Des larmes de frustration au soulagement, en si peu de temps. La semaine dernière, Thibaut Pinot a vécu 24 heures fortes en émotions. Avec lui, c’est une grande partie des suiveurs du cyclisme français qui a été transportée dans cet ascenseur émotionnel. Du cyclisme français, seulement ? Sur les réseaux sociaux, l’engouement de la victoire de Pinot lors de la 5e étape du Tour des Alpes, comme la déception de son échec la veille, a semblé gagner le monde du vélo, au-delà de nos frontières.
Mais deux tweets par-ci et un post Facebook par-là n’ont jamais fait foi. Pinot est-il vraiment perçu comme un coureur différent, hors de l’Hexagone ? En Italie, son pouvoir d’attraction n’est pas surfait, d’après Ciro Scognamiglio, journaliste pour la Gazzetta dello Sport. "Thibaut est un des coureurs les plus aimés ici, estime-t-il. En 2018, quandil (Pinot) avait eu un problème de santé et n’avait pas pu terminer le Giro, il y avait eu un sentiment de déception en Italie."
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Tatouage et football

Notre confrère voit "différentes raisons" à cela. Le profil du coureur de la Groupama-FDJ, déjà : "C’est unvrai grimpeur et les Italiens aiment les grimpeurs." Sa personnalité, et son histoire commune avec la Botte, surtout : "Il a toujours eu une relation importante avec l’Italie, il a gagné la Semaine lombarde en début de carrière (2011), puis le Tour de Lombardie (2018). Il a un tatouage en italien : 'Solo la vittoria è bella' (seule la victoire est belle)."
Pinot peut aussi partager une passion avec bon nombre de ses voisins transalpins. "Je me rappelle, lors d’un entretien avec lui, il m’avait dit qu’il aimait beaucoup le foot et qu’il était allé voir le derby entre l’AC Milan et l’Inter", raconte Scognamiglio, à propos de ce grand supporter du PSG. Du côté d’Eurosport Espagne, le ton est moins énamouré : "Plus de 30 victoires en professionnel (32, NDLR), cela impose le respect." Mais le coureur français ne laisse pas indifférent.

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Passion et compassion

"Thibaut est très populaire, ici en Espagne, que ce soit dans ses grandes victoires ou dans ses mauvais jours sur un vélo", témoigne Adrian Garcia. Il met le doigt sur une caractéristique centrale du phénomène Pinot : l’amplitude de ses performances et des sentiments qu’elles peuvent procurer. "Il peut aller très haut… comme très bas. Donc il va générer chez nous du très haut et du très bas, en termes d’émotions. On va être fous… et hyper déçus parfois", souligne l’ancien coureur Nicolas Fritsch.
"Thibaut Pinot est un coureur particulier, il suscite de la passion", poursuit notre consultant. De la compassion aussi, comme lors de son abandon poignant à l’avant-veille de l’arrivée du Tour de France 2019. "Il faudrait une journée entière pour parler de Pinot. Pour raconter tout ce qu’il a gagné, tout ce qu’il n’a pas gagné et tout ce qu’il lui est arrivé (…) Les gens le soutiennent dans ses malheurs, l’applaudissent dans ses victoires", résume notre confrère d’Eurosport Italie, Carlo Filippo Vardelli.
Plus personne ne s’attend à de grandes choses de sa part
Un grand degré d’incertitude, ascendant corde sensible, qui ne fait pas frémir de l’autre côté de la Manche. "De manière brutalement honnête : une personne lambda dans la rue n’a jamais entendu parler de Pinot, commence par balayer Ben Snowball (Eurosport UK). Dans la sphère cycliste, il est considéré comme un coureur qui échoue souvent proche du but, qui ‘y était presque’. Il a eu ce statut ‘d’élu’ parmi les Français pour remporter le Tour de France… et il n’a jamais concrétisé cela."
En Grande-Bretagne, la perspective d’un retour sur le devant de la scène de Pinot (31 ans) n’est même pas un sujet : "Il a seulement eu la malchance de se retrouver dans la même génération que la Sky devenue Ineos, une machine à gagner. Maintenant, plus personne ne s’attend à de grandes choses de sa part, face à des coureurs comme Tadej Pogacar et Primoz Roglic." Une attitude distante que l’on retrouve dans d’autres pays.

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Un coureur et des codes du passé ?

Thomas Janz donne le pouls de la rédaction allemande d’Eurosport : "Les férus de cyclisme connaissent Pinot et sa manière parfois émotionnelle et spectaculaire de faire du vélo… mais il est dans l’ombre de Pogacar and co." En Pologne, Mariusz Czykier, commentateur sur nos antennes, dépeint un rapport semblable : "De temps en temps, les gens apprécient son ‘âme de guerrier’ (…) Mais il (Pinot) est catalogué comme faisant partie de la vieille école, qui manque de fantaisie et de folie par rapport à la nouvelle génération."
Cyril Saugrain est amené à évaluer Pinot, pour la RTBF. Au départ d’un Grand Tour, il en fait avec son compère Rodrigo Beenkens un prétendant au sein d’une meute de très bons escaladeurs. Au même titre que Romain Bardet, ni plus ni moins. "Deux Français ont fait partie des ‘favoris’, récemment, lors du Tour de France : Bardet et Pinot. On les a analysés comme de bons outsiders, explique le consultant de la chaîne belge. On sait qu’il faut des circonstances de course hyper favorables pour que cela tourne en leur faveur."

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Si fort, parfois…

Saugrain ne devine pas de notion d’affect dans le suivi de Pinot en Belgique. "Mais cela n’est que mon avis, ce que je perçois chez les médias", insiste-t-il prudemment. Quant à son point de vue sur son "atypique" compatriote : "Je pense qu’il est pétri de qualités mais qu’il a besoin de vivre le vélo comme il a envie de le vivre." Résultat : "Je ne suis pas spécialement fan de Thibaut Pinot, mais je suis toujours touché par l’homme, par sa sincérité (…) c’est un coureur entier, qui peut être excellent comme très mauvais."
Dans sa propension à être capable du pire comme du meilleur, Pinot touche donc plus ou moins le public. Mais Nicolas Fritsch rappelle à quel point les grands jours du Franc-Comtois sont remarquables intrinsèquement : "Thibaut Pinot a cette capacité à se sublimer, à aller chercher des performances du domaine de l’extraordinaire." Ciro Scognamiglio abonde : "Les défaites de Thibaut ont été parfois homériques… mais ses victoires aussi. C’est un coureur qui a été capable de gagner sur des sommets mythiques comme le Tourmalet ou l’Alpe d’Huez."
Je suis déçu qu’il ne participe pas au Giro cette année
C’est donc via un nouveau crochet par l'Italie que l’on trouve les commentaires les plus élogieux à l’égard de Pinot. Il y fait partie d’un glorieux paysage récent. "Il y a eu les duels avec Vincenzo Nibali, lors du Tour de Lombardie, mais aussi la victoire de Nibali au classement général du Tour de France, en 2014… Pinot était sur la photo, 3e, se remémore le journaliste de la Gazzetta dello Sport, avant de conclure : "Je suis déçu qu’il ne participe pas au Giro cette année."
Quatrième de l’édition 2017, Pinot fait donc l’impasse sur le Tour d’Italie. Mais il prend part cette semaine au Tour de Romandie (Suisse) et les Italiens auront probablement un œil sur lui, à en croire Carlo Filippo Vardelli : "Ce qu’il s’est passé lors du Tour des Alpes est emblématique : après les larmes qui ont touché tout le monde, la victoire a été une libération (…) La majeure partie de l’Italie aime Thibaut Pinot : c’est 'notre' héros romantique." Celui de la France, aussi. Mais c’est peut-être tout.

Thibaut Pinot redécouvre le goût de la victoire - Tour des Alpes, le 22 avril 2022

Crédit: Getty Images

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