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Rendez-nous les (vraies) étapes contre-la-montre !

Rendez-nous les (vraies) étapes contre-la-montre !

Le 11/03/2020 à 12:13

Pas de contre-la-montre dans le Dauphiné, 15 kms dans Paris-Nice et seulement 36 kilomètres pour grimpeurs dans le Tour de France. Quand redonnera-t-on aux rouleurs l’occasion de briller sur les routes ?

Quel est le meilleur moyen de voir tous les coureurs du Tour de France ou de n’importe quelle autre course par étapes ? Réponse : en se postant au bord de la route un jour d’étape contre la montre. Certes, chaque coureur passe vite, mais chacun passe à son tour. Avec son nom écrit sur la voiture suiveuse, on ne peut rater personne, être à peu près sûr d'immortaliser dans son smartphone Bardet, Froome ou Sagan. Et, accessoirement, passer une bonne journée… à condition que le temps le veuille bien.

Si j’ai vu des foules pique-niquer autour du superbe lac d’Annecy sous le soleil en 2009 (vainqueur : Contador), j’en ai aussi vu grelotter, comme les coureurs, autour du lac de Madine en 1993 (vainqueur : Indurain). En prime, avant la course, on peut admirer les coureurs qui viennent reconnaître le parcours, comme à Pau en 2019, entre la course des femmes et la célébration des cent ans du maillot jaune.

Mais voilà, le contre-la-montre n‘est plus à la mode. Dans Paris-Nice qui s’élance dimanche, il y aura bien 15,1 kms d’effort solitaire autour de St Amand Montrond le 11 mars, où se mesureront Pinot, Quintana, Roglic et Porte (sous réserve de la progression du coronavirus). Mais il n’y en aura pas, en juin, dans le critérium du Dauphiné. Dans le Tour de France, les rouleurs (surtout les rouleurs-grimpeurs) devront se contenter de 36 kilomètres contre-la-montre. Pas n’importe quand ni n’importe où : la seule étape contre-la-montre du Tour 2020 se déroulera le 17 juillet, veille de l’arrivée à Paris, entre Lure (ville natale de Thibaut Pinot) et la Planche des belles filles, qui est devenue l’un des beaux rendez-vous du Tour. Les organisateurs en espèrent un bouleversement du classement général.

Primoz Roglic.

Primoz Roglic.Getty Images

Jusqu'à la folie

C’est peu, 36 kilomètres, comparés aux chiffres du passé. En 1947, avant le coup de Trafalgar de Jean Robic dans la dernière étape, Pierre Brambilla avait arraché le maillot jaune à René Vietto, trois jours avant Paris, à l’issue d’un contre la monde de 136 kms ! En 1948, l’étape contre-la-montre faisait 120 kms (vainqueur : Lambrechts), puis 92 kms en 1949 (Coppi), 98 et 78 kms en 1950 (Kubler), 85 et 97 kms en 1951 (Koblet). On ne parle même pas du Grand Prix des Nations cher à Jacques Anquetil (neuf victoires) ni du kilométrage des épreuves contre-la-montre des Jeux Olympiques de jadis : plus de 300 kms en 1912 et 188 kms en 1924 entre Paris et la Normandie.

Pendant les "années Bobet" puis les "années Anquetil", il y avait généralement un ou deux contre-la-montre individuels (éventuellement, un autre par équipes) pour un total d’environ 100 kilomètres. Puis les organisateurs, pris de folie, ont multiplié l’exercice : en 1983, on ne compte pas moins de quatre contre-la-montre plus un prologue et un contre-la-montre par équipes (total : 244,60 kms dont 144,60 individuels). En 1980, deux contre-la-montre par équipes, un prologue et deux étapes individuelles. En 1979, un prologue et quatre étapes contre-la-montre, pour un total de 165,3 kms.

Sans le chrono, notre mémoire du Tour serait bien malheureuse

Depuis les années 2010, c’est le contraire : 33 et 12 kms contre-la-montre en 2013 (Tony Martin et Chris Froome) ; 54 kms en 2014 (Tony Martin) ; 13,8 kms le premier jour (Rohan Dennis) et 28 kms par équipes en 2015 ; 37,5 et 17 kms en 2016 (Dumoulin et Froome) ; 14 et 22,5 kms en 2017 (Thomas et Bodnar) ; 31 kms en 2018 (Tom Dumoulin), 27,2kms en (Julian Alaphilippe) et une course par équipes en 2019. On ne risque plus d’avoir un coureur qui écrase la course contre-la-montre et tue le suspense pour le reste du Tour comme dans les années Indurain. Sans doute est-ce le but.

Et pourtant ! Sans quelques célèbres étapes contre-la-montre, notre mémoire du Tour serait bien malheureuse. Imaginez qu’on efface la dernière étape du Tour 1968, où Jan Janssen détrône Hermann Van Springel ; qu’on gomme la dernière de 1989, avec les huit minuscules secondes qui font perdre Laurent Fignon et gagner Greg LeMond ; qu’on zappe l’étape de Vassivière en 1990, qui permet au même LeMond de prendre le meilleur sur Claudio Chiappucci juste avant la remontée vers Paris.

Les grandes rivalités se sont aussi illustrées contre la montre : en 1997, en 63,5 kms entre Bordeaux et Saint-Emilion, on s’est demandé un moment si Jan Ullrich n’allait pas supplanter son leader Bjarne Riis… En 1964, après le match du Puy-de-Dôme épaule contre épaule, la France entière, passionnée du Tour ou pas, a frémi le 14 juillet pendant qu’Anquetil et Poulidor faisaient durer le suspense entre Versailles et Paris.

Raymond Poulidor et Jacques Anquetil.

Raymond Poulidor et Jacques Anquetil.AFP

Une belle allégorie de la vie

C'est aussi à l’issue d’un contre-la-montre, à l’Ile Rousse en Corse, que Poulidor avait pour la première fois battu Anquetil au chronomètre, dans Paris-Nice en 1966, avant de perdre la course dans des circonstances tumultueuses. En 1967 encore, alors que le premier prologue avait José-Maria Errandonea pour vainqueur (plus tard, Chris Boardman, Thierry Marie et Fabian Cancellara y brilleraient de mille feux), Poulidor remporta la seule étape contre-la-montre de la course, qui fut aussi la dernière épreuve arrivant dans l’ancien Parc des Princes.

Enfin, dans la légende du vélo, il y a cette phrase d’Antonin Magne, vainqueur en 1934 de la première étape contre-la-montre du Tour (90 kms entre La Roche-sur-Yon et Nantes) : alors qu’en 1962 Jacques Anquetil, le prince du chronomètre, s’apprête à rejoindre et dépasser sans un regard Raymond Poulidor parti trois minutes avant lui (et qui a gagné l’étape de la veille à Aix-les-Bains), "Tonin le sage", directeur sportif de "Poupou", lance à son champion, depuis son porte-voix : "Rangez-vous, Raymond, et regardez passer la caravelle !" C’est beau, non ?

Alors on en redemande, et on ne veut pas seulement quelques kilomètres contre-la-montre pour faire joli dans le parcours ou plaisir aux maires du canton. On en redemande sur 40 ou 50 kilomètres, voire plus, pour la beauté du geste et l’intensité du sport, pour le plaisir esthétique d’admirer les jambes enrouler les braquets et la satisfaction un peu sadique de voir un champion en rattraper un autre. Parce que dans "Tour de France" il y a "souffrance" et que courir seul contre le vent, le chronomètre et la solitude, c’est dur. Parce que le contre-la-montre est une belle allégorie de la vie.