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Coupe du monde - Equipe de France - Le swing de Paul Pogba
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Publié 08/06/2018 à 15:45 GMT+2
COUPE DU MONDE - France-Italie passé, l’heure est aux accusations. Paul Pogba ne serait pas à la hauteur de sa réputation et de son football. Mais si c’était plutôt le contraire, le football qui n’était pas à la hauteur de Paul Pogba ?
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Tous les matches de l’équipe de France sont emprunts d’une même sensation d’étuve dégoulinante. Le ballon colle dans les pieds des nôtres et les circuits de passes se succèdent inlassablement comme les jours d’une canicule trop longue : Lloris pour Rami, Rami pour Umtiti, Umtiti pour Pogba, Pogba qui remet à Umtiti, Umtiti qui donne à Hernandez…
L’ennui dans le football, parce qu’il ressemble à la chaleur d’été, nous conduit irrémédiablement au désespoir de n’avoir jamais plus rien de frais à nous mettre sous la main. Comme les passagers de l’Amiral-Bragueton, bateau maudit du Voyage au bout de la nuit de Céline, quand nous regardons fidèlement les matches de ces Bleus à demi-endormis "on se (meut) mollement entre les ponts, comme des poulpes au fond d’une baignoire d’eau fadasse".
Ce France-Italie n’a fait ni exception ni illusion. Le football de notre équipe est un football de canicule joué par temps de pluie. Il colle, il transpire la crainte de l’erreur individuelle et a du jeu une idée d’équarrisseur impatient. Spectateur de sa propre prudence, le footballeur de Deschamps renoue avec le mythe ancien du football scientifique, qui, comme disait Camus moquant le Racing du WM, qu’il gagne ou qu’il perde, peu importe, du moment qu’il le fasse "scientifiquement".
La prouesse et le déchet
D’où vient cette sensation étrange ? Pourquoi l’excitation d’un grand match international nous mène-t-elle toujours à l’impasse d’une sieste intempestive ? Réfléchissons un peu. L’immense Markus Kaufmann proposait l’idée d’un football libre mais paradoxal fondé sur la "prouesse et le déchet", "l’effort sans fatigue" et le "crochet sans frappe". S’il faut concéder à l’élégance de cette interprétation conceptuelle un point, c’est l’aspect erratique et inassouvi du désir qu’elle décrit.
Il s’agit bien d’un jeu sans joueur, d’un football sans ballon, d’un match sans but. Pourtant, cette lecture ne répond pas à notre question. D’où vient que tout match de cette équipe de France se termine nécessairement par cette sensation d’inachèvement et peut-être pire, d’inexorable frustration ? D’où vient que le temps passe si lentement quand on s’ennuie à ce point en écoutant Grégoire Margotton ?
J’accuse
Ce qui provoque cette étrange langueur, ce "faux rythme" disent les experts, autrement dit cette manière de refuser le tempo soutenu, c’est l’obstination qu’ont nos joueurs à se contenter scientifiquement de passes molles et de déplacements gluants. Le football de Deschamps n’est pas un football paradoxal où la créativité alternerait avec l’indiscipline.
Au contraire, le football de Deschamps c’est un football positiviste fondé sur une idéologie du contrôle. Le football de Deschamps examine, déshabille, surveille et incrimine. Après des heures à nous faire languir et marcher au ralenti, il finit toujours par pointer du doigt et, au bout de l’ennui, par accuser Paul Pogba ou avant lui Karim Benzema, Adrien Rabiot et Hatem Ben Arfa.
Le sens du football
Petit rappel. Le football, parce qu’il se joue avec les pieds et qu’à ce titre la préhension du ballon est toujours impossible, est un jeu avec le chaos, un jeu avec le désir. On ne saura jamais comment un ballon va rebondir sur le pied carré d’un collègue, sur la pelouse trop mal tondue d’un terrain tropical. On ne saura jamais comment réagiront 22 hommes placés ensemble sur un espace limité et se disputant le même objet sphérique.
Cette ignorance première c’est le ressort sur lequel se fonde notre jeu. C’est en ce sens que le football est complexe : il n’obéit à aucune cause simpliste et tout en lui est imprévu, désir et indiscipline. L’illusion du football disciplinaire, incarné en France par DD, c’est de penser exactement le contraire et de tâcher vainement de contrôler l’incontrôlable, de dompter l’indomptable.
Vertige et coïtus interruptus
Il met ainsi un point d’honneur à supprimer toute forme de vertige : contrôler le ballon et contrôler sa communication, contrôler ce qu’on dit et contrôler ce qu’on fait. S’il est paradoxal, pour reprendre Markus, c’est que le football scientifique tend donc à sa propre disparition. Exemple : c’est précisément parce que chacun des joueurs, craignant l’erreur individuelle qui le condamnerait à la vindicte, touche 2 à 3 fois le ballon avant de le transmettre (ce qu’on appelle "assurer" dans le jargon des pelouses) et que donc tout déséquilibre collectif est rendu nécessairement impossible, que tout jeu est rendu inoffensif et donc, à la fin, que tout spectateur est condamné au coïtus interruptus.
Le seul vertige concédé est celui, peut-être, d’une hypothétique victoire finale, dans quatre ans, dans deux ans, dans un mois, dans un jour. Bref, toujours demain, jamais aujourd’hui. Le football de la discipline réduit donc un sport collectif où l’équipe était plus que la somme de ses individus à un sport individuel pratiqué en meute et où la notion d’équipe ne se résume plus qu’à se plier au seul désir disciplinaire de celui qui la dirige. Il n’y a donc plus qu’à compter le nombre de duels et de contrôles manqués pour mieux éliminer le plus insoumis au profit du plus docile, pour éliminer Paul Pogba au profit de Blaise Matuidi. On ne fait plus de football, on fait de la morale.
Prise de balle et prise de risque
Quelle issue alors donner à ce désir inassouvi ? Il faudrait se rappeler le langage originaire du football, celui qu’on avait appris au premier jour du premier entraînement. Car le premier geste du football et du footballeur c’est bien le contrôle de balle mais pas dans un sens scientifique mais bien existentiel. Il s’agit non pas d’arrêter le ballon pour laisser mourir une action. Non, il s’agit, au contraire de lui donner vie en lui transmettant une intention, un vertige, une liberté.
Rappelons-nous ce qui nous avait été dit ce premier jour d’entraînement où ces ballons semblaient beaucoup trop gros pour nos petites chaussures, beaucoup trop lourds pour nos muscles naissants. Le contrôle est une "prise de balle" c'est-à-dire une prise de risque. Un désir qu’on exprime. Conformément au lexique commun de l’académie de l’OGC Nice qui tente, vaille que vaille, de renouer avec ce football érotique, le contrôle c’est l’"exécution, en mouvement, d’un geste technique pour maîtriser le ballon au sol ou aérien afin d’une utilisation immédiate".
Fragment d’un discours amoureux
À ceux qui ne verraient pas de quoi on parle, nous les invitons à visionner la minute 43 de ce France-Italie, c'est-à-dire le moment où Pogba, d’un seul toucher de balle parvient à éliminer deux adverses directs, à accélérer le jeu et à effectuer une transversale de 60 mètres dans la course de Lucas Hernandez. Voilà ce qu’est une "prise de balle", voilà ce que signifie "faire l’amour".
Malheureusement ce genre de geste, parce qu’il est trop rapide et n’est pas effectué dans la surface adverse, n’a jamais les faveurs des ralentis ou des caméras isolées. Dommage, parce qu’on comprendrait dès lors très facilement en quoi consiste ce discours amoureux qu’on appelle le football et ce mouvement de balancement langoureux qu’on appelle le swing.
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