Le Tour de France a bouclé sa boucle. Il avait pu s'élancer de Nice et a pu arriver à Paris sans encombre. Dieu, Christian Prudhomme et le Covid savent que ça n’était pas gagné. La saison cycliste commence à peine et les Mondiaux, le Giro, la Vuelta, les Ardennaises et Paris-Roubaix sont au menu de l’automne. C’est la multiplication miraculeuse des courses aux feuilles mortes, alors que le Tour de Lombardie est déjà joué.

Le cyclisme, entre deux courses, peut passer par le Studio de la Comédie française, qui reprend (après une création en 2018) Les forçats de la route d’Albert Londres lus par le comédien Nicolas Lormeau. Lus ou plus exactement joués. Le comédien amoureux de vélo prétendait, début août, être "en répétition" en postant sur Twitter une photo de lui-même en haut du col des Saisies… Ayant troqué sur scène cuissard et maillot pour la tenue très élégante du reporter en tweed et chapeau, il téléphone ses chroniques au Petit Parisien depuis une chambre d’hôtel où chaque soir il pose sa valise. Et le résultat est magique.

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Ce texte ciselé et empathique d’Albert Londres, on croit le connaître par cœur. On l’a lu, relu, disséqué, annoté. Sur l’un de mes exemplaires, les traits de crayon et les points d’exclamation se bousculent dans les marges. On a surtout en tête le récit des frères Pélissier, au café de la gare Coutances, le 27 juin 1924, expliquant à Albert Londres à quoi ils carburent. Ça amusera les grognons qui cherchent des poux sous le casque jaune de Tadej Pogacar : les Pélissier brandissent leurs fioles devant le journaliste.

Sur la scène, Nicolas Lormeau sort des flacons d’un tiroir pour les montrer aux spectateurs : la cocaïne pour les yeux, le chloroforme pour les gencives, plus les boîtes de diverses pilules. Les Pélissier en font des tonnes ("La viande de notre corps ne tient plus à notre squelette", dit Francis). Ainsi naissent les "forçats de la route", que défendra L’Humanité au nom de la défense des travailleurs opprimés qui doivent pédaler pendant des étapes de 354, 415, ou même 433 kilomètres (Metz - Dunkerque !). Dans la salle, on sent passer un frisson.

Nicolas Lormeau dans "Les Forçats de la Route"

Crédit: Getty Images

Ils pédalent la nuit, dévalent l’Aubisque sur le caillou et sans dérailleur à 60 à l’heure, crient "bandits !" aux automobilistes qui gênent leur progression, réparent seuls les nombreux boyaux crevés, tombent, se relèvent et finissent parfois la journée à l’hôpital, comme Pöstlberger dans la 19e étape après une piqure de guêpe. "C’est cet ”au-delà du raisonnable” que je raconte ici", confie Nicolas Lormeau.

Quatre-vingt-seize ans après, Albert Londres ne reconnaitrait évidemment pas son Tour de France. Et pourtant, et c'est là qu’est la magie, tout y est déjà même si l’on ne peut comparer les deux époques : le courage, l’abnégation, l’envie de souffrir en même temps que le rejet de la souffrance, l’envie de gagner, l’orgueil de finir, les larmes, les rivalités, la camaraderie, le vent, la pluie, la boue, les régionaux de l’étape qui "se réservent pour l’étape qui les amène dans leur pays", et l’on pense à Thibaut Pinot traversant samedi Mélisey.

En 1924, Albert Londres ne s’est pas livré au calcul du bilan carbone du Tour. Mais un "savant" lui a livré des statistiques sur le nombre de bactéries dans l’air : 89 750 par mètre cube d’air le soir dans les allées du Bois de Boulogne ; 92 725 dans "le Métropolitain" et … "seize à dix-neuf millions" de bactéries dans la caravane du Tour. Vous voyez ce que je veux dire.

Henri Pélissier en 1923.

Crédit: Getty Images

Sur le bord de la route, c’est presque la même foule qu’aujourd’hui. Une foule dont on peine à imaginer les couleurs tant le nombre de veuves de guerre l’a repeinte en noir et blanc. Intriguée et joyeuse, elle s’apitoie sur le sort de ces guerriers valeureux et les encourage sans leur demander leur drapeau.

Le dénommé Hector Tiberghien, "s’il aperçoit une femme remarquable sur la route, la salue d’un baiser au nom du sport cycliste et de la France vélocipédique"… "Ils ne sont pas bien gros, pourtaing, soupire une vieille dame du côté de Bordeaux, en apprenant qu’ils courent depuis huit jours. A Perpignan, quelqu’un a crié : "Vous êtes tous de braves garçons."

Un peu naïvement, peut-être, c’est ce que je me disais dimanche soir en regardant sur le podium parisien Pogacar, Roglic et Porte, lointains successeurs, presque cent ans après, de Bottechia, Frantz et Buysse.

Les forçats de la route, d’Albert Londres, par Nicolas Lormeau. Studio-théâtre de la Comédie française, jusqu’au 27 septembre

Primoz Roglic, Tadej Pogacar et Richie Porte sur le podium du Tour de France 2020

Crédit: Getty Images

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