Un visage presque adolescent. Un coup de pédale d'une rare légèreté. Une aisance insolente. Avant de tout perdre dans le contre-la-montre samedi, Primoz Roglic s'était presque fait voler la vedette par Sepp Kuss, son coéquipier américain, dans cette troisième semaine. Plus encore que Tom Dumoulin, certes dans le Top 10 au classement général, ou Wout Van Aert, Kuss est le Jumbo-Visma qui a crevé l'écran ces derniers jours. Pour beaucoup, une découverte.

Si le grand public a probablement eu une révélation en le voyant accompagner Roglic, Pogacar et Lopez sur les pentes délirantes du col de la Loze, sans doute son acte de naissance de grand grimpeur, cela fait pourtant quelque temps que Sepp Kuss pointe le bout de son nez. C'est au printemps 2017 qu'il tape pour de bon dans l'œil de l'équipe Jumbo.

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A l'époque, Kuss écume le circuit continental nord-américain au sein de la petite équipe Rally Racing. Lors du Tour de Californie, il termine 10e de l'étape-reine, au sommet du Mont Baldy, avant de finir dans le Top 10 du Tour de Gila. Les recruteurs de la formation néerlandaise décident de mettre la main dessus. Depuis, il a commencé à garnir sa carte de visite, avec en coups d'éclat principaux une victoire d'étape sur le Tour d'Espagne l'an dernier ou sur le tout récent Dauphiné.

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Du ski de fond au vélo

A tout juste 26 ans (il les a fêtés dimanche avec une 6e place au Grand Colombier), Sepp Kuss est encore jeune. Dans le peloton pro, il est même presque un gamin. A l'âge où un Bernal remportait le Tour de France et où un Pogacar s'apprête à y décrocher son premier podium, l'Américain entamait tout juste sa carrière professionnelle, loin du barnum du World Tour. C'est que, pour Sepp, le vélo n'a rien eu d'une évidence. Le professionnalisme et la route, encore moins.

Kuss est né et a grandi à Durango, dans le Colorado, au cœur des Rocheuses. Sa famille avait émigré là au début du XXe siècle depuis l'Europe et plus précisément... la Slovénie. Un signe, peut-être. Issu d'une famille de sportifs, il a longtemps suivi les traces de son père, Dolph, entraîneur de l'équipe américaine de ski de fond dans les années 60-70. Sa vraie passion, c'était pourtant le hockey sur glace, avant qu'il ne réalise que son gabarit trop léger ne l'autoriserait pas à assouvir ses rêves. Un homme va alors beaucoup compter dans la destinée de ce dingue de sport. Il s'appelle Chad Cheeney. En 2006, ce cycliste et coach passionné a cofondé le Durango Devo Program.

La même année, il voit débarquer un gamin de dix ans. "C'était Sepp. Sa mère l'a déposé et m'a dit qu'elle n'arrivait plus à le tenir, nous raconte Chad Cheeney. Il était en 6e à l'époque et connaissait d'autres gamins qui s'étaient inscrits. C'est drôle parce que, la première sortie qu'on a fait à vélo, il est tombé, face contre terre, et il a fallu lui faire des points de suture."

Durango, ce paradis du VTT si loin de la route

Il faudra plus que cette anicroche initiale pour le décourager. Sepp Kuss tombe raide amoureux du vélo. Du VTT, surtout. Le Devo Program se révèle un formidable centre de formation dans cette discipline, jusqu'à aujourd'hui. Le coach Cheeney sort pépite après pépite. Ces dernières années, plusieurs de ses poulains ont décroché des médailles aux Mondiaux VTT dans diverses catégories. "Sepp, lui, faisait du vélo pour le plaisir, reprend Cheeney. C'était un gamin avec un certain potentiel, capable de suivre des plus grands que lui, mais il voulait d'abord s'éclater."

S'il progresse vite et se fait un petit nom dans les catégories de jeunes en VTT avant de débuter en Coupe du monde à 18 ans, en 2014, jamais il n'aurait envisagé de faire du cyclisme son métier. Encore moins sur la route. "A Durango, confiait à Procycling Magazine Sepp Kuss au mois de mai, le VTT est roi. Personne n'avait de vélo de route là-bas. Pour tout le monde, c'était nul d'avoir ça. Quand on croisait un gars avec un vélo de route, c'était : 'mec, pourquoi tu ne prends pas un VTT, c'est tellement plus fun ?'"

Et Sepp de raconter que quand il rentre à la maison à l'intersaison (il est installé en Andorre le reste du temps, avec sa compagne, la cycliste espagnole Noémie Ferré), ses potes ne ratent pas l'occasion de le chambrer, lui, le "routier" : "Ils m'emmerdent avec ça. Mais pas d'une mauvaise manière. Ils savent que je ne suis pas un "traitre'. Quand je rentre, je reprends mon VTT et je bois des bières avec eux."

Sepp Kuss (Jumbo Visma)

Crédit: Getty Images

L'Europe, pour ouvrir son horizon

Sepp Kuss avait plus envie de vélo qu'il n'avait que besoin du cyclisme. En 2014, il intègre d'ailleurs la fac, à l'Université du Colorado, basée à Boulder. Là-bas, il étudie la littérature anglaise. Mais il roule, aussi. Plus que jamais. "A Boulder, c'était comme être dans un magasin de bonbons pour lui, s'amuse le coach Cheeney. Il y a tellement de routes de montagne épiques dans le coin."

De fil en aiguille, du plaisir à la compétition, du VTT à la route, son cheminement jusqu'aux sunlights du Tour de France sera le fruit d'une succession de rencontres. Des gens qui ont fini par le convaincre que sa place était là, parmi le gratin. Jusqu'au grand saut chez Jumbo.

Mais là encore, c'est autant la découverte culturelle que la perspective sportive qui a attiré ce garçon curieux de tout. "Quitte à me lancer sur la route, je voulais le faire dans une équipe européenne, avouait-il à ProCycling. C'était excitant pour moi de sortir de ma zone de confort, de découvrir des nouveaux endroits, une autre culture, d'autres gens, de m'imprégner d'idées différentes."

En moins de trois ans, chez Jumbo-Visma, il a changé de dimension. Et cette troisième semaine de Tour va encore y contribuer. C'était l'objectif que son équipe lui avait assigné. Alors, dans les Pyrénées, il a laissé filer, terminant à plus de 25 minutes à Loudenvielle. Mais au Grand Colombier, et plus encore dans les Alpes, Kuss donne sa pleine mesure. Au-delà des 2000 mètres, l'enfant des Rocheuses se régale. Un terrain de jeu naturel pour lui. Son endurance fait le reste, selon Chad Cheeney : "Je ne suis pas surpris de le voir aussi solide en troisième semaine. Ce gamin pourrait rouler pendant des jours sans s'arrêter."

Primoz Roglic, Sepp Kuss - Tour de France 2020 - Getty Images

Crédit: Getty Images

Il déteste le chrono

A l'instar des Sky jadis, où des Chris Froome, des Richie Porte, des Mikel Landa ou des Geraint Thomas ont joué les équipiers de luxe avant d'assumer, ici ou ailleurs, des responsabilités plus importantes, il est tentant, sur la foi de ces dernières journées, d'imaginer l'Américain en futur leader. Encore faudrait-il en avoir les moyens, et plus encore l'envie.

Sur le premier point, il lui faudrait d'abord gommer ses lacunes contre la montre. Un exercice qu'il déteste, parce qu'il n'y éprouve aucun plaisir. "Je le travaille, dit-il, mais beaucoup moins que les gars qui jouent le général". "Depuis son enfance, ajoute Cheeney, sa mère jure qu'il n'a aucune souplesse et qu'il serait incapable d'obtenir une position aérodynamique efficace."

Au-delà de ça, il s'agit surtout d'une question de mentalité. "Je n'ai pas l'état d'esprit d'un candidat à la victoire sur un Grand Tour, assure Kuss. J'ai la résilience, je travaille dur, mais il y a aussi tous ces petits sacrifices, et le fait de devoir être concentré sur tous les détails, tous les jours. Ça pompe beaucoup d'énergie, que ce soit en course ou en dehors. Chez certains, ça vient naturellement. Mais pour moi, en tout cas pour l'instant, ça ne me parait pas très appréciable."

"Sepp, c'est le 'glue guy'"

"Je ne pense pas qu'il soit totalement concentré sur la victoire elle-même", glisse Chad Cheeney en guise de confirmation. Il fait son travail sérieusement, mais je ne suis pas certain que 'métier' soit le terme approprié." Pour son formateur, Sepp Kuss s'épanouit davantage dans le rôle qui est le sien aujourd'hui chez Jumbo, en course ou dans la vie de tous les jours :

Il a toujours été un grand fan de la dynamique de groupe, que ce soit chez Devo, à la fac ou maintenant chez les pros. Sepp, c'est le 'glue guy' (celui qui, quand ça ne tourne pas rond dans l'équipe, œuvre pour que le collectif reste soudé, NDLR). Il va détendre ses coéquipiers et l'atmosphère, sortir ou faire une connerie et dédramatiser toutes les situations tendues. Il tient ça de ses parents.

Cette approche presque ludique, il l'a cultivée en VTT, où la compétition s'accompagne, plus que sur la route, d'une omniprésente notion de plaisir. Lors de sa victoire d'étape sur la Vuelta, l'an dernier, Kuss avait provoqué un sympathique petit buzz en donnant du "high five" aux spectateurs, à gauche comme à droite de la route, avant de franchir la ligne d'arrivée. "Avec le coronavrius, ce contact direct avec les gens, c'est ce qui me manque le plus", avoue-t-il.

Kuss a savouré : son arrivée en vidéo

"Il a juste cette façon très élégante d'aborder les choses de la vie"

Voilà pourquoi Sepp Kuss est si précieux et la robotique Jumbo-Visma aurait tout à gagner à mettre en avant la personnalité de son "cool guy" pour soigner son image. Dans l'infernal train jaune, sa fraicheur tranche et fait du bien. Sur ce point, du Colorado au Tour, le Yankee n'a pas changé, jurait la semaine dernière sa mère, Sabina, dans le journal local, le Durango Herald : "C'est toujours notre petit Seppy. Le même que depuis toujours. Il ne s'était jamais imaginé dans le World Tour ou aux Jeux Olympiques. Il est arrivé dans ce milieu avec sa passion et sa personnalité. Il a juste cette façon très élégante d'aborder les choses de la vie."

Mais le petit Seppy ne manque-t-il pas d'ambition ? Son plaisir peut-il devenir l'ennemi de son potentiel ? "Il aime participer aux succès de l'équipe, c'est ce qui le rend heureux, estime Chad Cheeney. Mais je crois que, bien entouré, si on lui amène les choses de la bonne façon, notamment par rapport au contre-la-montre, il peut devenir un candidat au classement général. Au fond de nous, on a tous envie d'être une rockstar. Sepp n'est pas différent."

En attendant, tout Durango suit les exploits de l'enfant du pays. Jeudi, décalage horaire oblige, Chad Cheeney a suivi au petit matin la dernière grande étape des Alpes chez les parents de Sepp. Devant la télé, à 8000 kilomètres des sommets alpins, tout le monde vibre, tremble, crie. Coach Cheeney n'est pas le dernier : "Voir ce qu'accomplit Sepp sur ce Tour me rend très fier. Et, bien sûr, je lève le poing à coups de : 'fuck yeah'".

Primoz Roglic fête sa prise de pouvoir sur le Tour avec son coéquipier Sepp Kuss.

Crédit: Getty Images

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