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Thibaut Pinot, monumentale revanche

Pinot, monumentale revanche

Le 13/10/2018 à 19:49Mis à jour Le 13/10/2018 à 20:57

TOUR DE LOMBARDIE - Totalement retrouvé après son abandon sur le Giro, Thibaut Pinot a vécu une journée de rêve ce samedi en remportant le premier Monument de sa carrière, celui qu'il convoitait le plus. S'être imposé devant Vincenzo Nibali n'en est que plus savoureux pour le Français, également heureux d'avoir pu vivre ce moment avec Jérémy Roy, dont c'était la dernière course en carrière.

Décidément, cette fin de saison est un peu celle des come-backs, des retours gagnants, des revanchards. À Innsbruck, il y a eu Alejandro Valverde, laissé pour quasi-retraité après sa double fracture sur le Tour 2017, et vainqueur quinze mois plus tard de son premier Mondial. Ce samedi, le Tour de Lombardie a failli sourire à Vincenzo Nibali (vertèbre fracturée sur l'Alpez d'Huez en juillet), ou Egan Bernal (violemment amoché sur la Clasica San Sebastian). Mais c'est finalement à un autre éclopé que la classique italienne, dernier des cinq Monuments de la saison, s'est offerte : Thibaut Pinot, un parfait exemple de bête meurtrie qui a su se relever, revenir plus saignant que jamais après son gros coup d'arrêt sur le Giro.

En mai dernier, alors qu'il s'apprêtait à monter sur le podium du Tour d'Italie, le Français a été contraint à l'abandon la veille de l'arrivée, déshydraté et avec 40°c de fièvre. C'était cruel, et surtout grave, puisqu'il s'agissait d'un début de pneumopathie. S'en est suivi une longue convalescence, ralentie par une deuxième cure d'antibiotiques pour combattre la maladie de Lyme (il s'est fait piquer par une tique alors qu'il reprenait l'entraînement). Adieu donc le Tour de France. Bonjour l'été pourri.

"S'il y avait une course à gagner pour moi, c'était la Lombardie"

Lui ni personne n'imaginait alors la fin de saison qu'il allait vivre, avec deux victoires d'étape sur la Vuelta et son sacre au Tour de Lombardie ce samedi. Le Franc-Comtois a su revenir à son meilleur niveau et finir l'année en trombe. Le tout animé par un sentiment de revanche : "Je suis un battant. Ce qu'il m'est arrivé au Giro m'a donné une motivation supplémentaire. Et là depuis la Vuelta, je surfe vraiment sur une vague."

Lors du Mondial, il y a deux semaines, ses desseins ont été contrariés par la présence de Julian Alaphilippe, "fil rouge" désigné de Cyrille Guimard pour l'équipe de France. Il avait sacrifié ses chances pour le puncheur auvergnat, et en était ressorti avec une neuvième place frustrante. Là en Lombardie, il a pu exprimer comme il l'entendait ses jambes de feu, "sans doute les meilleurs de ma carrière", pour aller chercher la gagne en solitaire.

"C'est une course qui me correspond tellement, s'est réjoui Pinot. Le parcours est magnifique, on ne s'ennuie pas. Gagner ici, c'est un aboutissement. S'il y avait une course à gagner pour moi, c'était la Lombardie." Côté prestige, il ne pouvait guère rêver mieux en s'imposant devant Vincenzo Nibali, le maître à courir italien, pour qui il voue un grand respect, et qui l'avait surtout privé l'an dernier du succès sur cette même classique. Il a donc pris sa revanche, une autre encore. "Gagner ici, devant Vincenzo, c'est ce que je pouvais rêver de mieux. Si on m'avait demandé de désigner un deuxième, j'aurais mis Nibali. Je ne pouvais pas rêver mieux qu'un duel avec Nibali."

Thibaut Pinot (Groupama-FDJ) devant Vincenzo Nibali (Bahrain-Merida) dans le final du Tour de Lombardie 2018

Thibaut Pinot (Groupama-FDJ) devant Vincenzo Nibali (Bahrain-Merida) dans le final du Tour de Lombardie 2018Getty Images

Son mano a mano avec le Requin de Messine a été formidable. Par son intensité. Mais aussi sa longueur, ses rebondissements. Il a démarré bien plus tôt que prévu. À 50 kilomètres de l'arrivée. "Quand j'ai vu Nibali attaquer dans le Sormano (1,9km à 16%), j'ai dit 'bingo, c'est le bon coup', raconte Pinot. Vincenzo est un coureur particulier. Il a attaqué dans le Sormano, peu de coureurs l'auraient fait. Je voulais le faire, mais est-ce que je l'aurais fait, je ne suis pas sûr."

"J'ai compris que c'était du bluff"

Au sommet du terrible raidard, les deux hommes était déjà seuls en tête. Et si Roglic et Bernal sont venus ensuite s'inscruster, le duel a repris de plus belle dans la montée de Civiglio. Là où Pinot avait échoué en vain à distancer Nibali l'an dernier, qui l'avait ensuite semé dans la descente. "Mon arrivée était au sommet du Civiglio, explique Pinot. J'avais tellement de mauvais souvenirs de l'an dernier, il fallait que je donne tout jusqu'au sommet." Le Français n'a pas arrêté d'harceler son rival, qui répondait à chaque fois du tac au tac.

Une forme de résignation aurait pu l'atteindre. Mais ça n'a pas été le cas. Il dit n'avoir pas douté, persuadé que ça finirait par payer : "Je voyais qu'il se mettait à ma hauteur quand j'essayais d'attaquer. J'ai me suis dit 'c'est bizarre'. J'ai compris que c'était du bluff. Je me suis dit : 'Allez, j'en mets encore une dernière à 500m du sommet pour voir'. Et c'était la bonne." À un peu moins de 15 kilomètres de l'arrivée, Nibali lâchait enfin prise, comme saisi par une fringale foudroyante (ce que l'intéressé, beau joueur, démentira). Plus rien ne pouvait arriver à Pinot : dans la descente du Civiglio, il creusait encore l'écart, comme s'il exorcisait les démons du passé, tordait le cou à sa réputation de piètre descendeur.

Avec Roy, l'histoire ne pouvait mieux finir

Dans le dernier kilomètre, alors qu'il savourait le triomphe à venir, des mains se sont tendus, venus du public. Pinot s'est approché pour frapper dans celles... de Jérémy Roy, son équipier qui avait abandonné après avoir travaillé comme une bête pour son leader.

L'image est belle, l'histoire aussi. Le Tourangeau devait finir sa carrière la semaine derrière sur Paris-Tours. Mais il a finalement été rappelé en urgence par Groupama-FDJ pour pallier le forfait du champion de France Anthony Roux, victime d'une fracture de l'omoplate. Roy s'est donc vu offert un peu de rab pour le plus grand bonheur pour Pinot, qui le considère comme un "grand copain, une clé de ma carrière". Roy couve le Franc-Comtois depuis le début de sa carrière en 2010, mettant de côté ses ambitions personnelles pour servir le jeune leader. "J'ai voulu lui serrer la main parce que c'est aussi pour lui que je gagne aujourd'hui, rendait hommage Pinot. Finir comme ça, pour Jérémy et pour moi, c'est vraiment important." La cerise sur le gâteau d'une journée de rêve. Entre les deux hommes, la boucle est bouclée, merveilleusement bien.

Il ouvre la porte à Liège-Bastogne-Liège

L'heure des vacances a sonné pour le peloton (hormis ceux allant sur le Tour de Guangxi, dernière épreuve du World Tour la semaine prochaine). Et c'est presque rageant pour Pinot, qui a encore de l'énergie à revendre. "Je suis content d'être en vacances. Mais c'est dommage que la saison se termine, avec des jambes pareilles, ça fait du bien, c'est peut-être les meilleures jambes de ma carrière." Cet hiver, contrairement aux précédents, il n'y aura pas que le choix de disputer le Giro ou le Tour qui lui trottera dans sa tête. Sa victoire au Lombardie lui a sans doute ouvert un nouvel horizon.

Avant la "Classique des Feuilles Mortes", Pinot avait remporté Milan-Turin mercredi. Et mine de rien, en trois jours, il a donc engrangé ses deux premières victoires sur les courses d'un jour (hors contre-la-montre). Ce n'est pas anodin dans un palmarès fort de 26 victoires : Pinot n'est plus seulement un coureur de courses par étapes. Il n'exclut ainsi pas l'idée de s'aventurer sur Liège-Bastogne-Liège. Et ce dès l'an prochain. "Peut-être, c'est quelque chose qui me trotte dans la tête, avoue Pinot. Liège, c'est une course à part. Je ne l'ai jamais faite, c'est assez bizarre alors que ça fait bientôt dix ans que je suis chez les pros [il vient de boucler sa neuvième saison, NDLR]. C'est sûr qu'il faut que je l'apprivoise comme j'ai apprivoisé le Lombardie, dont c'était ma cinquième participation. Une classique, ça prend du temps. Mais peut-être que, dès l'an prochain, je me mettrais à viser Liège." Avec une santé pareille, tous les rêves lui sont permis.

Thibaut Pinot célèbre sa victoire sur le Tour de Lombardie sur le podium

Thibaut Pinot célèbre sa victoire sur le Tour de Lombardie sur le podiumGetty Images

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