Tour d'Italie - Charly Gaul sur le Bondone : l'Ange et la montagne infernale

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LES GRANDS RÉCITS - Ange de la Croix-de-Chaubouret, roi du Galibier, recordman du Ventoux, Charly Gaul a marqué de son empreinte les sommets sur lesquels il volait avec sa pédalée légère. Ascension mythique du Giro, le Monte Bondone est le plus intimement lié au mythe du grimpeur luxembourgeois. Dans la gloire et dans la défaite.

LES GRANDS RÉCITS - Charly Gaul

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"Arrêtez-le Giro, il y a des gens qui meurent !" Un cri traverse la tempête qui se déchaîne sur les hauteurs glacées du Monte Bondone. Le 8 juin 1956, la Corsa Rosa s’aventure pour la première fois sur ce rocher qui surplombe Trente et le compte-rendu qu’en fait la presse italienne est terrifiant. Anéantis par la difficulté de cette 19e étape, partie de Merano pour franchir six cols, martyrisés par les conditions apocalyptiques, les coureurs sont éparpillés sur la montagne. Des recherches sont lancées pour sauver ceux qui se sont effondrés ou ont quitté la route, en quête de réconfort et de chaleur dans les fermes parsemées sur ces pentes. On retrouve tout le monde, plus ou moins sain et sauf. Personne n’est mort. Mais dans les classements, c’est une hécatombe.
La moitié du peloton a abandonné, à commencer par Pasquale Fornara, porteur de la Maglia Rosa. Sur les 41 coureurs qui ont fini dans les temps (2 autres sont arrivés avec plus d’une heure et quart de retard sur le vainqueur), on en soupçonne bon nombre d’avoir gravi la montagne dans les voitures qui escortent l’épreuve. Ils ont peut-être été inspirés par la course de côte automobile Trento-Bondone qui a vu le jour en 1925 sur ces mêmes pentes. Ils ont surtout été encouragés par les organisateurs, effrayés par la perspective d’un peloton décimé à deux jours de l’arrivée à Milan.
"Ouragan sur le Giro d’Italia." Le quotidien turinois historique La Stampa affiche une photo de Charly Gaul passée à la postérité. Admiré pour son regard clair et sa pédalée légère, le Luxembourgeois est devenu un pantin désarticulé que des carabinieri portent à l’abri après "la course cycliste la plus dramatique de tous les temps". L'Ange Gaul et le Monte Bondone viennent d’entrer dans une dimension mythique et mystique.

Le roi du Galibier

Un peu plus de 23 ans plus tôt, Karl Gaul est né le 8 décembre 1932 à la maternité de Pfaffenthal, dans la vallée de l’Alzette. L'Ange de la montagne s’est révélé le 26 février 1954 sur les routes ligériennes du Circuit des Six Provinces. L’ex-apprenti boucher a 21 ans, des yeux pâles et un talent singulier. Il est devenu cycliste professionnel au printemps précédent.
Débutant brillant sous le maillot vert de l'équipe Terrot, il a déjà mis les roues sur le Critérium du Dauphiné (2e, malgré une péripétie avec une voiture de course coincée dans les congères au sommet de l’Iseran) et sur le Tour de France (le benjamin de l’épreuve a dû abandonner au 6e jour de course, étendu dans l'herbe près d'Alençon). En cette fin d’hiver, son talent éclabousse la montagne et la chronique du journaliste de L'Équipe Pierre About, dont le titre établit la classe supérieure de Gaul : "Des hommes et un ange".
Ses airs de chérubin en font déjà le "Séraphin de la bicyclette". Charly a des traits d'adolescent et des yeux de porcelaine difficilement sondables. Au départ de Roanne, sait-il qu'il va s'envoler dans le col de la Croix-de-Chaubouret ? La montée d'une quinzaine de kilomètres sera bientôt, et pour toujours, associée à son nom et à ses envolées extraordinaires comme le seront le mont Ventoux, le col du Galibier ou, surtout, le Monte Bondone.
En direction de Saint-Étienne, une pluie diluvienne s'abat sur le leader de cette épreuve réservée aux moins de 25 ans, le Belge Fred De Bruyne (qui deviendra un formidable chasseur de classiques), et sur le peloton, qui traîne sa misère sur les difficultés du jour. Tout le monde souffre, même Gaul, saisi par le froid au pied de l’ascension décisive du jour. Mais soudain, la magie opère. Le soleil perce les nuages. Le pur grimpeur s’arrache à la réalité qui cloue ses adversaires à la pente. Il vole sur la montagne.
"Lorsque Charly Gaul s'engagea dans le terrible col qu'allait se révéler le Chaubouret, on oublia qu'il venait de se conduire comme un homme qui lutte en souffrant, écrit About. Une allégresse irrésistible habita soudain ce jeune garçon aux yeux de poupée et lui donna l'allure d’un ange pour qui rien n’est difficile. Léger, harmonieux, il quitta un peloton sur lequel pesait le maillot du leader de la veille, Debruyne, et la douleur d’un Forestier malheureux. Il passa sans un regard au travers du peloton des échappés, ahanant dès la sortie de Saint-Chamond. Il sauta sans effort sur un Privat parti trop tôt et grimaçant, et il fut seul."
Figure enfantine, champion mythique en devenir, Gaul devient un astre solitaire autour duquel il sera bien difficile de graviter, sur la route comme en dehors. Le Luxembourgeois brille et s'éteint seul. "Seul sur le bitume luisant de pluie qu'un rayon de soleil faisait fumer comme une vapeur d’encens montant vers sa gloire. Seul devant la victoire offerte à sa jeunesse. Seul capable de monter sans grimace, sans douleur."
Au sommet, Gaul a repoussé toute concurrence à au moins deux minutes. À Saint-Étienne, il endosse le maillot jaune à bande blanche de leader. Un rayon de soleil a réveillé ses talents. "Les anges, il est vrai, ont l'habitude du ciel sans nuage", observe About avec poésie. Mais on retient que l'envolée du Luxembourgeois s'est faite un jour de pluie. Ce sera un classique de sa carrière marquée par une série de chefs-d'œuvre apocalyptiques.
Après l'envolée de Saint-Étienne, le Critérium du Dauphiné lui offre une grande victoire au pied des Alpes, à Briançon, où Gaul fera souvent étape. L'Ange de la montagne y signera son premier succès sur le Tour de France, le 14 juillet 1955. Trois ans après les premières arrivées en altitude, cette 42e édition de la Grande Boucle introduit une innovation technologique : la photo-finish. Gaul n'en a pas besoin pour s'auréoler de gloire.
En ce jour de fête nationale française, le Luxembourgeois se réveille à Thonon-les-Bains dans la peau d’un 40e au classement général, à 27'28" de Wim van Est. Le "miraculé de l’Aubisque" a retrouvé le maillot jaune qu’il a été le premier Néerlandais à porter, en 1951, avant de chuter dans un ravin pyrénéen. Van Est est un solide rouleur et la course aborde seulement ses premières grandes ascensions avec les cols des Aravis, du Télégraphe et du Galibier, où la neige attend les coureurs à 2 600 mètres d’altitude. Fidèle à sa légende naissante, Gaul attaque dès la première montée.
"Mais qu'est-ce qu'il nous fait ?", interrogeait encore Raphaël Géminiani un demi-siècle plus tard au moment de conter ses aventures juilletistes sur France Culture. Après 253 kilomètres, l'Ange s'en va remporter l’étape en solitaire, avec 13'47" d'avance sur ses poursuivants. Il a non seulement volé sur les sommets mais aussi résisté à ses poursuivants dans les vallées. On le consacre "roi du Galibier".
La chronique d'Antoine Blondin dessine la satisfaction du "gavroche" de Pfaffenthal : "Dans la chambre qu’il occupe au premier étage de l’hôtel qu’il partage avec nous - ici les grimpeurs sont à l’entresol - nous l’avons vu tout à l’heure, talqué comme un bébé, disposer les fleurs de son bouquet victorieux. Qu’on veuille bien nous laisser croire qu’il les a cueillies lui-même, au long de sa randonnée prestigieuse, et que ce sont des perce-neiges."
Géminiani goûte moins les envolées insolentes de Charly. Il interpelle le Luxembourgeois au départ de Briançon. "Tiens-toi tranquille et ce que je t'en dis, c'est dans ton intérêt ; tu ne vas pas aller au bout sans cela… Tu sais, hein ? des malins, il y en a eu avant toi et sais-tu où on les a retrouvés ? Dans la camionnette-balai..." Gaul, naturellement, n'avait que faire de la semonce du Grand Fusil Géminiani. Ou de quiconque.
Intenable, inlassable, le Luxembourgeois a multiplié les attaques et il a bien vu Paris. Après les Alpes, il s’est imposé dans les Pyrénées, à Saint-Gaudens. Mais la régularité de Louison Bobet lui a offert son troisième Tour. Devancé par le Belge Jean Brankart, Gaul est sur la dernière marche du podium. Ses offensives sont récompensées par le prix du meilleur grimpeur et la victoire au classement de la combativité.
Tout le monde est émerveillé, même Bobet, subjugué par un rival qui n'est pas encore devenu son ennemi : "Charly n'a pas son pareil. Il est le plus grand grimpeur que j'ai rencontré." Double vainqueur du Tour avant la Guerre, André Leducq y va de sa prédiction : "C'est en 1958 que Charly Gaul aura sa chance de gagner le Tour." Dans l'esprit du Parisien, les deux éditions à venir doivent permettre au Luxembourgeois de parfaire sa mutation de grimpeur angélique en champion irrésistible. Solide rouleur (70 kg pour 1m74), Leducq est bien placé pour savoir que le Tour ne s’est jamais offert à un voltigeur comme Gaul (64 kg pour 1m74).
Après ses yeux de poupée, la légèreté de son style est le deuxième cachet que Gaul imprime dans la rétine et l'imaginaire des suiveurs, qui évaluent à 110-115 tours par minute sa fréquence de pédalage dans les ascensions. "Il ne pousse pas… il tourne", s'émerveille le journaliste Jean Leulliot. Sur la montagne, ses admirateurs voyaient un ange, voire un archange. Ses rivaux craignaient un démon qui leur faisait souffrir mille morts. Lui se sentait libre.

Le fantôme du Bondone

Dominé par les grandes nations cyclistes - France, Belgique et Italie en tête - le Tour s'est déjà offert aux Luxembourgeois François Faber et Nicolas Frantz mais jamais à un freluquet comme Gaul. Le Giro et sa météo imprévisible sur des sommets à plus de 2 000 mètres d'altitude peuvent-ils consacrer le grimpeur ailé avant l’échéance de 1958 ?
Pour la Corsa Rosa, il est l'heure de tourner la page des Campionissimi Gino Bartali et Fausto Coppi, vainqueurs de huit éditions entre 1936 et 1953. Fiorenzo Magni a bien remporté le Giro pour la troisième fois l'année précédente mais le déclin guette aussi le Lion des Flandres et, même s'il s'apprête à écrire une page de légende de l'épreuve, il n'a pas l'aura de ses deux aînés auprès des tifosi déchirés entre Fausto "le héron" et Gino "le pieux". L'édition 1956 va leur présenter deux nouveaux monstres sacrés : Charly Gaul et le Monte Bondone, unis dans la légende, pour le meilleur et pour le pire.
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Deux légendes absolues : Charly Gaul et Fausto Coppi, lors du Giro 1956.

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Le peloton de la Corsa Rosa se prépare à rejoindre fermiers, skieurs, marmottes et tétras au milieu des épicéas, pins et mélèzes qui escortent déjà les pilotes de la course automobile Trento-Bondone, sur un parcours immuable : départ de Trente, arrivée au village de Vason après 17 km d'escalade à 8%. C’est ce même versant que le peloton du Giro 1956 doit affronter, une montée "difficile et romantique" selon les organisateurs, qui ont également exploré les ascensions depuis Aldeno (21,4km à 6,7%) et depuis la Valle dei Laghi (34,4km à 4,8%).
Lors de la présentation du parcours du Giro, en février 1956, cette 19e étape, longue de 242 kilomètres entre Merano et le Bondone, attire bien l’attention mais c’est surtout pour le prix des Dolomites qui sera décerné après un enchaînement de difficultés inédit : "Passi di Costalunga, di San Pellegrino, di Valles, Rolle, del Brocon e Monte Bondone", énumère La Stampa, sans considération particulière pour ce dernier sommet.
Quelques mois plus tard, le ton est tout autre. Le Bondone a choqué le monde cycliste. Charly Gaul l'a conquis. Ensemble, ils ont atteint une dimension mythique et mystique.
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Giro d'Italia Stage 16 profile and route map: Sabbio Chiese – Monte Bondone

Video credit: Eurosport

Le chérubin a pourtant présenté son visage habituel en début d'épreuve. Il accumule un débours de sept minutes avant même les premiers sommets des Abruzzes. Il s’impose à Campobasso (7e étape) mais il est surclassé dans le contre-la-montre de Lucques (13e étape). Le voilà repoussé à plus de 10 minutes du maillot rose, que le vétéran Pasquale Fornara prend à l'étoile montante Alessandro Fantini. La démonstration de Gaul sur les pentes menant au sanctuaire de San Luca, à Bologne, n'y change pas grand-chose. Il virevolte sur ce contre-la-montre de deux kilomètres et demi. On attend son envol dans les grandes ascensions de la dernière semaine.
Au 17e jour de course, le Luxembourgeois se lance dans un numéro par-delà les hauteurs glaciales du Stelvio (2 750m d'altitude), mais il crève à trois reprises dans la descente. Son retard au général enfle : 24e à 16'06". Jamais un homme n'a remonté une telle situation sur les routes du Giro, qui ont déjà consacré bon nombre de "fuoriclasse" et seulement deux étrangers. Aucun homme ne l'a fait depuis. Mais sur les routes du Trentin, l'Ange est touché par la grâce alors même que l’Apocalypse se déchaîne.
Dès le départ, les augures sont ténébreux. Il pleut sur Merano lorsque le peloton s’élance à 9 heures du matin. Les coureurs s'ébrouent. Gaul prépare son coup. Flanqué de l’aigle de Tolède (Federico Bahamontes) et du vigneron de Cabasse (Jean Dotto), il se détache dans la première ascension, vers le Passo di Costalunga. Les conditions le déchaînent mais elles lui jouent aussi des tours. Ses freins ne répondent plus dans la descente et il doit utiliser ses pieds pour garder un semblant de maîtrise sur une route trempée. Revoilà Gaul enfermé dans ses travers. Charly est intenable quand la route se dresse, mais il perd beaucoup trop de temps sur les autres terrains.
Distancé, il se refait dans l'ascension suivante, le Predazzo. Au Passo Rolle, il est seul en tête, avec 2'35" de marge sur Bruno Monti et 2'55" sur Bahamontes... Mais de nouveaux ennuis mécaniques lui font perdre plus de cinq minutes. Il reprend les commandes dans la montée du Brocon et les reperd dans la descente suivante. Le fil de la course est d'autant plus décousu que la météo se dégrade. Les motos des photographes ne peuvent plus suivre les coureurs. Le froid, la pluie, la neige, la grêle, le brouillard : tout ramène les pénitents du Giro à leur terrible condition humaine. Et le pire reste à venir sur les pentes du Bondone.
Bruno Monti attaque l'ascension en tête. Ce n’est plus un rideau de pluie mais un mur qu'il doit traverser. Il est dépassé par Nino Defilippis, puis par Fornara. Sa tunique Rosa doit être un phare pour la course et les suiveurs mais les feux des voitures sont les derniers repères lumineux dans la noirceur du Bondone. Fornara est poussé à l'abandon par son directeur sportif, qui craint pour la santé de son leader de la course. "Pour dix millions de lires, je ne serais pas reparti", avouera-t-il plus tard.
Ces "neuf heures de course en enfer", selon la formule de la Gazzetta dello Sport, ont éteint la vaillance de tous les coureurs. Tous, sauf un irréductible Luxembourgeois ? Sous un ciel crépusculaire, Charly émerge en vainqueur. L'Ange a triomphé. Mais lui-même ne sait trop comment il a passé les Enfers. "Gaul était hébété et pleurait dans la montée finale", rapporte La Stampa, qui décrit un "petit coureur désemparé, les yeux dans le vide, qui ne parvient pas à prononcer un mot après l'arrivée". On le transporte à l'abri et il souffle, en italien : "Freddo, freddo." Il a froid, et plutôt deux fois qu'une.
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A l'arrivée de l'étape du Monte Bondone, il faut porter un Charly Gaul totalement épuisé.

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Sur la ligne, suivent Fantini, à 7'44" du vainqueur, puis Magni, à 12'15". L'héroïsme du Lion des Flandres passe lui aussi à la postérité. Non seulement il a relevé les défis jetés par les organisateurs et par les cieux, mais il l’a fait avec une épaule fracturée par une chute dans la 12e étape. Pour tenir son guidon, son mécanicien avait noué une chambre à air que Magni serrait entre ses dents. "Quelle souffrance, quelle souffrance…", lâche-t-il avant d’implorer les journalistes : "Laissez-moi tranquille." Il reste plus lucide que le local Aldo Moser, 10e de l’étape à plus de 20 minutes, qui demande : "Où est la ligne ?" Les yeux gonflés, les jambes violettes, le champion originaire de Trente ne s’est même pas rendu compte qu’il en avait terminé de son calvaire.
On installe les survivants de l'étape à l'auberge Bondone où, dans la chambre numéro 24, Gaul a recouvré ses esprits. On l'a réchauffé à force de massages et de cuillérées de bouillon. On se sert d'un couteau pour arracher le maillot que le froid et l'humidité ont incrusté dans sa peau. L'Ange demande :
- Qui est premier du classement général ? - Un certain monsieur Gaul. - Impossible !

Le monsieur pipi d'Ospitaletto

L'écho de l'exploit de Gaul est vite descendu dans la vallée de Trente pour traverser les frontières. Dans L'Équipe, Jacques Goddet, chroniqueur et directeur du Tour, salue "un exploit sans précédent dans le cyclisme contemporain. On retrouve là le caractère des étapes de montagne des temps préhistoriques. Il a fallu pour cela le cataclysme céleste, mais aussi la classe très rare et très particulière du petit Luxembourgeois… Dans chaque col, le fantastique grimpeur comblait son retard avec une virtuosité que, pour ma part, je considère supérieure à celle de tous les meilleurs grimpeurs connus jusqu’à ce jour."
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Sur ce Giro 1956, rien n'arrêtra Gaul, pas même la neige.

Crédit: Getty Images

La performance de Gaul émerveille. Elle interroge, aussi. On suggère qu'il a bénéficié de l'aide d'une voiture, comme beaucoup d'autres. On affirme qu'il pratique le "doping", à une époque où les contrôles sont inexistants (ils seront introduits sur le Tour 1965 et accueillis par une grève des coureurs). "Chaque témoin sait que cette journée fut une orgie de médicaments", écrit Pierre Carrey dans son livre Giro, reprenant un article d'époque détaillant l'usage des "bomba", ces cocktails de médicaments contenus dans de petits tubes métalliques.
Une fois digérée la révélation apocalyptique, Goddet critique la surenchère de ses confrères organisateurs du Giro : "L'excès même de l'effort n'est-il pas la cause première de l'usage du doping dont il est apparu qu'il a été fait un abus dangereux au cours de cette tragique étape ?" Le directeur du Tour ciblera directement l'ange luxembourgeois en juillet 1958 : "On constate que Gaul ne parvient pas à récupérer après les gros efforts produits par la chaleur, ce qui laisse croire que l'homme use de produits stimulants qui, dans de telles conditions, ne passent pas."
Les rivaux de Gaul ont beau jeu d'alimenter la rumeur de ses abus d'amphétamines, à commencer par Federico Bahamontes, qui oublie le malaise dont il a lui-même été victime sur le Tour après une injection. On cite des conversations privées dans lesquelles Gaul partagerait ses craintes, à force de gober des pilules. "Charly va mourir..." Mais, longtemps après sa retraite, l'Ange assure auprès de l'universitaire luxembourgeois Frank Wilhelm qu'il devait sa résistance à la consommation d'un kilo de sucre par jour… et suggère que Jacques Anquetil était stimulé par les médecins de l'armée française.
Rien n'est contrôlé, rien n'est prouvé. Les secrets s'effacent au profit de la légende. Et les organisateurs du Giro sont tellement fiers que le Bondone fait son retour dès 1957. Gaul sera au rendez-vous. Il devra cette fois batailler avec Louison Bobet, escorté par une très solide équipe de France. "On va foutre le feu au peloton", promet le Grand Fusil Géminiani. "On va le faire sauter à la dynamite."
Gaul fait désormais partie de l'équipe Faema mais il reste souvent esseulé dans le peloton, de par sa nationalité, de par son tempérament. L'Ange de la montagne s'est retrouvé au cœur de nombreuses mésalliances et mésententes, en course et au moment de répartir les primes. On critique aussi son dilettantisme lors des phases apparemment anodines de la course. Mais le vainqueur sortant fait preuve d'une certaine autorité au moment de défendre sa Maglia Rosa.
Dès le deuxième jour de course, il remporte le difficile contre-la-montre de Bosco Chiesanuova. Bobet et Defilippis se disputent ensuite la tête du classement général mais le Luxembourgeois est à l’affût, dans l’attente des Dolomites. Il impressionne dans le col du Grand Saint-Bernard (15e étape) et prend la Maglia Rosa le lendemain à Campo dei Fiori. Son envol est escorté par les rangées de parapluies des tifosi. Naturellement, un ciel tumultueux a honoré ce nouveau rendez-vous entre l’Ange et la gloire terrestre. La 17e journée de course, à Côme, est une formalité. Le Bondone attend Gaul pour asseoir sa suprématie et consolider sa légende.
Le 6 juin, le peloton quitte les rives du lac de Côme pour une grande étape alpestre de 242 kilomètres. Le calme règne dans la plaine lombarde. Gaul mène la parade, entouré des maillots rouge et blanc de la Faema. Il fait chaud. "C'est l'habituel calme qui précède la tempête", écrit La Gazzetta dello Sport. "À l'entrée d'Ospitaletto, après 102km, Gaul est si sûr et calme, la paix qui l'entoure est si absolue, la route est si lisse et sans embûches. Bref : la maglia rosa s'arrête un instant à côté d'une bordure de trottoir (ce sont des choses qui arrivent aussi aux maglie rose), là c'est le destin qui frappe."
Selon les Français, Gaul ne s'est pas seulement arrêté pour satisfaire un besoin naturel. Le Luxembourgeois, grisé par sa supériorité, les aurait nargués en leur montrant ses parties génitales. "Dans la seconde, j'assiste au déferlement le plus dévastateur auquel j'ai jamais pris part", raconte Jean Bobet, frère de Louison, dans Giro de Pierre Carrey. "Sur ma gauche, 'Gem' débouche avec Louison dans sa roue en gueulant : 'Pipi party, mon coco, tu vas voir' ou quelque chose d'approchant. Pour voir, on a vu. La déferlante va s'étaler sur plus de cent kilomètres, à plus de 45 à l'heure. On se retrouve cinq Français devant, déchaînés, fulminants."
"À Brescia, il y a déjà 45 secondes d'écart entre l'échappée et Gaul", reprend la Gazetta. Après cinq kilomètres, 1'07"; après cinq kilomètres de plus 1'40"." Coup de chaud sur le Giro. "Gaul roule des yeux comme un faon effrayé." Le chronomètre s’affole. 4 minutes aux portes de Limone. La bataille est inégale entre le Luxembourgeois esseulé et les Français fulminants. "L'heure de Waterloo a sonné pour Charly !"
Lorsque la route se dresse, l'écart redescend à 3'30". Après l’avoir sanctifié, le Monte Bondone peut-il ressusciter Gaul ? Sur cette montagne déjà légendaire, les suiveurs sont rapidement transportés par le fantasme d'un retour aérien du martyr luxembourgeois. Mais l'Ange choit. Il s'est épuisé dans la plaine et s’effondre dans la montée. "Les aiguilles du chronomètre tournent inexorablement", conclut la Gazzetta. "Dix minutes sont déjà passées depuis l'arrivée de Poblet [qui remporte sa 4e étape sur ce Giro] : et voici Gaul. À cet instant, Nencini apparaît vêtu de rose sur le podium et c'est le délire."
"Tempête sur le Bondone - mais au classement !", s'amuse la chronique. Cette édition devient le "Giro della pipi" et le peloton affuble Gaul d'un surnom cruel, "monsieur pipi". L'Ange déchu bouillonne de rage. Il menace Géminiani. "Ton Bobet, je vais le tuer !", assure Charly, qui n'a pas oublié ses années comme apprenti-boucher. "Je vais faire des saucisses de Bobet", promet-il même selon certains récits apocryphes. Une chose est sûre : Gaul veut sa vengeance. Il ne tardera pas à l'assouvir.
Le lendemain, le passage sur le Stelvio est retiré, la route enneigée est impraticable. La lutte pour le maillot rose est devenue un duel entre Nencini et Bobet, pointé à seulement 19 secondes quand Gaul a plus de 7 minutes de retard. L'Ange est relégué au second rang. Un démon va prendre le premier rôle.
En direction de Levico Terme, l'équipe de France lance les grandes manœuvres sur les pentes du San Lugano et du Rolle. Il ne reste qu'une poignée de champions à l'avant. Et Nencini crève dans la descente. Bobet et Géminiani embrayent. Gaul se laisse décrocher. "Prends ma roue", lance-t-il à l'Italien. Bobet a précipité la défaite de Gaul la veille. À charge de revanche !
L’écart dépasse la minute. Bobet est leader virtuel. Mais, après une poursuite ardente, Gaul et Nencini reviennent. Le Luxembourgeois invective les Français. Et règle ce beau petit monde à l'arrivée. À lui l’étape, à Nencini la parade en Rosa deux jours plus tard, à Milan. Bobet est battu. Vainqueur de quatre Monuments, champion du monde, le Breton ne parviendra jamais à conquérir le Giro.

L'ermite des Ardennes

Gaul n'a alors que 24 ans et il lui reste de belles conquêtes devant lui. Il remportera à nouveau le Giro en 1959. Surtout, il règle définitivement son compte avec les Français sur les routes du Tour 1958.
Le 16 juillet, le Luxembourgeois se réveille à nouveau à Briançon. Son directeur Jang Goldschmit est aux anges : il pleut. A-t-il lu Arthur Rimbaud et ses inspirations azur ? "Le ciel est joli comme un ange", écrivait le poète, que le philosophe Roland Barthes associe au grimpeur dans ses mythologies. "Gaul. Nouvel archange de la montagne. Éphèbe insouciant, mince chérubin, garçon imberbe, gracile et insolent, adolescent génial, c'est le Rimbaud du Tour." Gaul, c'est "l'Arbitraire, le Divin, le Merveilleux, l'Élection, la complicité avec les dieux", quand "Bobet incarne le Juste, l’Humain".
Le Tour oppose les deux coureurs, mais aussi Géminiani, écarté de l'équipe de France par Anquetil et qui a donc pris la tête d'une sélection Centre-Midi. Après 20 étapes, le Grand Fusil porte le maillot jaune. Ce fidèle équipier se dit que son Tour est venu. Gaul est 6e à 16 minutes, malgré une démonstration de classe dans le contre-la-montre du Ventoux. Bobet, 9e, a 20 minutes de retard sur son habituel lieutenant. Cinq grands cols se dressent sur la route d’Aix-les-Bains : le Lautaret, Luitel-Chamrousse et la trilogie de la Chartreuse, Porte - Cucheron - Granier.
Au départ, Gaul toise Bobet. Les deux hommes ne se sont quasiment pas parlé depuis les éclats du Giro l'année précédente. Ils ne se côtoieront pas bien longtemps ce jour-là non plus. Pour une fois, l’Ange ne vole pas sur la première montagne de l'étape, il décolle dans la montée de Luitel. Le peloton explose. Personne ne peut suivre le Luxembourgeois. Il traverse un déluge. Et provoque des différences hallucinantes.
"Raphaël [Géminiani] perd 14 minutes", commente Bobet après 219 kilomètres de course éperdue. "J'en perds 19 et Jacques [Anquetil] que j'ai escorté un moment en perd 23 ! Des écarts pareils, ça ne se fait plus, ce sont des écarts des Tours d’avant-guerre et ça me fait penser que Charly est peut-être un coureur de jadis égaré parmi nous... En fait, je pense que Charly n'est pas un homme. C'est un être surnaturel."
Géminiani perd son maillot jaune. "Judas", lâche-t-il à ses anciens compagnons de l'équipe de France qui ne l'ont pas aidé à contenir l'Ange Gaul. L'Italien Vito Favero est le nouveau leader du classement général dans ce Tour complètement fou qui honorera huit porteurs différents de la tunique jaune (un record seulement égalé en 1987). Gaul frappe une dernière fois, dans le contre-la-montre de Dijon, à la veille de l’arrivée au Parc des princes. Le chérubin luxembourgeois a conquis la France, conformément à la prophétie de Leducq. Il plane.
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Charly Gaul interviewée par Robert Chapatte au Parc des Princes à l'arrivée du Tour de France 1958.

Crédit: Getty Images

"Une fois en haut, c'était si beau", racontera-t-il un demi-siècle plus tard. "C'est magnifique, l’horizon. Dans les montagnes, j’étais heureux." Las, le poids des années le rattrape précocement. L'Ange replie ses ailes et se retire. Après une fin de carrière en dents de scie, il quitte pour de bon les pelotons en 1965, deux ans après sa dernière participation au Tour, soldée sur un abandon. Il ouvre un bar à Bonnevoie, le quartier de Luxembourg où il fut apprenti boucher. Les mauvaises langues disent qu'il consomme plus qu'il ne vend. Il survit à un grave accident de la route en 1968. Et disparaît.
En proie à l’addiction, déprimé, hirsute, Charly Gaul combat ses démons seul dans une cabane au milieu des Ardennes. "Il n'y avait que des arbres et de l'eau", raconte-t-il lorsqu'il reprend sa place au milieu des hommes. Dix ans ont filé. "Je passais les journées à planter des légumes. Les chevreuils venaient manger au bout de mon jardin."
Il se marie, pour la troisième fois, et donne naissance à une fille, Fabienne. Le Département ministériel des Sports le charge de la "mise à jour des archives sur le cyclisme luxembourgeois en vue du futur Musée du sport luxembourgeois". Il traite donc les archives qui narrent sa légende. Il se rappelle qu'il est l'un des plus grands grimpeurs de l'histoire, peut-être le plus grand. Il inspire Marco Pantani, qui cherche conseils et approbation auprès de son prédécesseur.
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Charly Gaul et Marco Pantani en 2000.

Crédit: Imago

Le Pirate fait un drôle d'héritier pour l'Ange. Mais les purs grimpeurs se comprenaient naturellement et s'admiraient mutuellement. "Seuls ceux qui gagnent en faisant des écarts parviennent encore à m'enthousiasmer", expliquait Gaul au moment de fêter son 65e anniversaire au côté de Pantani mais aussi "Pantanina", le surnom de le grimpeuse de poche Fabiana Luperini, quintuple vainqueure du Giro Donne (1995, 96, 97, 98 et 2008). Luperini a remporté une étape du Giro del Trentino sur le Bondone en 1997. Pantani n'a lui pas eu l'occasion d'affronter l'ascension mythique en compétition avant sa déchéance brutale et sa mort en 2004.
L'année suivante, Gaul était revenu sur cette montagne. Affaibli, l'Ange se déplaçait en fauteuil roulant. Il est mort quelques semaines plus tard, deux jours avant son 83e anniversaire. Mais en ce mois d'octobre, il raconte lui-même sa légende : "Le Bondone a marqué ma vie, dans la joie et le regret. La joie en 1956, quand j'ai gagné. Je me souviens qu'une fringale me tombait dessus quand un spectateur m'a tendu une banane. Ce fut mon salut. Le regret en 1957, quand j'ai perdu. Je me suis arrêté pour faire pipi, Bobet a attaqué, la guerre a éclaté et j'ai perdu la Maglia Rosa. Quand j'y repense, je suis toujours sur les nerfs." Jusqu'au bout, l'Ange a gardé quelques démons intérieurs.
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