"On avance tranquillement." "On", dans la bouche de Daniel Martinez (EF Education First) comme de beaucoup de Colombiens, c’est d’abord "je", mais aussi l’entourage qui veille à l’épanouissement du jeune Colombien vainqueur de l’étape reine de Paris-Nice en début d’année et tout frais deuxième du Tour de Guangxi, son meilleur résultat sur une course par étapes. À 23 ans, l’enfant de Soacha, dans la banlieue de Bogota, se veut mesuré, mais ses talents l’ont déjà imposé parmi les plus beaux espoirs du peloton : "Vous êtes un coursier, ou vous ne l’êtes pas, et lui en est un", résumait son directeur sportif Tom Southam au bord des les routes chinoises.

Les origines de coursier de Martinez remontent au milieu de son adolescence. Pendant que son cadet Egan Bernal, avec qui il partage le même agent (Giuseppe Acquadro) et partageait le même entraîneur (Michele Bartoli) avant que le récent vainqueur du Tour ne rejoigne la Sky, se faisait rapidement les jambes sur son VTT, Martinez se rêvait joueur de football. "Je jouais attaquant, j’adorais marquer des buts", se souvient-il dans un hôtel de Nanning, à 17 000 km de sa Colombie natale. Problème, à 14 ans, il se présente trop tard pour les inscriptions au club de quartier. Qu’importe, son grand frère de 18 ans lui met le pied à la pédale.

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"J’ai tout de suite apprécié cet effort très intense", décrit Martinez. Son premier vélo est un attelage "complètement absurde", composé à partir d’un "vieux cadre en fer beaucoup trop grand pour moi et différentes pièces que je bricolais. Je récupérais les pièces de mon frère quand il améliorait son vélo. Je n’avais qu’un frein, à l’avant, puis des voisins m’ont offert un frein arrière, et un dérailleur, etc…" Sa progression "tranquille" est expresse : à 15 ans, sur le vélo de son frère, il est sacré champion national du chrono de sa catégorie d’âge. De quoi obtenir une bourse, s’acheter un meilleur vélo et se lancer vers les sommets.

Daniel Martinez

Crédit: Getty Images

Un Colombien en Suisse

"J’ai tout de suite pensé à faire carrière dans le cyclisme, je regardais Rigoberto Uran, Mauricio Ardila ou Mauricio Soler et je voulais aussi faire ça", explique encore Martinez, qui a découvert le haut niveau en 2015, dans l’éphémère Team Colombia, avant de rejoindre l’équipe italienne Wilier, puis EF Education First en 2018. Pour celui qui habite désormais en Andorre, dans le même immeuble qu’Esteban Chaves, le chemin du professionnalisme passe par la Suisse et le Centre mondial du cyclisme, après s’être fait remarquer sur les Mondiaux Juniors de Florence, en 2013.

Ce jour-là, le jeune Colombien part à l’abordage dès le départ. "C’était ma première course en Europe et j’ai voulu faire comme en Colombie", s’amuse-t-il avec le recul. "J’ai attaqué, je me suis retrouvé dans une échappée d’une dizaine de coureurs, je les ai tous lâchés et quand j’ai été repris dans le dernier tour j’ai fini dans les 15. Des gens de l’UCI sont venus me dire que j’avais du talent et je suis venu vivre à Aigle [où est installé le siège de l’UCI] pendant trois mois." En Suisse, Martinez apprend le métier, côtoie des coureurs de toutes les nationalités - "j’avais un super pote macédonien, et puis un gars d’Azerbaïdjan, des Africains, un Brésilien…" - et se dessine une trajectoire singulière, malgré les réticences initiales de ses parents, vendeurs de sucreries aux sorties des collèges de Soacha.

"La Colombie est un grand pays, avec de plus en plus de coureurs, donc il ne faut plus penser en termes de stéréotypes", observe Southam. Petit, léger, Martinez excelle pourtant dans l’exercice individuel et il a remporté les chronos du championnat de Colombie et des Jeux panaméricains cette année. "Le meilleur truc que je l’ai vu faire, c’était l’an dernier sur le chrono du Tour de Californie [10e]", se souvient encore Southam. "Ce sont ses qualités contre-la-montre qui l’ont amené sur le podium final, plus que ses talents de grimpeur. Et ce n’était pas un chrono dont on pourrait penser qu’il corresponde à un petit Colombien, un peu vallonné au début, tout plat dans la deuxième partie. Et il prenait énormément de temps sur des mecs plus lourds que lui. C’est un super rouleur, très aérodynamique. Et évidemment, il grimpe très vite. C’est un coureur complet."

Daniel Martinez

Crédit: Getty Images

Le mec a pété les plombs, il m’a frappé au visage et je suis tombé K.O

On retrouve là les qualités d’un coureur de Grand Tour. La victoire ultime ? "Ce serait le Tour de France", rêve Martinez, tout en restant modéré : "Ce n’est pas une obsession." Il a déjà découvert la Grande Boucle en 2018, se distinguant par quelques échappées et une 12e place à Mende, après deux semaines de course. Cette année, il devait encore faire partie de l’équipe EF Education First aux côtés de son aîné Rigoberto Uran sur le Tour. "Avec la forme qu’il tenait et ses qualités, il aurait été un vrai atout pour l’équipe", observe Southam. Mais Martinez se blesse aux deux poignets lors d’une chute à l’entraînement au mois de juin.

"J’ai vraiment passé un sale été", soupire-t-il en grimaçant. Mais Martinez en a vu d’autres, notamment lorsqu’il est victime de l’agression d’un automobiliste en Toscane au printemps 2018. "Un type complètement fou, qui arrêtait pas de nous dépasser, de se rabattre sur nous… Et à un moment, par réflexe pour se protéger, un de mes compagnons a sorti le coude et ça a cassé le rétroviseur de la voiture. Le mec a pété les plombs, il est sorti de la voiture, m’a frappé au visage et je suis tombé k.o. Quand je me suis réveillé à l’hôpital, je ne me souvenais plus des derniers mois."

La mémoire lui est revenue au bout de quelques jours et le vélo, ça ne s’oublie pas. "Il est encore jeune et va continuer à progresser, notamment sur trois semaines", prédit Southam. "Si vous regardez ce qu’on a fait avec Hugh Carthy, on l’a laissé se développer, et cette année il était tout près du top 10 sur le Giro [11e]. Dani peut suivre une progression similaire." À son rythme, déjà très élevé, Martinez reste un garçon "tranquille".

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