Ce lundi, Tadej Pogacar fête ses 22 ans. Avec un tout petit peu d'avance, il s'est offert le plus inestimable des cadeaux qu'un coureur puisse imaginer. Il a gagné le Tour de France. Il l'a fait par le biais d'un scénario extraordinaire de dramaturgie et d'émotion, samedi, dans un contre-la-montre qui fera date, quoi que nous réserve l'avenir.

Si la jeunesse qui déboule à tous les étages du peloton (Pogacar, donc, Bernal, Evenepoel, Van der Poel...) est en train de doucement banaliser les victoires majuscules si précoces, il ne faut pas s'y tromper : hisser le maillot jaune sur des épaules aussi jeunes constitue une page historique.

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Dans dix, vingt ou cinquante ans, peut-être regarderons-nous les palmarès des deux derniers Tours avec un petit air de sidération, comme pour se dire : Pogacar a vraiment gagné le Tour à cet âge-là ? Dans son cas, plus encore que celui de Bernal l'an passé, le fait qu'il ait signé cette performance dès sa première participation sublime encore l'accomplissement.

Tadej Pogacar (UAE Emirates) en jaune dans les rues de Paris.

Crédit: Getty Images

Le doute, grand vainqueur du mois de septembre ?

Il y aurait donc de quoi s'extasier devant ce vent de fraicheur. D'autant que sa victoire a quelque chose de rassérénant. Si Primoz Roglic avait l'allure du lauréat logique, son jeune compatriote est le vainqueur le plus dynamique possible. Il a constamment animé la course, osé, entrepris, attaqué.

Cela n'a pas toujours payé au plan comptable, surtout dans la seconde moitié du Tour, mais en agissant de la sorte, il a gardé Roglic en point de mire et lui a toujours manifesté une absence de résignation qui a peut-être contribué à la (relative) contre-performance du maillot jaune samedi dans le chrono. Le plus audacieux a gagné et c'est tant mieux.

Alors, pourquoi, quand tout, sur le fond comme sur la forme, devrait inciter à s'enthousiasmer sans restriction, les applaudissements s'accompagnent de murmures trop bien connus ? Le doute, celui qui pourrit la perception du cyclisme en général et du Tour en particulier, est peut-être le grand vainqueur de ce mois de septembre. Peu de voix s'étaient élevées l'an dernier devant le succès d'un Egan Bernal pourtant issu de la si controversée machine Sky-Ineos. Elles étaient bien plus étouffées que celles qui s'avancent aujourd'hui pour émettre des réserves, et parfois davantage, envers Tadej Pogacar.

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Les casseroles sur le porte-bagages

Pourtant, nous ne sommes pas là en présence d'un coureur au profil initialement éloigné des qualités requises pour remporter le Tour. Un rouleur transformé sur le tard en grimpeur, capable de faire la nique aux voltigeurs la trentaine venue, comme Bradley Wiggins ou Geraint Thomas. Ni d'un coureur obscur dans ses premières années avant de devenir ultra-dominateur, tel Chris Froome. Pogacar a gagné le Tour de Californie à 20 ans, terminé sur le podium de la Vuelta à 21 et son talent est connu de tous. Ce qui ne suffit visiblement pas à l'exonérer d'un certain scepticisme.

Il y a d'abord, comme l'a dit Christian Prudhomme ce week-end, les casseroles que trimbale le cyclisme sur son porte-bagages. Tadej Pogacar ne peut être tenu responsable de deux décennies de grand n'importe quoi, de mensonge organisé et d'industrialisation du dopage. Le Slovène est né deux mois après la fin du Tour 1998, celui de l'affaire Festina, un des symboles de ces années folles. Tout le monde s'accorde à dire qu'en la matière, le pire appartient au passé. Le noir a laissé place, sinon au blanc immaculé, à une zone grise, plus ou moins claire.

Droits de succession

Mais l'heure du chèque en blanc est loin d'être venue, si elle doit venir un jour. Le doute persiste. Trop de duperies, de promesses assénées la main sur le cœur, par des gens dont le masque est ensuite tombé. Juste ou pas juste, le vainqueur du Tour d'aujourd'hui, quel qu'il soit, paie des droits de succession sur un héritage peu enviable, celui de la génération EPO, de Festina, de Riis, des poubelles pleines et des mains sales de l'UCI, d'Armstrong, de Landis, de Rasmussen, de Saunier Duval, de l'affaire Puerto, et ainsi de suite.

Mais deux points bien contemporains concernant directement Tadej Pogacar viennent se greffer au poids de ce passé commun à la famille cycliste. D'abord le niveau de performance sur ce Tour 2020. Beaucoup de records chronométriques sont tombés dans les cols, de Peyresourde au Grand Colombier en passant par Marie-Blanque et d'autres. On n'avait plus vu les ténors du peloton grimper à de telles cadences depuis une époque que l'on pensait révolue.

Reste que l'interprétation de ces données (chronométriques ou en termes de watts) peuvent au moins en partie s'expliquer par des éléments de contexte, surtout dans cette année particulière où le temps de préparation pour le Tour a été démultipliée par la crise du Covid-19. Romain Bardet l'avait souligné à la sortie des Pyrénées, tout le monde battait ses records. Roglic, Pogacar, mais aussi Bardet lui-même, ou Guillaume Martin. "Le niveau de préparation général est supérieur aux autres années. Tout le monde a pu se reposer, avoir du temps pour s'entraîner et partir en stage", relevait Samuel Bellenoue, l'entraîneur de Martin, lors de la première journée de repos.

La Planche a changé la donne

Alors, au-delà de son statut de vainqueur, pourquoi donc focaliser à ce point sur le maillot jaune/à pois/blanc ? Parce que la Planche des Belles Filles est passée par là. Jusqu'à ce week-end, le niveau de performance d'un favori à l'autre était relativement équivalent. Pas de grandes envolées solitaires, de coureur au-dessus du lot. Confirmant une tendance des dernières années, les écarts entre les meilleurs étaient faibles.

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Sauf que dans le chrono décisif de samedi, il y a vraiment eu Pogacar et le reste du monde. Dans les Vosges, il n'a pas seulement gagné l'étape, il a éparpillé la concurrence, notamment dans la montée de la Planche elle-même. Personne n'a pu finir ce chrono dans la même minute que lui. Tom Dumoulin et Richie Porte, deuxièmes ex aequo, ont pointé à 1'21". Le Slovène s'est isolé dans une dimension à part lors de ce contre-la-montre. Une performance hors normes, au sens propre du terme, car hors de la norme de tous ses principaux concurrents.

Chez ses derniers, le ton a alors un peu changé. "Qu'est-ce que je peux dire ? Je ne sais pas comment Pogacar peut grimper une minute plus vite que je ne l'ai fait", a lancé Tom Dumoulin samedi. "C'est possible de le faire puisqu'il l'a fait. Après, je n'ai pas trop envie de me poser d'autres questions", confiait Guillaume Martin, dimanche, avant le départ de la dernière étape. Si l’incroyable performance de Pogacar lui a offert une victoire historique, elle a concentré sur sa seule personne un scepticisme accru. "Privilège" du vainqueur, certes, mais aussi de celui qui, dans ce moment décisif, a créé sa propre norme de performance.

L'absence de preuve de culpabilité ne vaut pas preuve d'intégrité

L'autre boulet au pied de Tadej Pogacar, c'est la présence au sein de son équipe, UAE Team Emirates, de personnalités au passé trouble, comme Mauro Gianetti et Joxean Matxin Fernandez. Le Suisse et l'Espagnol, anciens responsables sportifs de l'équipe Saunier Duval, virée manu militari du Tour 2008 et, dans le cas de Fernandez, de l'équipe Geox avec laquelle Juan Jose Cobo avait remporté la Vuelta 2011 avant d'être déchu de son titre. Le poids du passé, encore et toujours, et celui-ci touche plus directement le jeune vainqueur du Tour de France. Difficile de dissocier la joie et l'émotion de Pogacar samedi à la Planche de celles d'un Gianetti au même endroit et au même moment.

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Le doute est un poison inoculé dans les veines du cyclisme. Tout ceci est peut-être très injuste pour Tadej Pogacar. Peut-être est-il tout simplement un coureur à part. Il l'est, d'ailleurs, quoi qu'il en soit. Mais de la même manière que le "tous dopés" proclamés par certains, y compris des élus de la République, ne manque pas d'une certaine bêtise par sa dimension globalisante, le "circulez y a rien à voir, tout va bien" n'est pas plus constructif.

Au fond, tout le drame du cyclisme et celui de son dernier porte-étendard tient là : l'absence de preuve d'une quelconque culpabilité de Tadej Pogacar (il n'a jamais été contrôlé positif ni impliqué de près ou de loin dans la moindre affaire de dopage) ne suffit pas à valoir preuve de son intégrité. Ce n'est pas un jugement. C'est un constat. C'est ce qu'on appelle le doute. Bienvenue au club, Tadej. Le maillot jaune est un sacré cadeau d'anniversaire, mais il est lourd à porter.

Primoz Roglic, Tadej Pogacar et Richie Porte sur le podium du Tour de France 2020

Crédit: Getty Images

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