Nouvelle série dans Les Grands Récits, consacrée aux grandes rivalités, collectives ou individuelles. Le deuxième épisode est consacrée à deux légendes du cyclisme hexagonal, qui ont totalement divisé la France dans les années 60...


Les Grands Récits
Lance Armstrong, du super-héros à l'incarnation du mal
26/10/2020 À 23:51

S'il n’y avait pas eu le poker, à la toute fin de leur histoire commune, ces deux-là n'auraient peut-être rien partagé. Tout les opposait, même le rapport à leur métier, coureur cycliste : Jacques Anquetil disait volontiers qu'au fond, il n’aimait pas le vélo. Trop dur, trop exigeant. Raymond Poulidor n'était jamais si heureux que pédalant en danseuse, la casquette de travers, bien au chaud dans le peloton.

Deux citations pourraient suffire à opposer les deux hommes.

Anquetil : "Mon unique règle de vie consistait à être le plus fort et le premier partout, à l’école, à la bagarre et dans les compétitions."

Poulidor : "Je ne me suis jamais réveillé en me disant : aujourd’hui, je gagne."

Tout est dit et le récit pourrait presque s'arrêter là, renvoyant les deux coureurs cyclistes emblématiques de la France des années 1960, celle des Trente Glorieuses, du général de Gaulle et de Johnny Hallyday, à leurs palmarès respectifs.

Seulement, voilà : entre les deux champions, la France s’était amourachée, le mot est faible, de l'un d’eux, et c'était de Raymond Poulidor. La rivalité entre les deux hommes a façonné une histoire dont les moins de 60 ans ne peuvent mesurer aujourd’hui l’intensité, coupant le pays en deux bien plus sûrement que la politique, dans une époque où mai 68 n’était pas encore venu faire vaciller l’Elysée. "Si Balzac revenait, confie le journaliste Jacques Augendre, il y consacrerait un chapitre de saComédie humaine."

Poulidor, un psy pour comprendre sa popularité

Anquetil et Poulidor, selon Pierre Chany, représentaient "le diabolique" contre "l’innocent". C’était "le gang" face au "séminaire" ou "l'art gothique" contre "l'art roman" pour Antoine Blondin. "Maître Jacques" face à "Poupou", le surnom inventé par Emile Besson dans L’Humanité. Le "métronome" ou "l’alambic" face au présumé "éternel second".

Il y avait le blond et le brun ; le rouleur et le grimpeur ; l’ancien et le moderne ; l’aristo face au Français moyen ; l’éternel blafard, Anquetil, qui craint pluie et froid quand Poulidor affiche en permanence une insolente santé. L’homme qui aime mener grand train et faire la fête ("sa qualité de vie passait par la table et l’alcôve", selon Jacques Augendre) quand son adversaire respecte une stricte discipline de vie. Le coureur prêt à aller au bout de ses forces pour sentir les endorphines et le sentiment de domination que procure la victoire ; et celui qui est déjà tellement heureux d’être là qu’il ne ressent pas le besoin d’aller puiser plus profond dans ses réserves.

On croyait que tout était trop facile pour Anquetil et toujours problématique pour Poulidor, que l'un était béni des Dieux et l'autre maudit par la malchance. C’était peut-être le contraire : le face-à-face d'un éternel angoissé qui, la nuit, regardait les étoiles, face à un homme bien dans sa peau dont on imagine qu'il avait le sommeil paisible.

Même si, plus tard, beaucoup plus tard, Poulidor ira consulter un psy pour comprendre le mécanisme de sa fabuleuse popularité. Un seul de ces deux êtres était doué pour le bonheur. L’autre préférait la victoire. Poulidor était bon perdant et Anquetil ne supportait pas la défaite. Quant à la malchance, qui lui faisait multiplier chutes et crevaisons quand on n'a pas le souvenir d’une photo d'Anquetil à terre, Raymond Poulidor lui a tordu le cou même s'il en a parfois joué en se trouvant de mauvaises excuses : c’était après sa chute dans la descente du col de Portet d’Aspet, dans le Tour 1973. Jacques Goddet l’aide à remonter du ravin, le visage en sang. Il doit abandonner et tout le monde lui dit qu’il n'a pas eu de chance. Il rétorque : "Mais si, j'ai eu de la chance. J’aurais pu me tuer !"

Raymond Poulidor après sa chute dans la descente du Portet d'Aspet en 1973

Crédit: Getty Images

La Normandie v/s le Limousin

Jacques Anquetil et Raymond Poulidor, qui ont tant divisé le pays, étaient-ils les archétypes de deux France ? Ils viennent tous deux de la France rurale. Mais pas de la même. En Normandie, où les vaches sont grasses et la terre riche, le père d'Anquetil est d'abord maçon puis se met à son compte en cultivant des fraises à Quincampoix, dans la banlieue de Rouen. Premier de la classe, évidemment, le jeune Jacques est fort en arithmétique, comme on le verra beaucoup plus tard au sommet du Puy-de-Dôme, quand il sera devenu le "thésauriseur de secondes" décrit par le journaliste Pierre Joly.

Après avoir réussi un CAP d’ajusteur-tourneur, il préfère à l’usine la culture de celles qu'il appelait "les despotiques fraises", qui lui laisse surtout du temps pour s’entraîner. Il raconte, dans le livre En brûlant les étapes, qu'il aimait son "village normand qui sent bon la bruyère" et pouvait aussi admirer la Seine et regarder jusqu’à la mer. C’est près de Rouen qu'il restera en s'installant plus tard dans un manoir ayant appartenu à Guy de Maupassant, à La Neuville-Chant-d’Oisel. On peut aujourd'hui y organiser des mariages. Il s’appelle "Château Anquetil"...

La France de Poulidor, c’est la Creuse enclavée et pauvre, les vaches maigres dans les deux sens du terme, avec des parents métayers qui vont de ferme en ferme, coupent le foin pour les bêtes et ne peuvent offrir à leurs quatre fils, pour Noël, qu'une orange et quelques crottes en chocolat déposées dans leurs sabots. A l'école, où la rentrée scolaire est fixée au 1er octobre pour laisser se faire les travaux des champs, on écrit au tableau noir des leçons de morale et on apprend à compter avec des bûchettes. Le jeune Raymond aime l'histoire, réussit lui aussi en arithmétique et aime contempler les cartes de géographie de Vidal de La Blache, y regarder la Creuse et la Vienne, qui coule à Saint-Léonard- de-Noblat, où il s'installera un jour dans un pavillon semblable à ceux dont rêve alors la classe moyenne.

Au certificat d'études, ça ne s'invente pas, il termine second de tous les candidats du canton. Le maître, M. Vialleville, lui offre un abonnement à Miroir Sprint pour le consoler de ne pas continuer l'école. Le jeune Raymond doit devenir "domestique agricole" et, pour martyriser les pédales, se contenter d'abord du vélo de sa mère.

Lorsque la rivalité Anquetil-Poulidor deviendra un objet d’études universitaires, l'historien Michel Winock écrira dans Chronique des années soixante, entre un chapitre sur Brigitte Bardot et un autre sur John Kennedy :

"Derrière ces deux stéréotypes, le public sent confusément que deux univers s'opposent, comme la modernité et l'archaïsme. L'un et l'autre coureur sont issus d'un milieu rural, mais ils n'évoluent pas dans la même civilisation agraire. Anquetil est représentatif d'une agriculture moderne (…) Poulidor est la figure du "paysan résigné", qui ne se fait pas d'illusion, parce qu'il rencontre chaque jour l'adversité du sol, du climat, de la pauvreté séculaire. La malchance, il est armé contre elle : il connaît les gelées tardives qui ont raison des blés prometteurs. Anquetil est le symbole d'une économie de marché, spéculative, entreprenante. Il boit du whisky, se déplace en avion. Dans le Tour comme dans la vie, c'est un patron."

Raymond Poulidor avec Jacques Anquetil

Crédit: Getty Images

Les admirateurs de Poulidor savent bien qu'Anquetil est le plus fort, mais le fond de sa supériorité les glace

Pour un peu, cinquante ans plus tard, on dirait en exagérant sciemment que c'est la France des élites mondialisées face à la France périphérique des Gilets jaunes.

"Ce goût des Français en faveur de 'Poupou', poursuit Michel Winock, c'est un attendrissement nostalgique pour la société rurale dont ils émergent en ces années de mutation rapide. L'univers anquetiliste représente un avenir froid qu'ils redoutent. Du reste, la grande spécialité du Normand est la course contre la montre : la tyrannie des aiguilles est celle du monde industriel ; le Limousin, lui, est bien dans la montagne, c'est l'homme de la nature : il adapte ses journées aux mouvements saisonniers du soleil. Il éclate de santé. Les admirateurs de Poulidor savent bien qu'Anquetil est le plus fort, mais le fond de sa supériorité les glace ; ils y sentent l'artifice, la planification, la prépondérance technologique..."

Pour se convaincre qu'Anquetil était le plus fort, les Poulidoristes doivent bien reconnaître que, côté palmarès, il n’y a pas photo. Certes, Raymond Poulidor affiche de belles victoires : le Tour d’Espagne, Milan-San Remo, la Flèche Wallonne, deux Paris-Nice (devant Eddy Merckx !), deux Dauphiné Libéré, un Grand Prix des Nations, cinq fois le Critérium national, un titre de champion de France, sept étapes dans le Tour de France et quatre dans la Vuelta. Ajoutez des critériums par dizaines et autant de places d’honneur, dont le record absolu de huit podiums dans le Tour de France avec trois places de 2e et cinq de 3e, dont la dernière à l'âge respectable de 40 ans.

Mais Jacques Anquetil, c’est cinq Tours de France, deux Tours d'Italie, un Tour d'Espagne, vingt-trois étapes et treize podiums dans les trois grands Tours, neuf Grand Prix des Nations (en neuf participations), cinq Paris-Nice, un fabuleux doublé Dauphiné-Libéré-Bordeaux-Paris, un Liège-Bastogne-Liège rayé des tablettes pour non présentation au contrôle antidopage, comme l'un de ses deux records du monde de l’heure en début et fin de carrière, 1956 et 1967. Il a même gagné les Six Jours de Paris avant la destruction du Vel d’Hiv' de sinistre mémoire pour une toute autre raison.

Jacques Anquetil en 1963

Crédit: Getty Images

Le plus grand champion des deux, c'est sans conteste Jacques Anquetil. S'ils ont presque le même âge (Anquetil, du signe du Capricorne, est né en 1934, et Poulidor, signe du Bélier, en 1936), leurs carrières ne se croisent que pendant une période relativement courte, entre 1961 et 1969. Anquetil a débuté beaucoup plus tôt, gagnant à 19 ans son premier Grand Prix des Nations et à 23 ans, en 1957, son premier Tour de France. Retenu par quatorze mois passés en Algérie (Anquetil n’est pas resté si longtemps en Kabylie), Poulidor n'est passé professionnel qu'à 24 ans, en 1960, et ne s'aligne au départ du Tour qu'en 1962. Anquetil a alors déjà gagné deux fois la Grande Boucle et est bien parti pour gagner toutes les courses auxquelles il participe. Son épopée semble écrite.

Dans Anquetil tout seul (Editions du Seuil), Paul Fournel plante le décor : "Un jour, ce bel agencement se brise. Quelque chose se passe qui va mettre le champion hors de lui, lui faire perdre ses repères, un phénomène incompréhensible qui échappe à ce qu’il croyait être la seule logique possible de sa vie, et ce quelque chose se nomme Raymond Poulidor. Poulidor est un très bon coureur, bon grimpeur, bon rouleur, capable de progrès, mais Anquetil en a tout de suite pris la mesure, Poulidor pourra lui en faire voir, pourra le défier, pourra le pousser à bout, mais jamais il ne le battra. Il n’est pas de la même trempe et Anquetil a immédiatement pris sur lui un ascendant psychologique qui est déjà une victoire."

La première fois qu'il voit Anquetil, au départ du Tour 1962, le premier commentaire de Poulidor n'est pas d’ordre sportif : "Un temps superbe et, déjà, des coups de gueule, des histoires. Anquetil n’a pas voulu venir à la présentation, le soir, au jardin public. Les journalistes le critiquent. Il a de l’estomac, ce Jacquot, et il peut s’en permettre, des choses !", écrit-il dans La gloire sans maillot jaune. Ce Tour 1962, qu'il commence avec l'avant-bras dans le plâtre suite à une chute à l'entrainement, il va le terminer 3e derrière Anquetil et Joseph Planckaert. Un rival est vraiment né.

Les foules n’aiment pas le sportif qui domine outrageusement sa spécialité, tuant les compétitions et le suspense. Il fallait donc promouvoir ce rival face à Anquetil, qui semble regarder les autres d'un peu haut, sûr de lui et dominateur, ou par timidité peut-être. Ce pourrait être Jean Stablinski, mais Anquetil en a fait son équipier. Ou Henry Anglade, que de Gaulle avait salué lors du passage du Tour à Colombey-les-Deux-Eglises, en 1960. Mais il est limité en montagne. Le seul qui puisse rivaliser avec "le grand Jacques", c’est Poulidor, qui aurait peut-être été un rançonneur de classiques si l'on n’avait pas fait de lui un potentiel vainqueur du Tour pour lequel il avait les jambes, mais pas la tête.

La légende obstinée veut que Poulidor ait toujours été le second d'Anquetil dans le Tour de France. Or, si ce fut le cas dans maintes autres courses, il ne l'a été qu'une seule fois dans le Tour, en 1964. Cette année-là, il faut choisir son camp : "On ne pouvait pas aimer Poulidor et Anquetil. C’était impossible", écrit très justement Paul Fournel. Dans tous les foyers de France, même ceux où on ne s’intéresse pas au sport et où l'on ne connaît du cyclisme que quelques noms mythiques (Garin, Christophe, Bartali, Coppi, Robic, Bobet...), on est sommé de choisir son camp. Sans nuance, souvent dans la plus totale intolérance.

Ce ne sont évidemment pas les querelles de l’affaire Dreyfus, mais le ton monte assez pour gâcher bien des déjeuners de famille. Car le sujet s'invite immanquablement au menu. Pour les Anquetilistes, la cause est entendue : "Poulidor est un tocard". Réplique des Poulidoristes outragés : "Anquetil est un prétentieux". Les premiers ricanent quand Poulidor crève, tombe, perd. Les seconds souffrent en silence mais attendent ce que les pèlerins vont chercher à Lourdes : un miracle. Car il y a du religieux dans cette histoire.

En ce mois de juillet 1964, les deux Français ont largement dominé la première partie de la saison cycliste : Anquetil a remporté Paris-Nice et Gand-Wevelgem, Poulidor le critérium national. Puis Anquetil a gagné le Giro et Poulidor la Vuelta, qui se disputait alors au printemps. La razzia française est totale. Une station de radio a mis les deux champions en contact par téléphone pour qu'ils se félicitent mutuellement et signent l'armistice, mais le dialogue sonne faux.

"En 1964, c'est le paroxysme, Poulidor pouvait vraiment battre Anquetil"

Il faudrait raconter jour après jour ce Tour d’anthologie. L'étape de Monaco, quand Poulidor sprinte et gagne... un tour trop tôt. C'est Anquetil qui l'emporte un tour plus tard et rafle la minute de bonification. L'étape Andorre-Toulouse, qui aurait dû se terminer par une victoire par K.-O. de Poulidor et au terme de laquelle Anquetil lui a repris plus de deux minutes.

En haut du col d'Envalira, Poulidor, Bahamontes et Jimenez avaient quatre minutes d'avance. Anquetil, tétanisé par la prédiction d’un mage qui lui a annoncé sa mort pour ce jour-là, et mal remis du méchoui de la journée de repos de la veille, est planté sur le bitume, malgré l'aide active de Louis Rostollan devant laquelle les commissaires fermeront les yeux. Jacques Augendre, cinquante-six ans plus tard, reste "scandalisé" qu’on ait, ce jour-là, "volé le Tour de France" à Poulidor : "J'étais sur la moto derrière Anquetil, raconte-t-il. Il était à l’agonie. Sans les poussettes de Rostollan, il abandonnait..."

Dans la descente, Anquetil fonce dans le brouillard. Quitte à mourir, autant que ce soit sur scène ! Les phares arrière des voitures de la course lui offrent une aide opportune. Il rejoint les échappés. Plus tard, sur la route de Toulouse, Poulidor crève et son mécanicien, après avoir changé la roue, le fait tomber en le poussant trop fort. Poulidor gagne le lendemain à Luchon. Ce ne sera pas suffisant pour prendre ce maillot jaune qui se refusera toujours à lui. Il faudra attendre le Puy-de-Dôme, à deux jours de l'arrivée, pour départager les deux rivaux.

La légende du Puy-de-Dôme

L'étape du Puy-de-Dôme n'est pas de l’ordre du sport. Ce n'est pas une course, c'est une épopée, c'est un mythe. La France s'est organisée pour aller voir la course en famille, chez des amis ou des voisins : à l’époque, à peine plus de cinq millions de Français possèdent un poste de télévision. Les autres, très nombreux, écoutent la radio, collée à l'oreille grâce aux premiers postes à transistor.

Le Puy-de-Dôme, c’est aussi une légende : en réalité, ce 12 juillet, un dimanche, il n’y a pas eu de vrai match entre Anquetil et Poulidor. Pas d'attaques, de contre-attaques, de coups de théâtre. Simplement deux champions au même niveau physique mais que trois semaines de course avaient épuisés. "Nous n’étions bien ni l’un ni l’autre", dira Anquetil. "Nous étions cuits tous les deux", confirmera Poulidor.

Mais il y a cette photo, avec les coudes et les épaules de deux coureurs qui se touchent. En regardant la course image par image en noir et blanc, on croit comprendre : Anquetil est livide, au bout du rouleau. On sent que Poulidor hésite mais ne tente pas le coup de sa vie, le hold-up cycliste du siècle. "L’ascendant psychologique d'Anquetil sur Poulidor est un mystère que l'on ne peut que constater. Poulidor admire Anquetil (…) et cette admiration lui est fatale", analyse Paul Fournel dans Anquetil tout seul.

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"Si je n‘avais pas été coureur cycliste, j'aurais été anquetiliste", disait Poulidor... En 1962, lors d'une course contre-la-montre, il avait été rejoint par Anquetil, si beau, si fin, si élégant sur son vélo avec lequel il faisait corps. Son directeur sportif, Antonin Magne, lui avait lancé ce mot qui valait allégeance : "Rangez-vous, Raymond, la Caravelle va passer." Anquetil ne lui avait pas jeté un regard. Dans le Puy-de-Dôme, Poulidor observe à peine Anquetil qui risque de l'entrainer vers leur perte commune, car Bahamontes et Jimenez sont partis devant.

A 900 mètres du sommet, Poulidor se détache. Il n'a pas attaqué, c'est Anquetil qui a cédé. Aussi étrange que cela paraisse, face à un coureur qui misait tout sur sa supériorité contre-la-montre, Poulidor n’attaquait pas. Ou si peu. Ses supporters ne cessaient jamais d'attendre ce moment où, enfin, il laisserait Anquetil collé à la route. Ils ont si souvent attendu en vain. Cette fois, ils y croient. En haut du Puy-de-Dôme, écrit Christian Laborde, "le sommet du volcan se soulève comme un stade". Anquetil conserve une avance de quatorze secondes. "C’est treize de trop", lance-t-il en souvenir de ses leçons d’arithmétique.

Le 14 juillet, contre-la-montre entre Versailles et Paris, la rivalité atteint son point d’orgue. La vraie fête nationale est là, mais la Marseillaise ne résonnera pas pour tout le monde. Finalement, ce seront 55 secondes au bénéfice d'Anquetil. Cinq secondes de moins que la minute de bonification perdue par Poulidor sur la piste de Monaco... 1er Anquetil, 2e Poulidor. Au Parc des Princes, les deux hommes se congratulent. Enfin, presque : si l'on regarde de près, on voit bien que c'est Poulidor qui, par deux fois, fait le geste d'embrasser de bon cœur les joues d'Anquetil, qui lui souhaite de gagner un jour le Tour, "car tu le mérites". Tu parles !

12 juillet 1964, le duel mythique du Puy de Dome entre Anquetil et Poulidor

Le peloton était anquetiliste

On a parfois tendance, avec le recul, à conter une rivalité que les médias auraient gonflée et le public entretenue bien au-delà des sentiments des deux intéressés. On assure aujourd'hui que leur estime était réciproque.

Pourtant, en se replongeant dans son premier livre de mémoires, En brûlant les étapes, écrit avec le journaliste Pierre Joly, on lit sous la plume de Jacques Anquetil ce propos, qui manque singulièrement de tendresse : "Poulidor est le seul coureur que je connaisse auquel on fasse un tel crédit. C'est à croire que tous les seconds de la vie se reconnaissent en lui, en font leur porte-drapeau. Un éternel second, c’est émouvant. On le plaint (…) Il est infernal de vivre dans un tel état de dépendance vis-à-vis d'un coureur qui n'est pas meilleur que nombre d'autres que j'ai rencontrés depuis quatorze ans (…) Il me suit comme une ombre, calquant ses gestes sur les miens, ses actions sur les miennes. Je dois singulièrement lui faciliter sa gymnastique mentale : quand je suis là, le peloton tout entier se trouve réduit à un seul homme : moi ".

Pour finir, Anquetil étale son ras-le-bol : "Je trouve tout à fait absurde ce partage de la France sportive en deux clans, ces passions, ces menaces. Par lettres anonymes ne m'a-t-on pas voué à une mort violente ? Il est grand temps d'oublier ce leitmotiv obsessionnel : Anquetil-Poulidor, Poulidor-Anquetil."

Le livre est sorti en 1966, juste après un Paris-Nice de légende, autre haut-lieu magistral de la rivalité des deux hommes, le plus exacerbé depuis le Puy-de-Dôme, le dernier aussi. En Corse, à l'Ile Rousse, Poulidor bat pour la première fois Anquetil contre la montre. Mais, dans la dernière étape, Anquetil gagne la course grâce à des complicités d'autres équipes. Dans le peloton, on est majoritairement anquetiliste et on jalouse Poulidor, qui concentre sur lui l'amour du public. On voit donc, entre Antibes et Nice, André Zimmermann (Peugeot) pousser Poulidor, puis Annaert (Ford, comme Anquetil) balancer Hoban (Mercier) vers le bas-côté. 1er Anquetil, 2e Poulidor.

Pour une fois, Poulidor met le feu aux poudres à l’arrivée : "J'ai compris qu’Anquetil était le patron et qu’il me serait de plus en plus difficile de gagner." Le directeur sportif d’Anquetil, Raphaël Geminiani, menace Poulidor d’un procès tandis qu’Antonin Magne demande une enquête à la Fédération française de cyclisme. C'est la guerre. C'est de la politique : "Les riches contre les laborieux", dit Cyrille Guimard. Anquetil reçoit des menaces de mort et renonce au Critérium national (que gagne Poulidor), au Tour des Flandres et à Paris-Roubaix. Il faudra une conférence de presse de Geminiani à Paris pour calmer le jeu. Payer pour obtenir des victoires ? "Ja-mais !" a-t-il toujours répété.

Anquetil ira gagner Liège-Bastogne-Liège pour remettre les pendules à l’heure. Et quand il verra qu'il ne peut pas gagner le Tour de France, avant d'abandonner, malade, Anquetil donnera à son équipier Lucien Aimar le coup de pouce pour l'emporter. "L'abandon d’Anquetil ne me fait ni chaud ni froid, commente Poulidor. D'une certaine manière, il gagne quand même". Qu'importe en effet le fait de ne pas remporter un sixième Tour : l'essentiel était que Poulidor ne le gagne pas. Cette année-là, la rivalité n'est pas de pacotille : Lucien Aimar raconte même que les coéquipiers d'Anquetil n'avaient pas le droit de s'asseoir à la même table que Poulidor.

Au Championnat du monde qui suit, au Nürburgring en Allemagne, les deux coureurs portent le même maillot tricolore. Les deux peuvent gagner mais, dans le doute, Anquetil préfère ne pas contrarier la victoire d’un de ses équipiers, le bel Allemand Rudi Altig. N'importe qui, mais pas Poulidor, et Altig n'est pas n'importe qui. Cette fois, Anquetil finit deuxième mais ne vient même pas sur le podium rejoindre Poulidor, troisième. Il a toujours dit que "le sport cycliste est beaucoup trop dur pour courir pour des médailles", fût-elle d'argent quand celle de son éternel rival n'est que de bronze. Il a aussi répété qu'il court "pour de l’argent".

Rudi Altig et ses deux "victimes" françaises du Mondial 1966 : Raymond Poulidor et Jacques Anquetil.

Crédit: Getty Images

Jacques Anquetil est exaspéré par la popularité de Raymond Poulidor, par les clameurs qu'il soulève quand lui-même récolte souvent d'injustes sifflets, par la multiplication des pancartes sur le bord des routes à la gloire de son rival (plus il perd, plus il est populaire), qui reçoit autant de courrier que Brigitte Bardot et suscite des quasi-émeutes à l’arrivée des courses, qu'il ne quitte le plus souvent qu'avec le concours de la gendarmerie. Mais il y a une autre raison : à l'époque, les revenus des coureurs dépendaient beaucoup des fameux critériums qui se multipliaient après de Tour de France. Or, il n'a pas échappé à Anquetil que Poulidor était mieux payé que lui, parce qu'il attirait davantage de spectateurs.

Cet aspect des choses nourrit une autre rivalité, celle des managers : Daniel Dousset veille sur les intérêts du Normand et Roger Piel sur ceux du Limousin. Sans parler de la rivalité des directeurs sportifs, archétypes du monde moderne et du monde ancien : Raphaël Geminiani, qui n'était pas surnommé pour rien "le vieux fusil" quand il était lui-même coureur, et Antonin Magne, double vainqueur du Tour avant-guerre, dont la devise était "la gloire n'est jamais où la vertu n’est pas". Or, souligne aujourd'hui Cyrille Guimard, qui a passé six ans dans l’équipe Mercier et en a vu d'autres comme coureur puis comme directeur sportif, "parfois, il faut être un peu voyou"...

Geminiani pousse Anquetil à aller toujours plus loin, jusqu'à susciter ce pari fou pour le faire gagner à vingt-quatre heures d'intervalle le Dauphiné Libéré et Bordeaux-Paris en 1965. Avec ou sans dopage ? Sur ce point, Anquetil a toujours été clair. Dans L’Equipe, en 1967, il confie : "Il faut être un imbécile ou un faux jeton pour s’imaginer qu'un cycliste professionnel qui court 235 jours par an peut tenir le coup sans stimulants". Il dit aussi qu’on ne gagne par le Tour de France "à l'eau minérale". En face, dans l'équipe Mercier, chez Antonin Magne, court la légende du "bidon d'eau blanche". Celui qui y avait droit gagnait presque systématiquement. Les coureurs, qui vouvoyaient "Monsieur Magne", n'osaient pas en demander la composition, jusqu'à découvrir qu’il s’agissait d’eau mélangée à... du bicarbonate de soude.

Sur le dopage, Poulidor n'a jamais été plus loquace. Mais il a été, pendant le Tour 1966, contrôlé lors du premier contrôle antidopage de l'histoire du cyclisme. Le lendemain, entre Bayonne et Bordeaux, les coureurs avaient fait une petite grève pour protester, et Anquetil était encore en tête du peloton... "S'il fut longtemps un héros mal aimé, c’est sans doute pour avoir tenu un langage d'homme alors que l'on attendait un conte de fée", écrivit de Jacques Anquetil le journaliste Pierre Joly, co-auteur de ses livres.

Jacques Anquetil en 1966

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Cet aveu de dopage manquera de priver Jacques Anquetil de Légion d'honneur. Mais, malgré les conseils de certains, le général de Gaulle passe outre et décore pour la première fois des sportifs en 1966. A l'Elysée, par ordre alphabétique, Jacques Anquetil précède Alain Calmat, Michel Crauste, Jocelyn Delecour, Michel Jazy et Guy Perillat. Poulidor, qui avait selon le Général "un nom de premier ministre", référence à Georges Pompidou, sera décoré plus tard par Jacques Chirac. Les deux champions, réputés gaullistes, n’ont pas pour autant signé d'engagement politique formel. Poulidor était proche de Jacques Chirac mais, en bon paysan qui ne met pas tous ses œufs dans le même panier, ne refusa pas de soutenir aussi la randonnée organisée à Limoges pour le 120e anniversaire de la CGT. Anquetil, comprend-on aujourd'hui, tenait parfois des propos que n'aurait pas contredits Marine Le Pen.

Aux personnalités des directeurs sportifs, il faut ajouter celle de Janine Anquetil, l'épouse de Jacques, dont Philippe Brunel écrit qu'elle fut pour son mari "ce qu'Elsa Triolet fut pour Aragon, Piaf pour Cerdan, Signoret pour Montand", alors qu'on ne voyait jamais Gisèle Poulidor dans le sillage de Raymond. Janine mettait volontiers de l'huile sur le feu de la rivalité des deux hommes mais le temps passe et, aux obsèques de Jacques, c'est dans le regard de Raymond qu'elle va chercher du réconfort.

Dirigé par Raphaël Geminiani, Raymond Poulidor aurait-il fait une autre carrière ? Réponse de Cyrille Guimard : "Il faut regarder les couples, Anquetil-Geminiani et Poulidor-Magne. Chaque couple est dans la même philosophie." Ça n’aurait donc pas marché. "Antonin Magne était un bon pédagogue mais pas un meneur d’hommes", note encore Guimard, surnommé "le petit chef" quand il est arrivé dans l’équipe. Antonin Magne, pourtant, livrait la bonne analyse en comparant Poulidor à "un bœuf qu'il faut sans cesse aiguillonner", mais le laissait faire à sa guise.

Le temps du poker et de l'amitié

Après 1966, Jacques Anquetil ne courra plus le Tour de France et les deux champions n'auront plus beaucoup d'occasions de s'opposer, Anquetil mettant fin à sa carrière fin 1969, quand Poulidor continuera jusqu’en 1977. Pour eux, viendra bientôt le temps du poker et d’une certaine complicité, la fille d'Anquetil disant, selon la légende, "Poupou" avant de dire "Papa".

"Nous avons perdu vingt ans d’amitié...", soupirera Anquetil. Trop tard. Quelques jours avant de mourir en 1987 d’un cancer de l’estomac, à seulement 53 ans, Anquetil dira à son ancien rival : "Tu m’as fait souffrir dans le Puy-de-Dôme, mais en ce moment je vis un Puy-de-Dôme par heure." Avant d’ajouter cette phrase belle et poignante, que Poulidor a si souvent racontée avec des larmes dans la voix : "Tu vas encore faire deuxième..."

1987. Les obsèques de Jacques Anquetil. Raymond Poulidor, à gauche sur la photo, pleure son ancien rival.

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Poulidor lui survivra pendant trente-deux ans, promenant sa silhouette et sa bonhomie parmi les suiveurs du Tour, signant des autographes, dédicaçant des livres et racontant encore et encore le "mano a mano" du Puy-de-Dôme. Mais il ne faut pas se tromper d'analyse : la France qui l'a pleuré le 13 novembre 2019 n’a pas seulement aimé un perdant magnifique. Elle a aimé un homme modeste, qui avait pu grâce au vélo grimper les marches de ce qu'on appelle l'ascenseur social. Elle a aimé sa modestie, sa gentillesse et s'est reconnue en lui, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes de l'histoire dans un pays réputé bougon, rouspéteur et parfois hautain, comme l'était parfois Anquetil. La France a aussi aimé la rivalité elle-même, dans un temps béni où la victoire se jouait entre deux Français.

Quand Poulidor avait battu Eddy Merckx dans Paris-Nice en 1972, avant de récidiver en 1973, Jacques Anquetil lui avait rendu l’hommage à sa manière un peu rugueuse : "Ce qui me fait plaisir, c’est que les gens vont enfin comprendre que je ne battais pas un mort !' Quand il racontait leurs exploits passés, Poulidor ne cachait jamais l'immense admiration, mêlée de tendresse, qu'il éprouvait pour Anquetil. Lui savait, sans conteste, lequel des deux était le plus grand champion.

Sans Poulidor, Anquetil aurait eu le même palmarès. Mais sans Anquetil, Poulidor n’aurait peut-être pas eu la même popularité. Ni la même longévité, car il s'est épargné le stress de celui qui porte toujours le fameux maillot jaune. "Sans Anquetil, Poulidor n'existe pas et Anquetil n'existe pas de la même manière", analyse Cyrille Guimard. Chacun des deux a valorisé l'autre et ils sont entrés dans une légende commune. L'affaire est entendue : pour l'éternité, dans cette petite page d'histoire de sport et de France, Jacques Anquetil et Raymond Poulidor resteront indissociables.

Orgie de légendes : Bobet, Poulidor et Anquetil sur un même cliché.

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