres, la malédiction s'est inscrite pour l'éternité. Parce que le destin s'est montré plus funeste. Jean-Pierre Monséré avait 22 ans le jour où il a perdu la vie. C'était au Grand Prix de Retie. En course. Le jeune et prometteur belge portait le maillot de champion du monde, conquis sept mois plus tôt à Leicester en résistant notamment à Felice Gimondi. Excusez du peu. "Jempi" a la vie devant lui.

Le 15 mars 1971 à Retie, Monséré file à vive allure, à la tête d'un groupe d'échappés. Durant une fraction de seconde, il porte son regard vers l'arrière et n'aperçoit pas la Mercedes qui arrive à contre-sens. Le choc est inévitable. Le jeune champion git sur le sol, des filets de sang jaillissent de sa bouche et de son nez. Il est mort.

La Grande Faucheuse n'a pas fini son œuvre de destruction car elle emportera son fils de 7 ans, en 1976. Le petit sera percuté par une voiture alors qu'il déambulait en vélo. Un vélo offert par Freddy Maertens, grand coureur du Plat Pays qui sera bientôt lui aussi frappé par la malédiction arc-en-ciel. Après son deuxième sacre, en 1981, l’autre machine à gagner des 70's entamera un inexorable déclin, s’enfonçant à corps perdu dans l’alcool.

L'hommage à Jean-Pierre Monséré sur le Tour de France 1971

L'hommage à Jean-Pierre Monséré sur le Tour de France 1971Getty Images

Stan Ockers, mort sur la piste des Six jours d'Anvers en 1956, quelques semaines seulement avoir rendu sa tunique, Tom Simpson, décédé sur le Ventoux en 1967, furent aussi victimes à rebours de cette malédiction qui, depuis plus d'un demi-siècle, a pris toutes les formes. Et, si l'on en croit Philippe Gilbert, celle-ci mérite tout de même d'être vécue. C'est ce qu'il disait avant de rendre sa tunique irisée. "Malgré tout, devenir champion du monde est la plus belle chose qui puisse arriver. Même s'il est dur à porter, ce maillot a couronné ma carrière." Et lui a permis d'intégrer une caste : celle des éternels.

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