Une chambre banale, perchée au cinquième étage de la résidence le Rose, au 46 Viale Regina Elena, à Rimini. Un jour pas tout à fait comme les autres, un 14 février qui ne sera désormais plus jamais - du moins dans cette station balnéaire de la côte Adriatique réputée pour ses clubbers, ses escorts et sa blanche - seulement associé à la célébration des amoureux. Et puis un homme d'exception, qui n'était certainement pas venu s'enterrer là par hasard, dans cet appart-hôtel faisant face au domicile de son dealer, où il vivait reclus depuis cinq jours.
C'est donc là que, dans la soirée de ce 14 février 2004, le corps de Marco Pantani est retrouvé sans vie, gisant torse nu au milieu d'une flaque de sang, dans un recoin d'une chambre dévastée, les meubles renversés, la robinetterie descellée, le matelas éventré et la porte d'entrée obstruée, comme s'il avait voulu se protéger de quelque chose ou de quelqu'un, à moins que ce ne soit de lui-même. Sur son visage, quelques plaies apparentes. Dans son organisme, une forte dose de cocaïne.

Les obsèques de Marco Pantani à Cesenatico.

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17/03/2022 À 23:17
Depuis quelque temps, Pantani était devenu un drogué notoire. Pour la justice italienne, qui écartera très (trop ?) vite la thèse de l'assassinat, l'affaire est claire : mort par overdose, victime d'un cocktail fatal de poudre et de psychotropes ayant provoqué un œdème cérébral et pulmonaire. Le doute a pourtant toujours subsisté et subsistera peut-être toujours, tant des zones d'ombre demeurent dans l'enquête. Mais à vrai dire, on s'en est presque accommodé : tout compte fait, Marco Pantani est mort comme il aura couru et vécu, en laissant derrière lui un parfum de mystère qui n'auront fait au final qu'entretenir sa légende.
Laquelle demeure en revanche éternelle, nous rappelant qu'il fut l'un des plus grands grimpeurs de l'histoire, l'égal au moins d'un Charly Gaul, d'un Gino Bartali, d'un Federico Bahamontes, d'un Lucien Van Impe ou d'un Luis Ocaña. Et qu'il est peut-être aussi le tout dernier de cette pure race des seigneurs, comme il est à ce jour le dernier des sept coureurs ayant réussi le doublé Giro-Tour de France la même année, en 1998 pour sa part.

Un personnage ambivalent, un style inimitable

A quoi reconnaît-on un grand grimpeur ? A sa pédalée fougueuse dès qu'un col se dresse, c'est entendu. Mais aussi à cette forme de mysticisme qui entoure bien souvent son personnage, comme si la haute montagne n'acceptait d'adouber que des êtres sauvages, farouches, libres d'esprit, des forces de la nature cherchant, par leur profil aérien, à s'élever au-dessus de la condition humaine. Marco Pantani était de ceux-là, comme Charly Gaul d'ailleurs, qui vécut en ermite une bonne partie de ses vieux jours. A l'instar du Luxembourgeois, auquel il vouait une certaine admiration, on le disait secret, réservé, doté d'une ambivalence qui le rendait impossible à cerner totalement.

Charly Gaul et Marco Pantani en 2000. Deux grimpeurs de légende.

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"Pantani, ce n'était pas un personnage simple. C'était un solitaire, qui se méfiait de pas mal de gens dans le milieu du vélo, raconte l'ancien journaliste de l'Equipe Philippe Brunel, auteur d'une contre-enquête sur la mort du champion ("Vie et Mort de Marco Pantani", éditions Grasset) et avec lequel il avait noué une relation d'amitié. Il n'acceptait pas grand-monde mais une fois qu'il se livrait, c'était quelqu'un de très touchant, émouvant, doté d'une grande sensibilité. Il installait un rapport qui dépassait le rapport conventionnel de journaliste à coureur. Il m'est arrivé d'avoir des discussions avec lui à 2 heures du matin dans un bar, il me laissait parfois venir dans sa chambre, pendant les courses. Il était à part, vraiment…"
Hors-norme, Marco Pantani l'aura toujours été, de sa naissance à sa mort : un oiseau rebelle, indépendant, rétif à toute forme d'autorité. Assez insaisissable finalement, pour ses adversaires comme pour ses proches. S'il débute le cyclisme, c'est certes parce qu'il est nul au foot, mais c'est aussi parce qu'il ressent très vite que ce sport va lui offrir le vent de liberté auquel il aspire. Gamin, il n'hésite pas à partir seul pour parcourir la cinquantaine de kilomètres qui le séparent de chez lui - à Cesenatico, en Emilie-Romagne, où se court chaque année depuis sa mort le Mémorial Marco Pantani - aux premières côtes dignes de ce nom. Comme pour échapper déjà à quelque chose, à l'interdit parental au moins, et peut-être à ses propres tourments, qui sait.
Sa carrière débute, évidemment, par une ascension fulgurante. Premier vélo en 1982, à 12 ans, première victoire en 1984, à 14 ans. Dès sa toute première course ouverte aux professionnels, en 1991, sur le Cronoscala della Futta, un contre-la-montre en côte, il est seulement battu par le tout frais champion du monde, son compatriote Gianni Bugno. Un an plus tard, il s'envole en remportant le Giro amateur puis en signant dans la foulée son premier contrat pro chez Carrerra-Tassoni, l'équipe d'un autre illustre compatriote, Claudio Chiappuchi, dont il est le successeur désigné. Nous sommes alors en 1992.
Trente ans plus tard, que nous reste-il de la carrière de Marco Pantani ? Des images plein la tête, en premier lieu. Ce style bien à lui, son crâne rasé, ses boucles d'oreille, ses tatouages, son diamant incrusté dans le nez, ses lunettes fumées ; et puis bien sûr ses fameux bandanas, dont il faisait varier la couleur au gré de ses intentions du jour, et qu'il aimait à jeter par-dessus bord juste avant de porter son attaque, par esprit bravache, par orgueil aussi, comme pour annoncer la couleur et pétrifier l'ennemi.

Le mémorial Marco Pantani.

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Ce look et cette façon de faire lui ont valu le surnom de Pirate, et il le préfère de loin à celui d'Elefantino (le petit éléphant), référence à ses oreilles décollées qui le complexent tout autant que sa calvitie précoce et sa maigreur extrême : Marco Pantani souffre de son image physique, à un point quasi-maladif. A un journaliste qui lui demande un jour pourquoi il s'évertue à grimper si vite dans les cols, en permanence à l'attaque, les mains vissées en bas du guidon, se tortillant en danseuse comme s'il était pris d'une crise d'hémorroïdes, il répond que c'est simplement "pour abréger mes souffrances". Il n'est pas impossible non plus que ce fût l'expression d'une perpétuelle fuite en avant. Peut-être bien pour fuir, avant tout, sa propre image.
"Pantani ne se trouvait pas beau alors qu'il avait un rapport esthétique à l'existence, et ce complexe a été déterminant dans la constitution du coureur qu'il est devenu, poursuit Philippe Brunel. Grâce au cyclisme, il avait trouvé son style, un style bien à lui, qui le rendait unique et identifiable à tous les autres coureurs. En fait, il avait créé un personnage à travers le vélo. Et à travers ce personnage, il avait instauré un dialogue avec son public - le coup des bandanas est un exemple -, qui était un public complètement fanatisé, vraiment. Il y avait une sorte de dédoublement en lui, entre l'homme et le coureur."

Une empreinte supérieure à son palmarès

Tout ce que Pantani rejette, finalement, c'est donc ce qui va l'aider à construire sa légende. En plus de son talent immense, cette façon de se mettre en scène, de pratiquer son métier comme on déroule un show, ont largement contribué à lui conférer une place unique dans le grand livre du cyclisme, plus proche des géants qu'ont été les Merckx, Hinault, Anquetil ou Coppi, que de nombreux très grands coureurs au palmarès pourtant supérieur au sien.
Le sien, de palmarès, reste édifiant, tout en étant essentiellement concentré sur ses deux territoires de chasse favoris : huit étapes sur le Tour de France (deux en 1995, 1997, 1998 et 2000), huit sur le Tour d'Italie (deux en 1994 et 1998, quatre en 1999), épreuves dont il a par ailleurs remporté le classement général en 1998, on l'a dit. A côté de ça, on note un Tour de Murcie en 1999 et une médaille de bronze aux Championnats du monde en ligne en 1995, derrière les Espagnols Abraham Olano et Miguel Indurain. Et puis c'est à peu près "tout"'.

Podium mythique pour un Mondial de légende en 1995 en Colombie : Indurain, Olano, Pantani.

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Mais parce que le cyclisme est un sport éminemment subjectif, plus romanesque que pragmatique, la place que Marco Pantani occupe dans l'histoire est en réalité largement supérieure à son palmarès brut. Sa carrière n'a pas été des plus longues, mais suffisamment pour lui permettre de laisser une empreinte indélébile, porté par son goût du défi qu'il ne tardera pas, peu après son passage chez les pros, à exposer au grand jour.
Lors du Giro 1994, son deuxième grand Tour après des débuts prometteurs un an plus tôt, il entre avec fracas dans le cœur des tifosi en ébréchant le règne de Miguel Indurain, double tenant du titre, qu'il relègue sur la troisième marche du podium pour s'emparer de la deuxième, derrière Evgueni Berzin. Quelques semaines plus tard, il s'invite sur le podium de son premier Tour de France - dont il termine meilleur jeune - en mettant le feu dans à peu près toutes les étapes de montagne, cherchant par tous les moyens à ébranler un cyclisme campé sur ses appuis athlétiques et calculateurs, qu'il s'évertuera à combattre durant toute sa carrière.
Quelle que soit l'épaisseur des cuirassiers adverses, le Pirate hisse le pavillon noir en montagne. Toujours. Tout le temps. Il n'a pas beaucoup le choix, il est vrai, tant ses lacunes chroniques sur le contre-la-montre ne lui laissent que peu de marge de manœuvre. C'est à se demander, d'ailleurs, s'il n'a jamais sérieusement cherché à les combler un jour, tant cette position de l'intenable trublion des arrivées en altitude lui sied à merveille, quitte à s'asseoir sur un palmarès encore plus imposant. Peu importe : au-delà des lauriers, lui recherche avant tout l'amour dans les yeux des gens. Peut-être pour pallier celui qu'il ne se voue guère à lui-même.

Marco Pantani dans son jardin et dans ses oeuvres.

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Et de l'amour, Pantani en reçoit plus qu'à son tour. Au faîte de sa carrière, il génère des audiences folles sur la Raï qui rassemble plusieurs millions de téléspectateurs, des chiffres parfois supérieurs à ceux du foot et jamais revus depuis. En Italie, chacune de ses envolées en montagne est quasiment vécue comme une apparition christique : son style fascine et subjugue, suscitant plus de vocations que n'importe quel autre coureur de sa génération. Et ce, même par-delà des Alpes.
"Mes premiers souvenirs de vélo, c'est Pantani, je suis devenu très vite un vrai fan, encore aujourd'hui, témoigne ainsi l'ancien coureur français John Gadret, 3e du Tour d'Italie en 2011, qui avait été surnommé "piccolo Pantani" (le petit Pantani) par le regretté Michele Scarponi. Avec lui, c'était un spectacle permanent : il attaquait tout le temps, dès le pied du col. Ça me faisait rêver et ça m'a aussi beaucoup inspiré. Bien sûr, je ne me compare pas à lui mais en course, il m'arrivait souvent de repenser à ce qu'il faisait et d'essayer de reproduire la même chose".

Galibier 98, son chef-d'œuvre immortel

Les plus grands du monde du sport ont toujours plus ou moins leur geste signature. Marco Pantani a le sien : son accélération, tranchante comme une lame de rasoir, véritable flèche décochée dans le dos - et parfois dans les yeux - de ses rivaux qui, du reste, s'aventurent rarement à tenter de le contrer. Poids plume (1,72 m, 56 kg), mais porté par un coffre puissant et une vélocité exceptionnelle, il n'a pas d'équivalent dans l'art du changement de rythme au creux des forts pourcentages. Et toise d'ailleurs avec une forme de condescendance, parfois, les autres grimpeurs du peloton, dont il s'estime nettement supérieur.

Il y a 21 ans - Pantani, pour l'éternité !

Certaines de ses offensives, boostées par cet orgueil démesuré, sont restées gravées à jamais dans la légende du cyclisme. L'une des toutes premières à frapper les esprits est celle qu'il porte dans l'Alpe d'Huez lors du Tour 1995, gobant un à un les rescapés d'une échappée de feu, parmi laquelle Richard Virenque et Laurent Jalabert, pour y signer un record d'ascension qui fait toujours référence aujourd'hui (en 36'50, soit 22,48 km/h de moyenne). Insuffisant, cette fois, pour empêcher le roi Indurain de s'emparer d'une cinquième et dernière couronne sur la Grand Boucle. Mais frappant, malgré tout.
On garde aussi en tête ses joutes épiques contre Jan Ullrich et Richard Virenque lors du Tour 1997, où, sous les couleurs désormais de la Mercatone Uno, l'équipe à laquelle il restera le plus communément associé, il ira encore gagner à l'Alpe d'Huez, puis à Morzine. Il signera ainsi son deuxième podium sur le Tour et un retour en fanfare, après une saison 1996 lors de laquelle il a passé le plus clair de son temps à se remettre d'un terrible accident survenu lors de Milan-Turin 1995, où il a été percuté par un chauffard qui lui a brisé le tibia-péroné.
Mais si la mémoire collective devait retenir une attaque de Pantani, une seule, c'est sans doute celle qu'il porte dans le Galibier lors de l'étape Grenoble-Les Deux Alpes du Tour de France 1998. Une étape disputée dans des conditions apocalyptiques lors de laquelle Pantani, bien calfeutré dans un groupe de favoris réduit à sa portion congrue, jaillit soudainement dans le dos de Jan Ullrich, à un peu plus de 5 kilomètres du sommet, pour aller gagner avec neuf minutes d'avance sur le Maillot Jaune allemand, vissé à la route, transi de froid et de stupeur. Un écart abyssal, d'un autre temps, qui lui permet de combler ses trois minutes de retard au général et renverser définitivement la course.

L'irrésistible envolée de Marco Pantani dans les Alpes lors du Tour 1998.

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Son attaque, d'autant plus mystifiée par la retransmission télé brouillée par la pluie, a effacé tout le reste. Notamment le fait qu'Ullrich avait lui-même tenté de secouer le cocotier un peu plus tôt, peut-être agacé par les mouvements incessants autour de lui qui avaient favorisé les desseins de son rival. "Il n'y avait pas d'union sacrée contre Ullrich, mais un esprit de conquête chez chacun des favoris pour le déloger, expliquera Luc Leblanc, le seul à avoir essayé - sur une dizaine de mètres - de suivre l'envol du Pirate. Moi-même, j'avais attaqué trois ou quatre fois dans le Galibier et je crois que j'ai fait un peu tout exploser. En tout cas, j'ai bien fait le jeu de Pantani."
Ce dernier, quelques semaines plus tôt, avait aussi terrassé Pavel Tonkov et Alex Zülle lors d'un Giro déjà mémorable. Il y avait parfait sa légende lors d'une dernière étape alpestre dantesque, où on l'avait vu s'arracher rageusement son diamant dans le nez pour se donner la force de réussir enfin, après plusieurs vaines tentatives, à décramponner Tonkov lors d'un formidable et décisif mano à mano dans l'ascension de Montecampionne, scellant ainsi de manière définitive son deuxième Maillot Rose. Mais là, le Tour, c'est encore autre chose. Pour le Pirate, c'est le butin d'une vie.
C'est un petit miracle, aussi. D'abord parce qu'Ullrich, vainqueur un an plus tôt à 23 ans, semblait indéboulonnable, et parti pour un long règne à la Indurain - il ne gagnera plus jamais le Tour. Mais aussi parce que ce Tour 98, c'est celui de l'affaire Festina. Pantani, comme de nombreux coureurs, avait arraché son dossard lors de la grève du peloton à Tarascon-sur-Ariège, trois jours avant son tour de force des Deux-Alpes. Il était prêt à renoncer à son Graal par esprit de solidarité, et ça dit aussi pas mal de choses sur la générosité d'un homme qui, pendant des années, a envoyé à chaque Noël un chèque à la veuve et au fils de Fabio Casartelli, son compatriote tué dans la descente du Portet d'Aspet lors du Tour de France 95.

Le Tour après le Giro : 1998, le temps des triomphes pour Marco Pantani.

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Evidemment, puisque l'on évoque l'affaire Festina, il est impossible de parler des performances de Marco Pantani - il a aussi établi, lors de ce Tour 98, le record d'ascension du Plateau de Beille en 43'30 - sans y mettre les précautions d'usage, sa carrière se confondant avec les années sombres de l'EPO. Certains, d'ailleurs, estiment l'évocation de ses exploits un peu exagérée, sinon déplacée, parce que son nom charrie aussi son torrent de souvenirs boueux. Par exemple, son taux d'hématocrite évalué à 60,1%, largement au-dessus du seuil de 50 autorisé, lors d'un contrôle à l'hôpital après sa chute sur le Milan-Turin, en 1995.
S'il a toujours nié publiquement qu'il se dopait, en privé, en revanche, Pantani ne disait pas l'inverse non plus. Oui, certainement, il se dopait. Ou disons qu'il faisait comme les autres, parce qu'il était alors impossible de faire autrement. Et il se "débrouillait" la plupart du temps seul, même si on lui a prêté des accointances avec le Docteur Fuentes, le grand manitou de l'affaire Puerto. En 2013, son nom a été d'ailleurs été cité, en France, dans un rapport de la commission d'enquête du Sénat sur l'efficacité de la lutte antidopage, à la suite de tests effectués rétroactivement sur des échantillons du Tour 98. Lui aussi aurait pris, cette année-là, de l'EPO.
L'histoire, ensuite, s'est chargée de faire le distinguo entre les coureurs passés comme des météores, et ceux dont le rayonnement a percé, malgré tout, par-delà les nappes brumeuses d'une époque aux repères (forcément) brouillés. Au fond, on peut se demander si la carrière de Marco Pantani n'a pas été davantage éclipsée que sublimée par ces pratiques d'usage. Quoi qu'il en soit, c’est bel et bien par une affaire de dopage, rocambolesque et célèbre, que Marco Pantani, alors au sommet de sa gloire, va entamer sa terrible descente vers l'enfer…

Madonna di Campiglio 99, la première mort de Pantani

Tour d'Italie, 1999. Marco Pantani est plus fort que jamais. Il marche comme un avion sur ce Giro dont il a enlevé quatre étapes et survole le classement général. A deux jours de la fin, il compte près de six minutes d'avance sur son compatriote Paolo Savoldelli, après avoir encore accru son avance au terme de l'arrivée à Madonna di Campiglio, où il s'est imposé. Autant dire que son deuxième Giro est dans la poche. En réalité, le ciel s'apprête à lui tomber sur la tête : le sang prélevé dans ses veines ce soir-là révélera un taux d'hématocrite de 52. Hors-norme, là encore. Pantani est exclu sur le champ.
Lorsque la nouvelle tombe, le lendemain matin, le Romagnol l'encaisse comme un uppercut au foie. Parce qu'il a décelé de nombreux vices de forme dans la procédure, il émet très vite la possibilité d'une trahison, voire d'un coup monté. Sur le moment, sa défense peut prêter à sourire. Mais des années plus tard, bien après sa mort, un malfaiteur confessera depuis sa prison avoir été approché, lors de ce Giro 1999, par la mafia napolitaine pour s'abstenir de parier sur une victoire finale de Pantani, qui ne faisait pourtant aucun doute. Son témoignage poussera la justice à accréditer la théorie d'un contrôle manipulé.

Marco Pantani sort, le 05 juin 1999, de son hôtel à Madonna Di Campiglio, entouré des policiers, après avoir été exclu du Giro le matin même à cause d'un taux d'hématocrites trop élevé.

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Pourquoi, par qui ? Dans un premier temps, des soupçons vont se porter sur le groupe Agnelli, propriétaire de Fiat et du Giro, qui n'aurait pas supporté que Pantani devienne, quelques mois plus tôt, l'ambassadeur d'une marque automobile concurrente, Citroën. Cela restera une théorie parmi d'autres. La vérité, là encore, on ne la connaîtra probablement jamais. Comme toujours avec Pantani, elle est un peu trouble, grise, laissant la porte ouverte aux fantasmes les plus fous.
Une chose est sûre toutefois : au soir de Madonna di Campiglio, le Pirate est touché-coulé. Jusque-là, il s'est toujours remis de tout, de ses nombreuses chutes, des coups bas d'un système qui ne lui pas toujours fait de cadeau, peut-être gêné par son ombre imposante, ou des inimitiés d'une frange du peloton qui lui a parfois fait payer son franc-parler sur la route. Mais cette fois, il le sent : il ne s'en relèvera pas. Comme toujours, son instinct ne le trahira pas.
D'aucuns disent que Marco Pantani est mort une première fois ce 5 juin 1999. "Parce que ce jour-là, il est dépossédé du personnage qu'il s'était créé", résume Philippe Brunel. Sa carrière, pour autant, n'est pas terminée. Il s'offre même un retour plutôt prometteur en 2000, saison lors de laquelle il monte en puissance au Giro, avant de s'adjuger deux étapes de plus sur le Tour de France (au Mont Ventoux et à Courchevel), où il fait toutefois une autre douloureuse rencontre : celle de Lance Armstrong, dont l'avènement précipitera la fin de sa propre époque.

Lance Armstrong et Marco Pantani au Ventoux.

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Pantani abhorre cet Américain qui a eu l'outrecuidance de lui laisser ostensiblement la victoire au terme de leur arrivée commune au Ventoux, ce qu'il prend pour une marque de dédain. Son orgueil est piqué au vif, d'autant qu'il ne croit guère à l'histoire d'Armstrong - l'avenir ne lui donnera pas vraiment tort -, pas plus qu'il ne goûte à l'hypocrisie ambiante autour du concept du cyclisme nouveau. En réalité, il ne supporte plus le monde dans lequel il vit, peut-être aussi parce qu'il s'est lui-même un peu aigri.
Au diapason de son déclin physique, sa fin de carrière sera un long combat contre lui-même, mais aussi contre les démêlés judiciaires : en plus des suspensions sportives, il est conduit par deux fois devant les tribunaux pour ses affaires de dopage supposé, avant d'être acquitté parce que le dopage n'est pas un délit au sens juridique du terme. Mais son cauchemar ne s'arrête pas pour autant. En 2001, il fait partie des gros poissons pris dans les filets du Blitz de San-Remo, une vaste descente menée sur le Giro par les carabiniers qui retrouvent dans sa chambre une seringue d'insuline. Nouvelle procédure, qui aboutira à une suspension rétroactive de six mois prononcée par le Tribunal Arbitral du Sport, en 2003. La dernière saison de sa carrière. La dernière année de sa vie, aussi.

Seul, reclus, accroc à la drogue

Lors de cette année 2003, Pantani dispute la Semaine Internationale Coppi-Bartali, la Klasika Primavera, le Tour du Pays basque puis une nouvelle fois le Giro, qu'il termine à une honorable 14e place. Pourtant, on ne le reverra plus sur un vélo. Il encaisse un nouveau coup dur lorsque son équipe n'est pas sélectionnée pour le Tour du Centenaire, et c'est peut-être le coup de trop. Lassé de tout, usé, déprimé et peut-être un peu, déjà, dépendant à la cocaïne, à laquelle il aurait goûtée une dizaine de jours après son exclusion du Giro, le Pirate baisse pavillon, et se retire sans le dire de la scène.
Le problème, c'est qu'il n'est pas vraiment prêt, ni armé psychologiquement pour affronter cette (nouvelle) petite mort. Sa fiancée danoise Christina Jonsson, dont il s'était séparé quelques mois avant sa mort, avait expliqué un jour qu'il "noyait ses relents dépressifs" dans l'exercice jusqu'au-boutiste et artistique de son métier. Mais une fois retiré son costume de scène, que reste-il à Pantani ? Le sentiment d'un grand vide, d'un tourbillon sans fin dans lequel il va vite se faire happer.
A priori, Pantani a pourtant les moyens intellectuels et une curiosité d'esprit à même de lui permettre de tourner la page. Il a des centres d'intérêt variés, s'est pris de passion pour la chasse et la pêche, a développé un goût pour l'écriture, la peinture et même la chanson… Mais il y a toujours en lui ce fond de tristesse, mêlée désormais à un sentiment de rancune tenace, qu'il ne peut plus dissimuler derrière son personnage. Face à lui-même et cette image qu'il ne supporte plus, il n'a qu'un seul refuge : la drogue.
Les derniers mois de sa vie ne sont qu'une longue déchéance vers une issue que l'on pressent inexorable. Pantani a largement les moyens d'assumer son onéreuse dépendance, et ses dealers ne s'en privent pas pour le faire raquer. Accroc, l'ancienne idole des foules s'isole de plus en plus, pour vivre progressivement replié sur lui-même et son poison létal, loin de toute réalité, avec la compagnie occasionnelle de quelques escorts de passage. Reclus d'hôtels en villégiatures, il nourrit des pulsions colériques, paranoïaques voire schizophréniques, tout en entretenant jusqu'au bout une alimentation de sportif, et par là-même la dualité de son personnage torturé.
Au matin de sa mort, il avait joint la réception de son hôtel pour demander de faire venir les carabiniers, parce que, pour reprendre ses mots, "il y a des gens qui me dérangent." Mais comment prendre au sérieux un homme au comportement aussi étrange, surpris un jour en train de déambuler nu dans les couloirs d'un hôtel ? Après coup, pourtant, cet épisode prendra une autre tonalité. Il contribuera à jeter le trouble sur les circonstances exactes de sa mort, parmi d'autres zones d'ombre comme les restes de ce repas chinois retrouvés dans les poubelles de sa chambre alors qu'il n'avait vraisemblablement pas quitté celle-ci, la présence d'une bouteille d'eau vide mais maculée de poudre blanche - laissant à penser à une possible ingérence forcée -, sans oublier bien sûr l'état de la pièce, et cette porte curieusement barricadée…
Autant d'éléments non-élucidés par l'enquête, venus accréditer la thèse d'un assassinat longtemps défendue par la famille du champion, qui a multiplié les recours judiciaires jusqu'à ce que la Cour de Cassation italienne ne classe définitivement le dossier, en 2017, plus de treize ans après les faits. Sans véritablement convaincre tout le monde, cela dit. Deux ans plus tard, le principal dealer de Pantani, Fabio Miradossa, a d'ailleurs relancé les débats en clamant, à l'occasion d'une interview accordée à la télévision italienne, sa certitude que son "client" avait bel et bien été tué. Marco Pantani, qui a été inhumé à l'Eglise San Giacomo de Cesenatico, pourra-t-il jamais un jour y reposer en paix ?
Et si la piste de l'homicide, partagée par beaucoup, s'avérait exacte, alors une fois de plus, par qui, et pourquoi ? Un règlement de comptes, une histoire d'argent ? Là encore, on ne le saura probablement jamais, sauf improbable témoignage qui sortirait un jour de nulle part. Reste, en attendant, l'insoutenable réalité, teintée d'une triste ironie : Marco Pantani, fleuron d'une certaine idée de la liberté, a fini par mourir dans la pire des dépendances. Jusque dans son ultime envolée vers les cieux, il aura gardé pour lui son énigme, et c'est peut-être très bien comme ça.

La silhouette incomparable de Marco Pantani.

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