Cyclisme : Henri Desgrange, l’accoucheur du Tour
Publié 16/08/2020 à 11:00 GMT+2
Mort le 16 août 1940, un été sans cyclisme, Henri Desgrange repose à Grimaud, où ASO a fait déposer une gerbe ce dimanche sur sa tombe. Le créateur du Tour de France n’a pas reçu de la postérité la place qu’il méritait.
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Je me demandais, au cœur des années soixante, ce que pouvaient bien signifier ces initiales inscrites sur le maillot jaune, que je lisais à tort comme étant "JeD". J’ai ouvert des livres et découvert Henri Desgrange. "HD", c’était lui, le créateur du Tour de France. En 1983, dans une époque où l’on chérissait moins le patrimoine, les initiales ont disparu. Pour revenir en 2003, l’année du centenaire, et de se promener sur le maillot : en haut, sur le côté, sur les épaules ou en bas, comme en 2019. Initiales discrètes mais présentes. Pas sûr que les coureurs qui revêtent le glorieux maillot, tout à leur joie, sachent à quoi elles correspondent ni qui était Henri Desgrange, disparu il y a tout juste 80 ans à Beauvallon, dans le Var, le 16 août 1940. Un millésime qui sonne comme un double faire-part de deuil.
Henri Desgrange fut d’abord clerc de notaire, avant de se lancer dans le cyclisme et de signer, le 11 mai 1893, le premier record du monde de l’heure 35,235 kilomètres sur un vélo de douze kilos, sans roue libre, avec un braquet de 4,70 mètres. Persuadé avant tout le monde que la bicyclette est "un bienfait social" , il publie un livre dont le titre fera florès : "La tête et les jambes". La télévision en fera soixante-dix ans plus tard une émission à succès dont un certain Laurent Fabius sera la jeune vedette.
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Devenu directeur de publicité chez l’industriel Adolphe Clément, Henri Desgrange quitte finalement tout pour faire construire des vélodromes (dont le Vel d’Hiv à Paris) et diriger en 1901 le quotidien L’Auto-Vélo, sur fond de rivalité brutale avec Le Vélo, le journal de Pierre Giffard. Par décision de justice du 19 janvier 1903, L’Auto n’a plus le droit d’adjoindre "Vélo" à son nom. Il va falloir une idée de génie pour faire décoller les ventes.
Une "folie" devenue plus grande course du monde
Ainsi va naître le Tour de France, dont la création est ainsi résumée par Jacques Marchand dans un de ses livres sur l’histoire du Tour : "Le journaliste Géo Lefèvre en est le concepteur ; l’administrateur Victor Goddet, le promoteur ; et le patron de presse Henri Desgrange, l’accoucheur... malgré lui." Géo Lefèvre lui a vendu cette idée folle lors d’un déjeuner au restaurant Zimmer, boulevard Montmartre, devenu ensuite le Madrid. Ils sont installés à la table 9, qui fut aussi celle de Baudelaire. "Tu es fou, Géo, tu veux me tuer Garin, tu veux me tuer mes coureurs !" répond d’abord Desgrange. Mais Victor Goddet est d’accord pour financer cette folie. La folie, après maintes péripéties, a eu lieu chaque année sauf pendant les deux guerres mondiales, éclairant les mois de juillet… sauf en 2020 pour cause de Covid-19.
Le 1er juillet 1903, dans son style toujours emphatique, Henri Desgrange écrit dans L’Auto, sous le titre "La semence" : "De Paris aux flots bleus de la Méditerranée, de Marseille à Bordeaux en passant par toutes les villes roses et rêveuses qu’endort le soleil, à travers le calme des campagnes vendéennes, tout le long de la Loire qui coule lente et silencieuse, ces hommes vont s’enfuir éperdument, inlassables, rencontrer sur leur route tous ces sommeils qu’ils vont secouer, trouver des vigueurs nouvelles, faire naître des ambitions d’être quelque chose, fût-ce par le muscle seulement, ce qui vaut mieux encore que de n’être rien du tout (…) Amis coureurs qui allez être trois semaines durant notre porte-parole à travers la France entière, (…) pendant trois semaines vous êtes les rudes et inconscients semeurs d’énergie, au passage desquels la foi sportive va triompher une fois de plus."
Un homme héroïque
Pourtant, Henri Desgrange croit et écrit en 1904 que le Tour est mort. Trop d’incidents, d’agressions de coureurs par des spectateurs, de tricheries en tout genre. Il se trompe. Mais il va rester toujours vigilant pour que "son" enfant ne tombe ni dans la monotonie, ni dans la facilité. Homme "séduisant, héroïque, peau de vache à ses heures" selon Jacques Marchand (un jour, il gifle René Vietto qui lui a tenu tête, puis l’embrasse pour se faire pardonner), Desgrange est austère onze mois sur douze. Mais, au plus près du peloton, il est saisi d’une "débordante gaîté". Il peut aussi se montrer héroïque : en 1914-18, à 52 ans, il s’est engagé et a tenu à être envoyé au front. Après la guerre, il ne se privera jamais de s’en prendre aux "Boches" dans ses éditos…
Au fil des années, Henri Desgrange invente les équipes nationales, la caravane publicitaire et les étapes contre la montre. Il ne manque jamais de dire leurs quatre vérités aux coureurs. En 1927, il écrit dans son éditorial quotidien de L’Auto, qui cartonne en juillet à 600.000 exemplaires : "Ce que l’on appelle le métier, autrement dit la nécessité du travail qui pèse lourdement sur l’humanité, aboutit maintenant à une recherche du moindre effort"…
En 1936, malade, il a confié la direction du Tour à Jacques Goddet, fils de Victor. Mais il pense à la suite. Sur une grande feuille de papier, d’une écriture serrée à l’encre noire, Henri Desgrange écrit : "Ce que sera le Tour 1940". Il y annonce la principale innovation : une prime quotidienne de 6000 francs pour le porteur du maillot jaune : "Il faut que le Tour de France soit, pour les vainqueurs, la somme d’efforts différents, prolongés depuis le départ jusqu’à l’arrivée. Il ne faut pas que, comme Bartali en 1938, Silvère Maes en 1939, le futur vainqueur puisse rester tapi dans le gros peloton de l’arrière, en venant, une année sur les 20 kms du Tourmalet, l’année suivante dans les 30 kms de l’Izoard, jeter toutes ses réserves encore intactes dans une lutte devenue inégale. Le Tour de France ne sera plus la course de côte qu’il devenait chaque année davantage."
Mais il n’y aura pas de Tour de France en 1940 et Henri Desgrange meurt chez lui, à Beauvallon (Var) le 16 août, dans la chaleur de ce premier été d’occupation allemande. Il ne verra pas les contorsions de L’Auto pour aider la Résistance tout en acceptant les rubriques imposées par l’occupant. Ni comment son vélodrome le plus célèbre, le Vél d’Hiv, deviendra le sinistre théâtre de la rafle des juifs.
Henri Desgrange, qui a une stèle au sommet du Galibier depuis 1948, a attendu 1984 pour avoir une rue à Paris, dans le quartier de Bercy. Seuls Jacques Seray et Jacques Lablaine lui ont consacré (L’homme qui créa le Tour de France, aux Editions Crystal) une biographie fouillée. Moins connu que Pierre de Coubertin, il est pourtant une personnalité d’égale importance dans l’histoire du sport. En remportant son second Tour de France en 1948, Gino Bartali ne s’y était pas trompé en déclarant : "Du paradis, j’espère que M. Desgrange me voit et m’estime toujours."
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