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Charly Mottet: "Quatrième du Tour, les gens s'en foutent"

Mottet: "Quatrième du Tour, les gens s'en foutent"
Par Eurosport

Le 12/07/2013 à 13:00Mis à jour Le 13/07/2013 à 00:23

Ancien maillot jaune, quatrième du Tour à deux reprises, Charly Mottet porte un regard sans concession sur sa carrière, le cyclisme et le Tour en particulier.

Coincé entre les deux derniers géants du cyclisme français, Bernard Hinault et Laurent Fignon, Charly Mottet n'a pas marqué l'esprit du public autant qu'il aurait mérité de le faire. Pourtant, quelle carrière. Numéro un mondial en 1989, vainqueur notamment du Tour de Lombardie, du Dauphiné (par trois fois), du Tour de Romandie, du Grand Prix des Nations (trois fois), il a aussi fini deuxième du Giro en 1990 et quatrième du Tour en 1987 et 1991.Un tel CV ferait aujourd'hui de lui, et de très loin, la star du cyclisme français. Une autre époque. Sur le Tour, où nous l'avons retrouvé, il revient sur sa carrière et sur le cyclisme d'aujourd'hui, qu'il ne trouve pas si différent du sien, contrairement à une idée reçue.

Que fait Charly Mottet sur le Tour aujourd'hui?
Charly MOTTET : Je travaille pour Orange, qui m'a proposé de faire le Tour en conduisant des invités tous les jours. Je fais ça depuis quatre ans maintenant. Pendant sept ans, je l'ai fait pour ASO en tant qu'assistant de direction auprès de Jean-Marie Leblanc. Ensuite, j'ai travaillé cinq années dans les médias, comme consultant, auprès du Dauphiné Libéré. Puis le Dauphiné a cessé de venir sur la course, alors j'ai rejoint Orange.

Vous prenez du plaisir?
C.M. : Oui, l'idée, c'est de faire découvrir les coulisses du Tour, ce que les gens ne voient pas forcément à la télévision. Leur montrer la course de l'intérieur. On emmène les gens à la signature le matin, pour qu'ils puissent voir les coureurs. Ensuite, on est sur le parcours de l'étape, environ 15 minutes devant le peloton, et on amène les invités jusqu'à l'arrivée, où ils suivent la fin de la course.

De quoi parlez-vous avec les gens?
C.M. : De tactique, surtout. On a Radio Tour dans la voiture, on analyse en direct ce qui se passe. Les gens aiment bien comprendre pourquoi il se passe telle ou telle chose. Ils sont curieux de ça. Les oreillettes, les ravitos, toutes ces petites choses. On essaie de faire partager notre passion. On me parle de ma carrière, aussi. Puis j'ai fait dix Tours de France, ça fait des souvenirs, et j'ai forcément quelques anecdotes à raconter aux gens.

Vous avez été coureur, sélectionneur de l'équipe de France, organisateur. Avec le rôle qui est le vôtre aujourd'hui, avez-vous découvert une autre facette de la course vous aussi?
C.M. : Aujourd'hui, moins, parce que ça fait quatre ans. Je suis habitué. Mais c'est vrai qu'au début, j'ai appréhendé la course d'une autre façon, oui. C'est très plaisant. Quand on est coureur ou directeur sportif, on est entre nous, entre spécialistes, entre gens qui ne vivent que par et pour ce métier. Seule la performance compte. Ensuite, comme organisateur, j'ai surtout eu affaire aux autorités et à la presse. Il m'a fallu beaucoup  de rigueur. Là, depuis quatre ans, j'ai découvert le grand public.

Vous l'aviez quand même côtoyé en course…
C.M. : Quand j'étais coureur, je voyais bien les gens au bord de la route, mais j'étais focalisé sur la compétition et heureusement d'ailleurs, chacun son truc ! Là, j'ai compris en étant au contact de tous ces invités qu'en réalité, le côté convivial des choses, le côté festif, l'aspect touristique, les paysages, étaient très importants pour les gens. Sur le Tour, ça représente 70% de l'intérêt que porte le public.

A ce point?
C.M. : Oui. Je n'avais pas mesuré ça. Surtout, je n'étais pas sensibilisé à l'image que nous pouvions renvoyer en tant que coureur. En réalité, les gens s'attachent à peu de choses. Ils voient les coureurs de façon furtive. Quelques secondes à peine. J'ai connu ça. Il suffit de refuser un jour un autographe, de faire la gueule une fois, et vous ruinez une image auprès du public. Mais sur le Tour, on ne peut pas répondre à toutes les sollicitations.

Vous parliez tactique. Vous reconnaissez-vous toujours dans le cyclisme d'aujourd'hui?
C.M. : Oui, bien sûr. Les bases de la tactique restent les mêmes. Que ce soit notre génération ou celle-ci. Avec ou sans oreillettes, c'est pareil.

N'y a-t-il pas moins de place pour l'instinct de nos jours?
C.M. : Les coureurs d'aujourd'hui sont peut-être plus disciplinés. Ils ont surtout les infos beaucoup plus rapidement. A mon époque, le temps que l'info parvienne à tout le monde quand quelqu'un avait attaqué, parfois ça prenait un bon moment. Mais en même temps, ceux qui faisaient la course devant ne mettaient pas trois heures à savoir ce qui se tramait. La différence, aujourd'hui, c'est que tout le monde, même au fond de la classe, est instantanément au courant du moindre mouvement.

Mais on a le sentiment que tout est plus figé. Regardez les étapes de plaine, on ne voit plus jamais d'échappée de dix, douze coureurs. Ils sont trois ou quatre en moyenne et n'ont du coup aucune chance d'aller au bout…
C.M. : Il y avait peut-être un peu plus de liberté à ce niveau-là, oui. Plus d'initiatives, ça oui, je suis d'accord. Les coursiers faisaient le tri. Mais fondamentalement, sur le fond de la course, ça n'a pas changé tant que ça. Il ne faut pas tout mettre sur le dos des oreillettes. Elles sont utiles, surtout sur les courses où il y a énormément de monde, comme sur le Tour ou les grandes classiques. Pour des questions de sécurité et d'organisation dans le peloton.

Franchement, auriez-vous aimé courir avec des oreillettes?
C.M. : Mais j'ai couru avec. J'ai connu le tout début des oreillettes dans le peloton, à la fin de ma carrière, en 1994. Mais ça ne marchait pas. On avait une sorte de gros boitier sous le casque. Dès qu'on était 300 mètres devant notre voiture ou le peloton, plus personne n'entendait.

Sur le Tour, vous avez tout connu. Le maillot jaune, des victoires d'étape, le général, des désillusions. Votre meilleur Tour, c'était 1987?
C.M. : C'est sans doute le plus réussi, oui. J'avais eu le maillot jaune parce que j'avais pris une échappée puis j'avais fait de bons chronos. Je termine quatrième. J'avais pris le maillot au Futuroscope, après un chrono de 87 kilomètres. 87 kilomètres…Mais c'était une autre époque. Jacques Goddet et Felix Levitan étaient aux manettes. Ils voulaient une classique par jour. On faisait un chrono, il fallait que ce soit le Grand Prix des Nations. On passait dans le Nord, hop, les pavés. On allait à Liège, il fallait monter La Redoute…

C'était too much?
C.M. : Non, c'était comme ça.  Pour nous, c'était normal. Moi, j'ai toujours connu ça. Deux chronos de 70 ou 80 bornes, c'était la norme.

L'an passé, tout le monde trouvait que les rouleurs étaient favorisés parce qu'il y avait 100 kilomètres de chrono sur trois semaines…
C.M. : Oui, c'est juste et c'est marrant. Chaque époque a ses normes.

1989 avait été un bon Tour pour vous aussi, même si vous étiez resté dans l'ombre du duel Fignon-LeMond…
C.M. : Je fais un très bon Tour. Dans les Pyrénées, à Superbagnères, j'avais foutu le bordel. Une étape incroyable. On était parti tôt avec Pascal Richard et Robert Millar. Il y avait Aspin, Peyresourde. Delgado était revenu. Millar gagne, je fais troisième (NDLR: il passe alors troisième du général et finira sixième à Paris). Mais c'est la dernière année où j'ai joué le général.

Pourquoi?
C.M. : L'année suivante, en 1990, je termine deuxième du Giro mais derrière, j'étais râpé au Tour de France. Je n'avais plus d'énergie.  Mais je gagne la première étape de ma carrière à Revel, alors que j'étais à la rue au général. Je rentre chez moi. Tout le monde me dit "Charly, super Tour". Alors que j'avais fait un bien meilleur Tour l'année d'avant. Et de loin. Je me suis dit "merde, ça sert à quoi?" Tu fais un super Tour et personne ne s'en souvient? Si tu veux être connu et marquer le public, il vaut mieux gagner une étape. Pour les gens, ce qui compte, ce qui reste, ce sont les victoires. Les gens me parlent de mes victoires d'étape, du maillot jaune aussi, mais pas du fait que j'ai fini quatrième par deux fois. Quatrième du Tour, les gens s'en foutent. Alors, quand j'ai compris ça, en 1990, j'ai dit "le général, c’est terminé".

Pourtant, l'année suivante, vous finissez à nouveau quatrième…
C.M. : Oui, mais j'ai joué le général par défaut. Je gagne une étape, je me replace et après je m'accroche parce que les jambes sont là.

Vous étiez entre deux monstres, Hinault et Fignon. Vous n'avez pas la même notoriété malgré une carrière remarquable…
C.M. : Parce que je n'ai pas gagné le Tour, tout simplement. Puis le cyclisme français était gâté. Je me souviens qu'en 1985, pour mon premier Tour, à 22 ans, il y avait eu un très long chrono entre Strasbourg et Sarrebruck. Hinault gagne, LeMond fait deux et je fais trois. Vous imaginez, aujourd'hui, un Français gagnant un chrono du Tour avec un autre finissant troisième? Ça ferait rigoler tout le monde. Il y avait abondance de biens…

Au final, avez-vous des regrets par rapport au Tour? Le fait de ne jamais être monté sur le podium par exemple?
C.M. : Non. Sur le Tour, on est toujours à sa place. Il n'y a pas à discuter.

Le plus grand moment de votre carrière, c'est quoi selon vous? Votre victoire au Tour de Lombardie en 1988?
C.M. : Non, celle au Grand Prix des Nations. La Lombardie, c'était fort aussi, mais c'est différent. Les Nations, c'était 90 kilomètres. C'est la performance athlétique à l'état pur. On ne peut pas tricher, feinter, rester dans les roues. C'était le Championnat du monde des rouleurs.

Nous n'avons pas parlé de ce Tour 2013. En un mot, est-il plié selon vous? (NDLR: L'entretien a été réalisé avant la folle étape de vendredi)
C.M. : Non, pour la simple et bonne raison que, sur le Tour, tout le monde peut connaitre un coup de moins bien. Et vu le programme à venir, un coup de moins bien dans le Ventoux ou à l'Alpe, c'est trois ou quatre minutes, même si on s'appelle Froome.

Mais peut-être n'aura-t-il pas de coup de moins bien…
C.M. : Si, il en aura. Tout le monde en a. Le problème, c'est de savoir quel jour il sera moins bien. S'il est moins bien à Tours, tout le monde s'en fout, personne ne le verra. En tout cas, s'il ne le dit pas, on ne le verra pas. C'est ça la problématique du Tour: tout le monde a des jours difficiles, mais tout dépend du moment et, aussi, de la capacité des autres à le voir.

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