Au lendemain de la terrible chute survenue lors de la première étape du Tour de Pologne, les réactions vont bon train pour tenter d'expliquer ce qu'il s'est passé. Et surtout en tirer les conséquences qui s'imposent. Dans un entretien donné à la chaîne Global Cycling Network, partenaire d'Eurosport où il officie comme consultant, Bernhard Eisel a donné son avis sur le grave incident ayant impliqué Fabio Jakobsen et Dylan Groenewegen, auteur d'un écart ayant entraîné l'énorme chute dans les barrières du coureur de la formation Deceuninck - Quick Step. D'abord plongé dans un coma artificiel, le Néerlandais en a été sorti le vendredi 7 août et son état a été annoncé "bon" par l'organisation de la course.

"Groenewegen est allé trop loin ici", a souligné Eisel, connu pour ses années "poisson-pilote" aux côtés de Mark Cavendish chez HTC et Sky et donc fin connaisseur des fins de parcours taillés pour les sprints. Au moment de désigner les coupables, l'Autrichien a insisté : il faut aussi pointer du doigt l'organisation du Tour de Pologne qui n'a jamais souhaité modifier l'arrivée du sprint de Katowice, étape habituelle de l'épreuve. "L’énorme chute subie par Fabio Jakobsen aurait tout simplement pu être évitée en plaçant la ligne autre part. Durant mes années professionnelles, j’ai essayé de faire changer l’emplacement de ce sprint en dialoguant avec les organisateurs. Cela n’a malheureusement jamais marché. C'est une descente de plus de trois cent mètres qui aurait dû être enlevée il y a des années. Cela va trop vite. Il y a deux ans, Pascal Ackermann et d'autres ont échappé à une chute avec de la chance."

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Eisel n'a pas été le seul à déplorer le final d'étape en faux-plat descendant. Simon Geschke, coureur chez CCC-ProTeam, a également souligné l'incohérence de cette ligne droite. "Chaque année le même faux-plat descendant sur le Tour de Pologne. Chaque année, je me demande pourquoi l'organisation pense que c'est une bonne idée. Les arrivées massives sont déjà assez dangereuses, on n'a pas besoin d'un final comme ça où on atteint les 80 Km/h."

Chacun pour sa gueule au sein du peloton

Sur l'antenne d'Eurosport, Marc Sarreau, aux premières loges sur le sprint de la discorde et également victime, puisqu'il a fini à terre avec une luxation acromio-claviculaire, a également critiqué la non-réaction des instances dirigeantes du cyclisme qui laissent passer des parcours dangereux. Selon lui, il faut pointer du doigt les organisateurs qui persistent à placer ce faux-plat descendant. "Cela fait trois ans que je fais le Tour de Pologne, il y a toujours eu cette arrivée. (...) Dans un accident comme ça, il y a la faute un peu partout. Parce que cette étape, ce n'est pas la première fois qu'on l'a fait et elle s'est toujours bien passée. Mais tout le monde a toujours eu peur de la chute. Personne n'a fait ce qu'il fallait pour que cette arrivée n'ait plus lieu, qu'elle ne soit plus à cet endroit et installée ailleurs, ou pour trouver d'autres solutions."

Le sprinter pense même que le problème est plus profond. Les instances laissent passer et les équipes deviennent elles-mêmes complices de manière implicite. La course à la gagne est plus forte que tout au sein du peloton. "Il n'y a pas que Groenewegen qui fait une faute. L'organisateur a sa part de responsabilité, l'UCI aussi, les équipes aussi et les coureurs aussi car on accepte de faire cette arrivée", a-t-il pointé du doigt. "Celle-ci et d'autres car il y a beaucoup de courses avec des arrivées dangereuses parce que la municipalité veut que l'arrivée soit au centre-ville, parce qu'il faut emprunter cette route ou une autre".

Sarreau pointe du doigt l'organisation et l'UCI : "Il n'y a pas qu'un seul fautif"

Le natif de Vierzon a ensuite averti qu'un ensemble de facteurs menait à ce genre d'accident. "Finalement, personne ne met un stop. L'organisateur veut que l'arrivée se fasse-là, il a besoin de son sponsor. Nous on a besoin de courir. Si une équipe dit : 'On ne prend pas le départ', les autres vont se frotter les mains et se dire : 'Ca fait des coureurs en moins, donc on a de meilleures chances de gagner '. Tout ça fait que la course continue. Comme ça se passe bien, tout le monde est très heureux. Et quand malheureusement ça se termine comme hier (mercredi 5 août, jour de la chute de Fabio Jakobsen), tout le monde remet la faute sur tout le monde et au final, il n'y a pas qu'un seul fautif."

Eisel est d'ailleurs allé en ce sens. "Les organisateurs, les équipes et les coureurs doivent se rassembler. Vous devez regarder l'itinéraire du sprint à l'avance et évaluer le terrain et discuter de ce qu'il pourrait se passer. (...) Il faut repenser le cyclisme. Toutes les personnes impliquées devraient réfléchir aux précautions de sécurité qui seraient nécessaires."

Il y a des manoeuvres encore plus dangereuses

Pour expliquer pourquoi ce sprint a mal tourné, Bernhard Eisel a aussi mis en avant la folie du sprinter, acrobate devant l'éternel et champion assoiffé de victoire. "Il faut toujours rappeler que ces mecs savent ce qu’ils font. Dans un sprint, on va toujours à la limite et gagner est une obsession", a rappelé l'Autrichien. "Les coureurs professionnels qui gagnent développent un instinct de tueur. C’est ça qui leur permet de sortir du lot. Dylan Groenewegen en a trop voulu lors de ce sprint."

L'ancien rouleur a ensuite rappelé la spécificité du sprint. La préparation, la mise en action, c'est un art dans l'art. Une bulle. "Groenewegen savait exactement quelle était sa vitesse lors de ce faux-plat descendant et il savait aussi qui était à côté de lui. Ce sont des choses qu’on sait quand on est sprinter. Ils ont des temps de réaction très rapides car ils sont entraînés. Ils sont capables de prendre des décisions à tout moment malgré leur fréquence cardiaque extrême et l'apport en lactate. Leurs performances sont comparables à celles des pilotes de jet. C'est pourquoi 99% des hommes prennent la bonne décision dans les situations d'urgence."

Dylan Groenewegen

Crédit: Getty Images

Au moment de tirer des conclusions, Eisel ne veut pas qu'il y ait qu'un seul coupable. "Je ne veux pas en faire trop sur ce sujet. Groenewegen sait qu’il a commis une énorme erreur. Et la question de savoir si c'était intentionnel, seul lui a la réponse. Il a fait chuter un de ses compatriotes, un homme qu’il connaît très bien, même si les sprinters ne sont jamais les meilleurs amis du monde. Beaucoup de choses sont arrivées lors de ce sprint. Maintenant, deux personnes vont en subir les conséquences : Fabio Jakobsen qui souffre de blessures très graves et Dylan Groenewegen". Sarreau est aussi allé en ce sens. La chute est la résultante des codes du sprint, et de ses travers. "Oui, il y a une faute, mais il y a des manoeuvres encore plus dangereuses venant d'autres coureurs. Le souci c'est que les deux ont fait le forcing. Ca se finit mal, donc ça fait un peu plus de bruit."

Vasseur veut un an de suspension pour Groenewegen

Interrogé sur le sujet sur Eurosport, Cédric Vasseur a lui rejoint le discours de Patrick Lefevere, le manager de la Deceuninck - Quick Step, prêt à porter l'affaire devant la justice. Le boss de la Cofidis a estimé que la chute survenue à Katowice a été en premier lieu la conséquence du choix d'un homme, celui effectué par Dylan Groenewegen qui a tassé Jakobsen pendant son sprint. "On attend un geste fort et surtout une action forte de la part des autorités sportives. L'UCI a réagi dans un premier temps hier, mais il est clair que chaque année il y a des coureurs qui ont des comportements dangereux dans le peloton. Et souvent, ils minimisent les conséquences et sous-estiment l'impact de leurs gestes. Hier, on a vu les conséquences et elles sont dramatiques, d'un point de vue physique et sur un plan purement moral car pour se remettre d'une chute comme ça c'est compliqué."

Selon lui, il faut mettre fin aux comportements limites et la simple excuse du sprinter dans sa bulle ne passe plus. "Un geste comme celui de Groenewegen ne doit pas rester impuni. J'attends une sanction ferme. On demande au cycliste de respecter l'éthique sportive, donc les règlements anti-dopage et c'est très bien, et bien moi j'attends aujourd'hui que les cyclistes et les sprinters respectent les autres concurrents qui se trouvent derrière eux. Et aujourd'hui, à minima, pour moi on devrait voir disparaître Groenewegen pendant un an du circuit. C'est impensable de le revoir prendre le départ d'une course."

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