Milan Sanremo - Les Grands Récits - Costante Girardengo et Sante Pollastro, le bandit et le Campionissimo

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LES GRANDS RÉCITS - Si Eddy Merckx l'a dépossédé du record dans les années 70, Costante Girardengo reste une légende de Milan - Sanremo avec ses six victoires au sortir de la Première Guerre mondiale. Il fut même le tout premier "Campionissimo" de l'histoire du cyclisme italien. Mais son histoire, c'est aussi celle de son amitié avec Sante Pollastro, le bandit ennemi juré de Mussolini.

Les Grands Récits - Sante Pollastro et Costante Girardengo. (Visuel Quentin Guichard)

Crédit: Eurosport

"Allez Girardengo, allez grand championPersonne ne te suit sur cette routeAllez Girardengo, on ne voit plus SanteIl est derrière ce virage, toujours plus au loin"
C'est une histoire qui prend appui sur deux selles de vélo, celle d'un champion et celle d'un bandit. Nés dans la pauvreté des campagnes du nord de l'Italie, ils déroulèrent leurs premiers coups de pédale à une époque, le début du 20e siècle, où la bicyclette était incontournable, et dans une ville, Novi Ligure, dont l'auteur italien Carlo Bergoglio a fait 'l'Université du cyclisme'. C'est également sur ces terres qu'ils sont morts, à la fin des années 1970. Et c'est toujours là qu'on célèbre la légende du champion et du bandit qui fuyaient leur condition à vélo, de la Riviera génoise à Paris.
Chaque année, un peloton d'environ 200 coureurs, jeunes apprentis et maîtres aguerris, annonce le printemps dans la province d'Alexandrie, à l'est du Piémont, sur la route menant de Milan à Sanremo. Rapidement passée sur le parcours de la Classicissima, Novi Ligure a elle aussi sacré quelques champions à l'occasion : Caleb Ewan et Jérôme Pineau ces dernières années sur les routes du Giro. Luigi Cantu lors des Championnats d'Italie en 1892... Elle en a surtout vu naître. Et pas de simples champions. Des Campionissimi, deux étoiles qui illuminent les pelotons de besogneux.
Le premier d'entre eux, par la renommée, est Fausto Coppi. Cinq Tours d'Italie, deux Grandes Boucles, le premier doublé Giro-Tour de l'histoire (en 1949). Des classiques en tout genre : la Lombardie (5 fois), Sanremo (3 fois), mais aussi Paris-Roubaix et la Flèche Wallonne. Trois maillots arc-en-ciel sur la route et la piste, un record de l'heure mythique. Un héritage célébré chaque année sur les routes d'Italie et du monde entier... Le Héron a même donné son nom à son village, rebaptisé Castellania Coppi (86 habitants y vivent, à une quinzaine de kilomètres de Novi Ligure).
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Fausto Coppi (Giro de Italia 1953)

Crédit: Imago

"Mais le premier [Campionissimo], c'était moi", rappela le champion de notre histoire, Costante Girardengo, lorsque, dans les années 1970, un autre géant de la route s'élevait vers l'Olympe cycliste. "Je suis né à Novi Ligure le 18 mars 1893, j'avais 26 ans en 1919. Je marchais fort et je gagnais presque tout. Colombo [Emilio, ancien directeur de la Gazzetta dello Sport, qui dispense les licences de Campionissimo] avait de la sympathie pour moi et il aimait les bons mots. Il a trouvé ce 'Campionissimo' qui a ensuite été utilisé pour Coppi et maintenant pour Eddy Merckx. Mais le premier, c'était moi", expliqua 'Gira'.
Au temps dit des pionniers, l'Omino di Novi Ligure n'avait pas ménagé ses efforts sur des routes défoncées pour devenir plus qu'un champion, le héros d'une Italie qui se relevait de la Première Guerre Mondiale. 1919 marquait le retour du Giro, pour sa septième édition et la troisième participation de Girardengo, vainqueur d'étapes en 1913 et 1914, avant d'être envoyé en Ligurie pour servir son pays. Cette fois, il s'avançait en grand favori, maillot de champion national sur les épaules, au moment où la Corsa Rosa explorait de nouveaux territoires.
Incarnation d'une Italie conquérante, Girardengo remporta les deux premières étapes, à Trente et Trieste, qui venaient d'être prises à l'Autriche. Le Campionissimo naissant laissa ensuite trois bouquets à Egg, Corlaita et Belloni, avant de reprendre sa domestication de l'épreuve : cinq autres victoires à Rome, Florence, Gênes, Turin et Milan. Sur dix étapes, Costantino en avait remportées sept dans les plus grandes villes du pays, et il avait mené le classement général du début à la fin, s'offrant le Giro avec 51 minutes d'avance sur son grand rival Belloni.
Lorsque Gira prit sa retraite, en 1936, tous les trains qui passaient par Novi Ligure s'y arrêtaient, un honneur réservé aux gares du chef de l'État et du Campionissimo. Le petit Fausto s'apprêtait à quitter les champs d'Alexandrie pour devenir le grand Coppi. Et Girardengo allait continuer à bâtir son héritage en tant que sélectionneur national, directeur sportif, fabricant de cycles...
En ces années-là, Novi Ligure était plus qu'une université, une grande capitale du cyclisme. Et aussi de la rapinerie.
Sante Pollastro (ou Pollastri, le premier se traduisant par "poulet" ou "poussin" au singulier, le second au pluriel) est lui aussi né à Novi Ligure à la fin du XIXe siècle. Dans cette ville qui connaît alors un certain essor, il a vécu une enfance réputée solitaire, mais s'est passionné pour les animaux et a frayé à la campagne, la terre de Costante Girardengo et d'amis communs, parmi lesquels Biagio Cavanna, masseur et mentor des Campionissimi. Son coup de pédale lui vaudra également un surnom évocateur : "Il bandito in bicicleta". Le bandit à bicyclette.
À 26 ans, âge auquel Girardengo devenait un héros de l'Italie, Pollastro était "L'ennemi public numéro 1" du régime fasciste de Benito Mussolini et il exportait ses talents à Paris. Un bandit, sur deux roues, mais aussi un anarchiste, aux idéaux de liberté bafoués et dont les amis tombaient sous le joug et les balles du ventennio des chemises noires. Les assauts de Pollastro ont fait tomber les policiers en retour et pleuvoir les bijoux. Ils ont aussi embarrassé son voisin Girardengo.
La relation, avérée et fantasmée, entre les deux contemporains de Novi Ligure a nourri de nombreux mythes et une légende : La Leggenda del bandito e del campione, déclinée en chansons, livres, bandes dessinées, et mise en scène à la télévision et au théâtre. Ces destins croisés fascinent l'Italie. Comment ces deux hommes, qui semblent si proches, ont emprunté des routes contraires, pour mieux se retrouver lorsqu'ils étaient au sommet de leurs gloires opposées ?

Santein et Costantino, enfants de Novi Ligure

"Deux garçons du village qui ont grandi trop viteUne même passion pour la bicycletteUne histoire d’un autre temps, d’avant le moteurQuand on courrait par rage ou par amourMais entre rage et amour, la distance s’est accrueEt on comprend déjà qui sera le champion"
"Cette histoire passionne parce qu'elle réunit le bandit numéro 1 de l'époque, un anarchiste qui était un ennemi public pour Mussolini et qu'on peut qualifier de bandit au grand coeur, et le premier Campionissimo italien", confie le journaliste Marco Ventura, dont les années d'enquête ont abouti au livre Il campione e il bandito. La vera storia di Costante Girardengo e Sante Pollastro, paru en 2006 et réinterprété (très librement) en téléfilm à succès par la Rai, la télévision publique italienne.
"Les deux tentent de s'échapper à vélo", explique l'auteur. Comme beaucoup d'Italiens, il a (re)découvert la relation entre Girardengo et Pollastro au début des années 1990 grâce à la chanson Il bandito e il campione, une ballade rock des frères Luigi Grechi et Francesco De Gregori, dont les paroles rythment ce récit. "Les choses de la vie font que l'un, avec son vélo, crée un mythe italien, et l'autre devient le bandit à bicyclette, qui défie le pouvoir et tire sur des lampadaires pour s'enfuir", résume Ventura.
Né à la campagne, Costante est le quatrième enfant, sur sept, de Carlo et Gaetana Girardengo. "Je pense que mon enfance a été la même que celle des autres marmots du même âge, racontera-t-il au temps du fascisme. J'étais expert dans la capture de couvées et autres diableries de ce genre."
Gira le diablotin commence le cyclisme à 14 ans. Il développe son moteur en faisant à vélo l'aller-retour d'une cinquantaine de kilomètres entre Novi Ligure et Tortona. Au bout de la route empierrée, il travaille dans les usines Alfa et recueille les conseils de Giovanni Cuniolo, champion d’Italie sur route en 1906, 07 et 08. "Ma gloire en tant que coureur - puis-je dire cela ? - est née sur ce ruban blanc qui unit Novi à la ville de Cuniolo", observera le Campionissimo au moment de tirer sa révérence.
Il se rappelait ses débuts modestes, loin du mythe bâti après la Guerre : "Je n'avais pas encore 15 ans. Je participe à une course pour enfants, évidemment en montant le vélo de mon père, qui était un travailleur acharné. Pour atteindre les pédales, je devais poser mon derrière sur le tube. Je domine tout le monde pendant les qualifications et termine deuxième de la finale, derrière un certain Zacheo qui avait un tout nouveau cycle. Un succès de premier ordre, donc, mais pour un bénéfice bien maigre : j'avais payé un franc d'inscription pour en gagner deux."
Sante Pollastro a alors 8 ans. Le bandito est né six printemps après le campione, le 30 avril 1899, à 3h30 du matin selon l'acte de naissance enregistré à la mairie de Novi Ligure. Le petit 'Santein' grandit avec sa mère, et une petite soeur, Maria, sa cadette de trois ans, que tous appellent 'Carmelina'. À vélo, il prend des chemins de traverse et développe ses accointances avec la contrebande pratiquée sur ces terres frontalières et pauvres. Ses premiers larcins ponctionnent des réserves de charbon, pour protéger sa famille du froid.
La Grande Guerra, tournant historique pour le Monde, l'Europe et l'Italie, sépare pour de bon le campione, que rien ne peut arrêter sur la route vers la gloire, et le bandito, déjà engagé vers la marginalité.
Avant que le conflit armé ne mette en suspens ses ambitions naissantes (il a 22 ans lorsque l’Italie s’engage aux côtés de la Triple-Entente, en mai 1915), Girardengo a décroché de premiers succès de prestige sous les couleurs de l'équipe Maino, notamment deux titres de Champion d'Italie, Rome-Naples-Rome et Milan-Turin. Dans la presse transalpine, on ne parle pas encore de Campionissimo, mais "un as est né".
Dès 1917, les courses reprennent, et Girardengo finit 2e de Milan-Sanremo, derrière Belloni. Pollastro fête son 18e anniversaire quelques mois plus tard. Il est à son tour appelé par l'armée mais il ne se présente pas. Il écope de sa première lourde condamnation, qui en appellera d'autres, mais celle-ci s'envole avec la fin de la Guerre.
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Costante Girardengo, le premier campionissimo.

Crédit: Getty Images

Gira est lui aussi en "fuga", coureur valeureux qui se distingue par ses grandes échappées victorieuses. Il s'offre son premier Milan-Sanremo au printemps 1918 après 11 heures et 48 minutes d'efforts, avec près d'un quart d'heure d'avance sur Belloni et une heure sur le troisième, Agostoni. Sur 33 partants, ils ne sont que sept à l'arrivée dans une ambiance difficile à imaginer, alors que le nord de l'Italie est en partie occupée par les forces austro-hongroises.
Le 30 juin, Girardengo triomphe à Bologne sur le Giro dell'Emilia. Quelques jours plus tôt, les troupes italiennes ont remporté une bataille décisive, celle du Piave, environ 250km plus au nord, sans Pollastro le déserteur. L'anarchiste en puissance affûte ses talents de bandit. Il devient expert dans le pillage de trains laissés au dépôt et l'ouverture de coffres refermant des biens en tout genre, des espèces et des bijoux de préférence.
Chaque coup d'éclat sportif vaut à Girardengo un retour triomphal à la maison, tout particulièrement en 1919, lorsque le pays s'est libéré de la Guerre et que son champion a surmonté l'attaque de grippe espagnole qui l'a cloué au lit pendant deux mois. Pollastro doit lui adopter un profil bas. Mais ses exploits et sa générosité lui attirent aussi une aura héroïque.
"À Novi Ligure, on se souvient qu'il distribuait une partie de ce qu'il avait volé", explique Marco Ventura, qui, dans les années 1990, a multiplié les rencontres avec des témoins directs et indirects. "Il y a chez lui, comme dans toutes les histoires de 'bandits bons', un point de départ lié à une révolte contre un abus."
Le journaliste italien en appelle aux travaux de l'historien britannique Eric Hobsbawm. "Le brigand au grand cœur n'est pas au départ un criminel, écrivait-il dans son ouvrage Les Bandits en 1971. Il débute sa carrière de hors-la-loi parce qu'il est victime d'une injustice ou parce qu'il est persécuté par les autorités pour un acte qu'elles estiment criminel, mais que traditionnellement son entourage ne considère pas comme tel."
La légende retient deux actes fondateurs dans la rébellion existentielle de Pollastro. Selon une première version, un carabinier aurait abusé de sa sœur et le fougueux Santino, débordant d'amour, aurait vengé la douce Carmelina. Un autre récit situe Pollastro, la vingtaine, à la sortie d'un bar de Novi Ligure. Il met un bonbon en bouche et le recrache : "Quelle amertume !" Trois fascistes en chemise noire qui passaient par là prennent le geste pour un affront. "Tu es rouge ?" Le ton monte. Ils passent à tabac le communiste supposé.

Le héros du fascisme et l'ennemi de Mussolini

"Et derrière la courbe du temps qui voleSante est à vélo et il a un pistolet en mainS'il est poursuivi de nuit il tire et touche toutes les lumièresSante le bandit a une visée exceptionnelleEt les banques le savent et la police le sait"
Le 28 octobre 1922, les hommes de Mussolini marchent sur Rome. Dans l'immédiat après-Guerre, l'Italie est agitée par une crise sociale et politique qui mènera à la dictature du Duce. Le ventienno fascista éloigne un peu plus le bandito, qui devient alors un ennemi public de premier plan, et le Campionissimo, lancé vers un nouveau succès sur le Giro 1923. Le cycliste fuoriclasse fait briller le vert-blanc-rouge de mille feux : il remporte tous les titres de champion d’Italie sur route distribués entre 1913 à 1925, et il faut attendre 1931 pour voir la Maglia Rosa faire apparaître une nouvelle lumière dans les pelotons, 12 ans après la naissance du Maillot Jaune.
Le régime, viriliste, met en valeur les sportifs italiens et obscurcira de son logo, le faisceau fasciste, les premiers maillots roses. Girardengo est un représentant de choix, maestro méritant et proche du peuple. Le Campionissimo vient d'un milieu modeste, il roule à vélo comme ses compatriotes, et les foules n'ont qu'à sortir de leurs maisons pour l'admirer sur le pas de la porte. Il explique lui-même qu'il n'a rien d'un intellectuel, mais il brille par son astuce et sa volonté. On lui fait incarner des valeurs chères au fascisme autoritaire.
"Je n'ai jamais bu de vin entre les repas, et pendant les repas, toujours coupé à l’eau", assurait-il dans la revue Lo Sport Fascista en 1928. "Je n'ai jamais fumé. Je me suis toujours couché à 22h. Toujours, sans exception. Quand je faisais l'amour - calmez-vous, je ne faisais l'amour qu'avec ma femme - je lalaissais à 22h, même si elle faisait la tête. Bien d'autres obligations se sont imposées à moi, il n'est pas nécessaire de le préciser. Mais le vélo était pour moi, et c'est toujours le cas, un plaisir plutôt qu'un effort."
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Pour le régime fasciste de Mussolini, le cyclisme a été une arme de propagande. (Imago).

Crédit: Eurosport

L'esthétique de Pollastro, pistolet à la main et foulard sur le visage, séduit bien moins l'autoritarisme fasciste. Mais selon le principal intéressé, c'est la "fatalité" qui l'aurait mené sur le terrain politique. "Je n’étais ni fasciste, ni antifasciste", confiait-il en 1959 au Corriere della Sera. "Je suis une personne impulsive qui a eu le tort impardonnable de réagir avec violence à la violence. Peut-être que j'espérais, par ces rébellions, extérioriser mon désir fou de m'exprimer franchement, la volonté de clarifier immédiatement n'importe quelle situation ? Je ne sais pas. Je ne connaissais pas la patience, je ne croyais pas que la vérité et le bien finiraient par remonter à la surface. Je manquais de confiance en l'autre. Maintenant, je l'ai, mais il m'a fallu 32 ans pour m'en convaincre. Je n'ai jamais eu de mauvais instincts."
Pollastro avait en revanche l'instinct de survie. C'est lui qui l'avait poussé à ses premiers vols de charbon. C'est lui, encore, qui lui permet de se tirer de ses premières confrontations avec les carabinieri italiens. L’une de ses passes d’armes les plus célèbres avec les forces de l’ordre, qui avaient la gâchette facile face aux mal-pensants de son genre, remonte au 29 novembre 1922, à Novi Ligure. Quelques années plus tard, Le Nouveau Détective raconte avec une certaine admiration pour le bandit la scène reconstituée devant les tribunaux :
"C'est vraiment un type que Santo Pollastro Giovanni ! Trente ans, les traits fins, le nez droit, la bouche pincée, un air audacieux et narquois qui défie la justice... Il a passé toute son enfance dans les montagnes de Ligurie, au-dessus de Gênes.
Et tandis qu'au coeur de la péninsule, de Milan à Naples, bouillonnent les passions politiques, il est, dans un coin perdu des Alpes liguriennes, un homme singulier, figure d'apôtre tolstoiën, qui a groupé autour de lui quelques hommes jeunes, attirés par son influence prodigieuse, son clair regard et son courage : Renzo le Novatore. Il prêche l'anarchie. Pollastro se joint au groupe.
Un après-midi, dans une bourgade, non loin d'Acqui, Renzo et Pollastro devisaient autour d'une table à l’estaminet...
Deux carabiniers entrent : rapidement ils examinent une photographie, considèrent Renzo ; c’est bien l’homme qu’ils cherchent : Le Novatore est frappé d'une balle au front.
Pollastro est d’une étonnante souplesse : d’un bond il a sauté par-dessus la table, il venge le Poète : L'un des carabiniers est abattu, l'autre supplie ; il demande grâce. Sante le désarme et lui laisse la vie.
Ce fut le premier geste sanglant de Pollastro… de ce jour, il a rompu avec la société... écœuré de l'injustice dont il avait été le témoin - Renzo n'avait commis, a-t-il souvent répété, aucun délit, si ce n'est d'avoir une pensée libre, ardente, - il a décidé de ne plus compter avec la vie des autres, et depuis le drame de 1923, huit carabiniers sont tombés sous ses balles…"
Si Pollastro se prétend apolitique, la fureur militante de Renzo Novatore était éclatante. "Basta, basta, basta ! C’est l'heure de la tragédie sociale ! Nous détruirons en riant, prophétisait-il un an avant sa mort (Verso il Nullo Creatore). Tout croulera, parce que l’Homme libre est né."

Un soir au Vel d’Hiv

"Mais un bon flic qui sait faire son métierIl sait que chaque homme a un vice qui le fera tomberEt c'est ta grande passion qui t'a laissé tomberEn attendant l’arrivée d’un ami championCe sprint t'a mis les menottes"
Libre, le bandito espère le rester en prenant la direction de Paris, loin du nord de l'Italie où il est ardemment pourchassé. C'est dans la capitale française qu'il s'installe, continue de frayer avec les milieux anarchistes et commet certains de ses braquages les plus spectaculaires, avant d’être arrêté le 10 août 1927. Entretemps, Pollastro et Girardengo se voient un soir d'automne 1925, dans l'enceinte du Vélodrome d'Hiver, pour une rencontre qui unit le bandito et le campione dans la légende.
Depuis Paris, Pollastro opère également sur la côte d'Azur et rentre en de rares occasions à Novi Ligure. Partout, il suit les exploits de son héros de concitadin, aussi brillant sur les routes italiennes que dans les vélodromes internationaux. "Je vais de piste en piste, je vole de Six Jours en Six Jours", écrira Girardengo à propos de cette époque dans sa lettre d'adieu au cyclisme professionnel sur route.
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Costante Girardengo en 1923

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Les Six Jours sont alors des sommets sportifs et populaires. Celui de 1925 marque une confrontation prestigieuse entre Italiens et Français, qui ont vu Ottavio Bottecchia parader en vainqueur dans le Parc des Princes à l'arrivée des Tours de France 1924 et 1925. Dans cette même enceinte, Girardengo a remporté le prestigieux Grand Prix Wolber en 1924.
Bottecchia, le "bûcheron du Frioul", décèdera dans des circonstances tragiques et non-élucidées en 1927. L'homme s'était fait remarquer pour ses positions antifascistes... Mais en cette fin septembre 1925, le coureur est à Paris avec Alfredo Binda et Costante Girardengo pour imposer la supériorité italienne face à Henri et Francis Pélissier. Les deux frères sont passés à la postérité en inspirant à Albert Londres Les Forçats de la route. Ils ont aussi accumulé les conquêtes, notamment Henri, jusque sur les terres de Girardengo : trois victoires sur le Tour de Lombardie (1911, 13 et 20) et une à Sanremo (1912).
Alors que ce beau monde fait ses réglages sur la piste du Vel' d'Hiv, un sifflement descend des tribunes. C'est un "cifulò", une stridulation caractéristique qui permet aux gens de Novi Ligure de se reconnaître. Biagio Cavanna, l'entraîneur de Girardengo, l'entend. Il s'avance vers son ami Santein, pendant que Girardengo poursuit ses activités de champion.
Pollastro veut échanger avec son brillant aîné. Et Gira est tout heureux de retrouver un compagnon avec qui parler du pays. Selon la reconstitution de Marco Ventura, illustrée dans la bande dessinée L'Ultimo bandito de Fede Cartesegna, les deux Liguriens se serrent la main avec enthousiasme et s'avancent sur le parterre du vélodrome. Girardengo parle de ses conquêtes, Pollastro de ses tempêtes. Le Campionissimo et le bandito, ensemble, sous le patronage du "Mage" Cavanna et sous l'œil de photographes hésitant à capturer la scène.
Dans les années 1920, un tirage vaut cher, et il faut compter sur la complicité des sujets qui posent devant les objectifs suffisamment longtemps pour assurer une bonne image. Les photographes finissent par tendre leurs objectifs vers le drôle de trio mais Cavanna détourne opportunément le visage de Pollastro.
"Il n'avait pas peur de se montrer, raconte Marco Ventura. Ensuite, on a commencé à dire que Girardengo avait trahi Pollastro, ce qui a permis à la police de l'arrêter. Entre les deux, il y a toujours eu une forme d'ambigüité. Girardengo était parfaitement intégré au système, c'était un noble dans ces années-là, tandis que Pollastro était l'opposé absolu, un criminel, anarchiste, etc. Le rapport ambigu entre les deux, cette possible trahison et la gêne que Girardengo a manifesté en certaines occasions parce qu'il connaissait Pollastro, voici ce qui donne toute sa dimension à la légende."
Ce soir-là, les spectateurs et journalistes du Vel' d'Hiv n'ont pas reconnu Pollastro, naturellement doué pour la dissimulation, en plus de tous ses autres talents. Il faut un peu plus d'un an pour que leur rencontre soit éventée. Dans Le Journal du 19 décembre 1926, on apprend, "d'après des renseignements provenant de Ligurie", que "le bandit Pollastri avait séjourné à Paris en 1925". Une semaine plus tard, L'Intransigeant rebondit sur l'événement et revient sur une autre scène, à la date incertaine, que le Campionissimo aurait contée lui-même à l'auteur de l’article.
"Un jour que Costante se promenait en automobile avec un sien ami, il remarque que tous les carabiniers faisaient de grands gestes et de grands cris au passage de la voiture.
En Italie, Girardengo est au sport ce que d'Annunzio est à la littérature ou le Duce à la politique... Il est accoutumé, depuis treize ans qu'il brille au firmament cycliste, aux vivats et aux bravos ! Aussi ne s'étonna-t-il pas outre mesure des hurlements et des signaux d'arrêt !
À la fin, pourtant, il tiqua :
- "Caro mio", dit-il à son ami, je crois qu'il se passe quelque chose ! Ce n’est pas possible que tous les carabiniers piémontais se soient donné le mot aujourd’hui pour m’acclamer tous à la fois !
Comme il arrivait à la hauteur d’un nouveau poste en pleine effervescence comme les précédents, il se décida à stopper.
La voiture fut cernée en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire et l’ami du champion fut appréhendé.
- Vos papiers ?
- Je suis Girardengo.
- Nous vous avions reconnu, dirent les carabiniers avec déférence. Mais tous les postes ont été avisés télégraphiquement que le brigand Pollastri était avec vous.
- Mais ce monsieur est mon ami X...
- Ses traits correspondent absolument avec le signalement du bandit.
Les deux voyageurs eurent toutes les peines du monde à détromper les policiers !"
La presse française se délecte de ces saynètes entre Girardengo, les autorités, et Pollastro, dont l'aura touche jusqu'au Campionissimo. Dans un récit de La Pédale du 29 décembre 1926, un inspecteur de police français interroge Girardengo à l’occasion d’une vérification de passeport : "C'est vous le coureur qui fréquentiez à Paris les bandits de Milan ? Pourquoi n'avez-vous pas averti la police de leur séjour en France ?" Réponse cinglante du Piémontais visiblement échaudé : "Si je devais demander à tous ceux qui m'approchent leur casier judiciaire, je n'aurais plus le temps de courir, mais seulement celui de me déguiser en Sherlock Holmes !"

Tous les chemins ramènent à Novi Ligure

"Ils brillaient au soleil comme deux vélosSante Pollastri ton Giro est finiEt on raconte déjà que quelqu'un t'a trahi"
À défaut de Sherlock Holmes, d'éminents enquêteurs sont sur la piste de Pollastro. "C'est la première grande collaboration policière entre l'Italie et la France, dans les années 1920", relève Marco Ventura. D'un côté, le Questore Rizzo, haut représentant des forces de l'ordre sous Mussolini. De l'autre, le commissaire Guillaume, qui inspirera Maigret à Georges Simenon. Deux personnages de roman qui vont bientôt resserrer l'étau autour de Pollastro.
"Je n'aurais pas dû y aller, j'ai merdé", confie le bandito à un ami, cité par Marco Ventura. "La fin de Pollastro se consume entre novembre 1926 et décembre 1927", poursuit l'auteur de La vera storia di Costante Girardengo e Sante Pollastro.
Le 14 décembre 1926, on le croit mort. Un homme s'est tiré une balle dans la tête après une confrontation sanglante avec la police. "Le bandit Pollastro s'est suicidé à Nuits-sous-Ravière", annonce la presse. Tout le monde y croit, même Girardengo. Le Campione confie à des journalistes ce que le Bandito lui a raconté cette fameuse soirée au Vel d'Hiv. En fait, c'est un complice de Pollastro, Giacomo Massari, qui s'est donné la mort.
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Sante Pollastro, le "bandit Pollastro", à la une de Paris-Soir.

Crédit: Eurosport

Obsédé par ce dossier dont il épluche chaque document, l'enquêteur italien Rizzo reste sceptique. Il finit par retrouver son ennemi public et intime dans une auberge italienne à Paris. Il prévient ses collègues français pour organiser l'arrestation. Surpris à la sortie du métro, dans l'après-midi du mercredi 10 août 1927, Sante Pollastro n'a pas le temps de s'emparer de son pistolet. Il se débat, appelle à l'aide, en vain. À 28 ans, la course du bandito s'arrête au moment où Girardengo prépare son retrait des compétitions sur route, à la fin de la saison 1928.
Les personnages prestigieux continuent de se presser autour de Pollastro. Il est défendu par Henry Torrès, avocat engagé auprès des militants d'extrême-gauche, député (1932-1936) puis sénateur (1948-1958), et futur mentor de Robert Badinter. Mais les réquisitoires contre le tueur de carabinieri sont accablants. Face aux déclarations de Pollastro, on oppose le témoignage de Girardengo dans la presse. Le bandito est reconnu coupable, dans deux procès différents. Surtout, on prononce son extradition vers l'Italie.
Pour les affidés du Duce Mussolini, qu'importe si Pollastro est devenu frère d'armes avec des anarchistes par "fatalité" ou en raison de convictions bien trempées. "J'ai mes idées", a-t-il lancé devant ses juges sans s'étaler sur la nature de celles-ci. Lorsque l'ennemi public numéro 1 rentre au pays, il est traité en dissident à mater. La carte du détenu Pollastro dans la prison de Santo Stefano ne laissait guère d'échappatoire : "Fin de peine : jamais".
Il tentera bien de s'évader mais sa révolte, à l'automne 1943, est matée après quelques jours alors que l'île de Santo Stefano et son pénitentiaire ne sont plus ravitaillées en eau et en nourriture en raison de la Seconde Guerre Mondiale. L'ex-bandito est finalement gracié en 1959.
Après avoir passé plus de la moitié de sa vie en prison, Sante Pollastro est rentré à Novi Ligure, où le Campionissimo embrassait à 60 ans la vie de retraité, après avoir dirigé la sélection nationale italienne, puis une formation à son nom, équipée avec les cycles Girardengo.
Le bandito et le campione, tous deux rangés, se sont revus, sans effusions ni drames apparents. Le temps avait passé, et il reste entre eux des secrets insondables pour les étrangers qui n'ont pas fait leurs classes à Novi Ligure, l'université du cyclisme et de la rapinerie.
Dans la ville piémontaise, "le samedi, dans les années 1960, était consacré au marché", écrit l'auteur Giorgio Bona, plongé dans ses souvenirs d'enfance. C'est là qu'il a vu "le beau Santein", discrètement identifié par deux femmes qui faisaient leurs emplettes.
"Nous étions près de ce qu'au début du siècle dernier on appelait le Borgo delle Lavandaie, le quartier le plus pauvre de Novi, poursuit Bona. Au commencement étaient la faim, la pauvreté et le désir de rédemption qui se transformaient parfois en petits épisodes criminels, en vols dans les trains qui passaient, surtout là où les marchandises étaient de la nourriture et du charbon. Mais il y avait aussi un fort engagement politique pour les idéaux anarchistes. C'était l'univers qui représentait, pour le meilleur ou pour le pire, Sante Pollastri, Pollastro pour les autorités, le Bel Santein pour les amis et les proches les plus proches. Il était le bandit. Il était l'anarchiste. Il était l'ennemi des faisceaux. Il était l'ami du champion : Costante Girardengo."
Mort en 1978, Costante Girardengo est enterré à Cassano Spinola, à une vingtaine de minutes à vélo de Novi Ligure. Chaque année, l'anniversaire de son décès est l'occasion de célébrations, le 18 février. Le corps de Sante Pollastro repose depuis 1979 au cimetière communal de Novi Ligure. Si proches, si lointains, le campione et le bandito restent intiment liés dans la légende.
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