Au vélodrome couvert de Roubaix, le "Stab" (Jean Stablinski), on vaccine depuis quelques jours. Tant mieux. Prenons la nouvelle comme une consolation de voir, dimanche, le vélodrome André-Pétrieux tout proche privé de vélo, de sprint, de vainqueur. Pour la deuxième année consécutive, ce sera un dimanche d'avril sans Paris-Roubaix. Du jamais vu depuis les années 1940 à 1942 où, entre Émile Masson et Marcel Kint, le palmarès était resté vierge. C'était la guerre. Il paraît que le Covid-19 en est une aussi.
Derrière Paris-Roubaix, il y a toujours une guerre qui veille. 'L’enfer du Nord', ce ne furent pas d'abord les pavés de Seclin et de Mons-en-Pévèle, mais bien les tranchées de Vimy et de Souchez. Envoyé en reconnaissance par Henri Desgrange avec le champion Eugène Christophe, le journaliste Victor Breyer écrit dans L’Auto du 30 mars 1919 : "On entre alors en plein champ de bataille. Plus rien que la dévastation dans ce qu’elle a de plus affreux, de plus tragique. L'abomination de la désolation ! Plus d’arbres, tout est fauché. Le sol ? Non, la mer ! Pas un mètre carré qui ne soit bouleversé de fond en comble. C'est l’enfer ! Les trous d'obus se succèdent sans interruption aucune."

Les pavés de Roubaix ne vibreront pas dimanche.

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Paris - Roubaix
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Mais nos aïeux n’avaient peur de rien : Paris-Roubaix fit son retour dès le 20 avril 1919 (vainqueur : Henri Pélissier), moins de six mois après le 11 novembre. On parlait à peine de la grippe espagnole qui décimait villes et campagnes alors que la guerre de 14-18 avait déjà tué près de dix millions de personnes dont un million et demi de Français : un soldat français sur cinq n'était pas revenu, sauf pour figurer sur le monument aux morts de sa commune.
Pendant une autre guerre, celle de Cent ans, la comptine chantait "Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry, Vendôme". Pour Paris-Roubaix, on pourrait énumérer d'autres noms qui font tinter aux oreilles leur pesant de souvenirs : Solesmes, Orchies, Wallers, Gruson, Doullens, Cysoing, Tilloy, Hornaing, Camphin-en-Pévèle, Gruson et son carrefour de l'arbre, où se déroula la bataille de Bouvines remportée un dimanche de juillet 1214 par Philippe Auguste.
L’histoire ne dit pas si le roi de France avait eu le temps de boire une pinte au café du carrefour avant de venir à bout d’Otton IV de Brunswick, de Jean sans terre et du comte des Flandres, à ne pas confondre avec le "Lion des Flandres", Johan Museeuw. Celui-ci faillit perdre sa jambe après une chute dans la tranchée de Wallers Arenberg en 1998 avant de revenir deux ans plus tard en vainqueur. Sur la ligne d'arrivée, il pointa du doigt sa jambe gauche et la souleva pour bien montrer que la course n'avait pas fait de lui ce qu'après d'autres guerres on aurait appelé un ancien combattant.
"C'est un projet diabolique" disaient ses organisateurs dès la création de Paris-Roubaix, en 1896. Le clergé avait manifesté son hostilité, la course devant se dérouler le jour de Pâques (c'était avant la loi de 1905) et, en 1898, le Préfet de police avait refusé que la course parte de Paris… à cause des embouteillages. Direction Saint-Germain, puis Suresnes, Argenteuil, Saint-Denis, Chantilly puis Compiègne.
Dans les années 1960, la ville gagnant sur la campagne et la pose d'enrobé sur les chemins encadrant les champs de betterave, c'est l’essence même de Paris-Roubaix qui sembla menacée. En 1965, on ne comptait plus que 22 kilomètres de pavés ! Heureusement, Jean Stablinski et Albert Bouvet s'en allèrent dénicher la tranchée d'Arenberg et bien d'autres pavés qui devinrent des "secteurs".

La trouée d'Arenberg, un enfer dans l'enfer

Crédit: Eurosport

A croire qu'ils les fabriquaient pour les besoins de la course ! "Il y a ceux qui croient au paradis sans l’avoir vu, et ceux qui croient à l’Enfer du Nord pour avoir foulé ses pavés, écrit Philippe Bordas dans Forcenés (Éditions Fayard) ; non les pavés courtois, jointés pour la parade des calèches -les pavés de Proust- mais des blocs chus d’un obscur désastre, rocs issus du chaos primordial, retaillés, alignés de main d’homme : les aérolithes de Paris-Roubaix."
Il y a les noms des lieux où s’est écrite la légende. Il y a aussi, surtout, ceux des champions qui l’ont composée avec la pluie et la poussière, la boue, les chutes et les crevaisons. Tous les plus grands ont gagné à Roubaix : Fausto Coppi, Louison Bobet, Eddy Merckx (trois fois), Bernard Hinault, que la victoire en 1980 ne fit pas changer d’avis : cette course, disait-il, c’est "une connerie".
Il manque Jacques Anquetil, que les pavés n'inspiraient pas mais qui sut gagner Liège-Bastogne-Liège. Il y a même Maurice Garin, vainqueur en 1897 et 1898 alors qu’il était encore italien. Sans oublier, évidemment, les spécialistes : les deux recordmen aux quatre victoires chacun, Roger de Vlaemink et Tom Boonen ; les triples vainqueurs, Rik Van Looy, Fabian Cancellara, Johan Museeuw, Octave Lapize et Francesco Moser. Lapize qui tomba dans un combat aérien le 14 juillet 1917. Un autre ancien vainqueur de Paris-Roubaix, François Faber, disparut en Artois le 9 mai 1915 et son corps ne fut jamais été retrouvé. Sous les pavés, peut-être…
D'autres images surgissent dans les souvenirs d'enfance puis de jeunesse, à commencer par celle de Felice Gimondi crotté de boue des pieds à la tête, levant en 1966 les deux bras sur la ligne, avec des mains intégralement gantées. Puis, un an plus tard, Jan Janssen battant au sprint Van Looy et Rudi Altig tandis que Raymond Poulidor, 7e, réalisait l’un de ses six "Top 10" dans la classique sans jamais la conquérir.
Et puis Walter Godefroot, Jan Raas, Hennie Kuiper, Eddy Planckaert, et les trois vainqueurs sur l’avenue des Nations Unies, lorsque "La Redoute" et "Merlin Plage" étaient écrits en plus grosses lettres que "L'Équipe" et "Le Parisien Libéré" : Sean Kelly (également vainqueur au vélodrome), Eric Vanderaerden et Dirk Demol. C’est de nouveau au vélodrome que triomphèrent deux fois Marc Madiot et Gilbert Duclos-Lassalle, et enfin Frédéric Guesdon, tricolore sans successeur à ce jour.
Quant aux noms des trois derniers vainqueurs avant la guerre contre le Covid-19, ils suffisent à décrire le monument qu'est Paris-Roubaix pour le cyclisme : Greg Van Avermaet (2017), Peter Sagan (2018) et Philippe Gilbert (2019). On pensera à tout cela, dimanche, en feuilletant des vieilles coupures de presse et des livres d'images cornés à force d’être lus, histoire d’attendre le 3 octobre et le frisson retrouvé du dernier virage avant l’entrée sur le vélodrome. En espérant que, cette fois, on n’aura pas espéré en vain et que, comme à Cyrano de Bergerac, qui n’était pourtant pas de la région, il est une chose que la pandémie n’aura pas enlevé au futur vainqueur : son panache.

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