Coupe du monde 2026 | Equipe de France | Philippe Tournon : "Didier, il ne faut pas chatouiller là où il n’aime pas"
Eurosport sur GooglePhilippe Tournon connaît Didier Deschamps sur le bout des doigts. Chef de presse des Bleus de 1983 à 2006 puis de 2010 à 2018, il l’a connu joueur, capitaine puis sélectionneur. Il a été son ombre durant des années en conférence de presse et nous révèle les grandes forces et les petites failles du sélectionneur de l’équipe de France. Voici le 4e épisode de notre série sur les 14 ans de règne de DD
"Je ne comprends pas cette cabale anti-Mbappé"
Video credit: Eurosport
Pourquoi, selon vous, Didier Deschamps est-il le champion toutes catégories de la communication ?
P.T. : Il y a mieux. Disons qu’il possède les rudiments grâce aux séances de media training qu’il a suivies dès ses 15 ans au FC Nantes. Il a appris les bases, à domestiquer une caméra, un micro. L’exercice ne lui pose pas de problème. Pour le côté tribun, il y a mieux. Mais il a tous les codes pour ne pas se laisser piéger, il a toutes les astuces pour avoir l'air de répondre à la question sans y répondre et contenter les journalistes. Il est bien langue de bois quand même.
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Est-ce que c'est vrai qu'il voit tout et qu'il lit tout ?
P.T. : Je ne pense pas qu'il lise beaucoup. En revanche, il a un œil à 360 degrés et il n'y a pas grand-chose qui lui échappe. Didier a un réseau d'informateurs qui lui remontent tout et pas seulement sur le foot. Si tu veux des potins sur la vie à Monaco, il est intéressant aussi. Il maîtrise son groupe, qu’il ne voit que cinq fois dans l’année, parce qu’il sait tout de lui. Quand tu n’as pas vu tes joueurs pendant trois mois, qu’ils sont en pleine Ligue des champions et qu’il faut les mobiliser, tu dois actionner tous les leviers et là, il faut que tu les connaisses tous. Il faut savoir s’ils ont des problèmes familiaux, ce qu’ils traversent dans leur vie. Il a énormément d’informations qui lui remontent.
Qui sont ces informateurs ?
P.T. : Beaucoup de gens du football. Des anciens coéquipiers ou des anciens entraîneurs en France et à l'étranger, des amis sur lesquels il s'appuie et qu'on ne voit jamais. Son obsession, c'est de tout maîtriser. Il a cette formule : il veut être un réducteur d'incertitude, c'est-à-dire que tout ce que tu peux anticiper, tout ce que tu peux organiser avant, il faut le faire. Dès qu’il y a un petit grain de sable, une blessure ou autre, il n’y a pas de panique à bord. Il a ce que j'appelle une intelligence situationnelle. Le plan B est déjà prévu. Il prend toujours la bonne décision.
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La seule fois où je l’ai vu vraiment ému : en 2016, quand sa maison a été taguée
Auriez-vous un exemple ?
P.T. : En Russie, en 2018, après l'Argentine, les joueurs ont quartier libre. Ils rentrent à trois heures du matin. Adil Rami prend un extincteur, arrose les copains et ça déclenche évidemment l'alarme dans l'hôtel. Je suis dans la chambre à côté de celle de Didier. On descend ensemble et là, il est en colère. Furieux. Il est parti pour les engueuler. Cent mètres séparent notre bâtiment de celui des joueurs. Il entreprend de faire ces 100 mètres. Et c’est là qu'il est costaud. En 100 mètres, il se détend, se dit : "Moi aussi, joueur, j’ai fait des conneries. Si je leur rentre dans le lard alors qu’on vient de battre l'Argentine, qu’on se sent forts, peut-être que je vais casser quelque chose d'essentiel." Il arrive vers eux avec le sourire : "On verra ça demain, récupérez bien et bonne nuit." Ça, c’est Deschamps.
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Didier Deschamps embrasse le trophée de la Coupe du monde 2018
Crédit: Getty Images
Est-ce que vous l'avez déjà vu, à un moment, perdre le contrôle face aux médias ou fendre l’armure ?
P.T. : Avant l'Euro 2016, quand sa maison à Concarneau a été taguée "raciste", là je l'ai vu… Oh bordel, il venait d'avoir sa femme au téléphone. Il ne supportait pas ça parce que la famille, c'est sacré. Par exemple, il exige que sa femme, au match, soit derrière lui au stade. Quand il se retourne, il doit capter son regard tout de suite. C’est la seule fois où je l’ai vu vraiment ému. Et si, après la finale de l'Euro 2016, il était vexé et très déçu d'avoir laissé passer ce titre à la maison. Je l’ai rarement vu marqué comme ça. Il s'est fait violence pour trouver les mots : "C'est aussi dans la défaite qu'on apprend, c'est aussi dans la défaite qu'on grandit."
Pour un chef de presse comme vous, ça doit être un régal d’avoir à gérer Didier Deschamps.
P.T. : Ah, je n'ai pratiquement rien eu à faire avec lui. Avec Aimé Jacquet ou Roger Lemerre, j'avais le sentiment de leur être très utile en préparant des interventions, etc. Je l’ai fait une fois avec Deschamps à l'époque où Benzema était redevenu sélectionnable mais n’était pas sélectionné. Je me suis permis de suggérer à Didier, avant la conférence de presse, de dire un mot sur Benzema, d’expliquer la situation par rapport à Karim. Il m’a ignoré deux ou trois fois. La quatrième fois, je lui avais préparé un petit texte. Il a dit quelque chose mais avait oublié ce que je lui avais écrit.
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Didier Deschamps et Philippe Tournon en grande discussion
Crédit: Getty Images
Après l’affaire Benzema – Valbuena, est-ce que vous lui aviez prévu des éléments de langage ?
P.T. : Ah non ! Il n’en veut pas. Peut-être qu'il a un conseiller en communication occulte que personne n'a jamais vu…
Peut-être qu'il a un conseiller en communication occulte...
Il ferait sans doute un très bon chef de presse des Bleus…
P.T. : C'est peut-être ça, sa reconversion ! C’est le seul des neuf sélectionneurs que j’ai connus qui me demandait le nom des joueurs qui passaient en conférence de presse. Neuf fois sur 10, on était raccord. Parfois, il intervenait pour me dire qu’un tel avait des soucis, qu’il fallait peut-être penser à un autre.
Et sur l’épisode de la sarabande ? On imagine qu’il a son mot à dire. Comment réagit-il ?
P.T. : Il ne peut pas enfoncer Pogba. Ça a été chaud. Avec Paul et son agent, on tombe d’accord. Ce n’est pas le seul communiqué que j’ai fait de ma vie en essayant d’habiller la réalité. Évidemment, il a eu un geste déplacé. On a habillé ça ensemble. Tout le monde s’en amuse aujourd’hui mais, sur le moment, la ficelle était un peu grosse. Didier ne peut pas tout maîtriser, il ne prétend pas le faire.
Pour Aimé Jacquet ou pour Laurent Blanc, on sentait parfois de la souffrance dans les conférences de presse. En tout cas, cela semblait moins naturel que Deschamps, qui aime ça.
P.T. : Non, il n'aime pas ça parce qu’il est quand même toujours en contrôle, en maîtrise. Il sait que c'est une épreuve avec des pièges. Mais il a cette capacité de bien passer la rampe. Blanc, ça ne l'embêtait pas mais il n’était pas forcément très à l'aise non plus. Jacquet, c'est pareil.
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La filiation est évidente entre Didier Deschamps et Aimé Jacquet
Crédit: Getty Images
À l’Euro 2000 quand il était encore joueur, il boycotte un point presse, persuadé que L’Équipe mène une campagne de presse pour qu’il soit remplacé par Patrick Vieira.
P.T. : J’en ai beaucoup parlé à Vincent Duluc (ndlr : journaliste à L’Équipe visé par Deschamps à l’époque) qui m’a assuré qu’il n’y avait aucune campagne organisée contre Deschamps mais Didier est susceptible. Il n’a pas l'air comme ça mais il ne faut pas le chatouiller là où il n’aime pas qu’on le chatouille. Aujourd'hui, il reconnaît que c’était une connerie.
Les critiques de Dugarry sont celles qui lui ont fait le plus mal
Dans les critiques qu’il a dû affronter, celles de Christophe Dugarry sont-elles celles qui l’ont le plus touché ?
P.T. : Il les a très mal vécues. Les deux sont fâchés. Didier fait partie de ces gens qui pensent que, quand tu mets une nouvelle casquette, tu retrouves une liberté de ton et de parole. Mais il y a des limites à ne pas franchir parce que, quand tu as été dans le cœur du réacteur, tu sais à quel point c’est fragile. Et Didier a estimé que Christophe avait dépassé les limites de l’acceptable, qu’il était allé trop loin dans ses réserves. Didier admet les critiques mais, dans le ton et le vocabulaire de Dugarry, des mots l’ont blessé. Ce sont ces critiques qui lui ont fait le plus mal. Il a le cuir épais mais il pensait qu’une ligne rouge avait été franchie. Heureusement que ça n’a pas fait éclater notre association France 1998.
Mais Deschamps ne va plus à ses rassemblements ?
P.T. : On ne les voit pas ensemble. Christophe vient, Didier non. Le temps faisant son œuvre, peut-être que, quand il ne sera plus sélectionneur… Mais les deux sont têtus. Didier n’est pas rancunier mais il n’oublie rien.
Il est reconnu comme un génie du management. Est-ce que, pour vous, il avait quelque chose en plus que les autres sélectionneurs dans ce domaine ?
P.T. : Comme Aimé Jacquet avant lui, quand il parle aux joueurs, le courant passe naturellement. Il y a un lien naturel. Les joueurs se reconnaissent en lui. Deschamps s’adresse à l’âme des joueurs. Ce n’est même plus de l’humain, c’est des tripes. Ça n’a rien à voir avec un Gérard Houllier qui venait avec ses stats et ses paperboards. Lui s’est planté. Pas Deschamps. Les gars sont prêts à crever pour Deschamps sur le terrain. Tu dois être transparent avec eux. C’est là où Raymond Domenech s’est planté aussi. Deschamps fait complètement adhérer le groupe. Jacquet et Deschamps ont cette authenticité de mecs qui ont eu les pieds dans la glaise et qui n’ont jamais changé au fond d’eux. Et ça, les joueurs l’identifient, ça fait écho en eux. Les joueurs ne l’ont pas retrouvé chez Domenech ni chez Houllier.
Deschamps s’adresse à l’âme des joueurs, ce n’est même plus de l’humain, c’est des tripes
Et dans la constitution d’un groupe, a-t-il la même maîtrise ?
P.T. : Il réussit à faire cohabiter l'eau et le feu. Il n’est pas comme Domenech qui regarde les Verseaux, les Lions, les Béliers, etc. Mais Didier sait tout du comportement des joueurs : qui sont les timides, les ambianceurs, les fous furieux et il l'intègre dans sa réflexion. C'est encore une preuve de sa capacité à marier les contraires, mais du moment que c'est pour le bien de l'équipe de France, il se charge de faire ce qu'il faut pour que ça marche. Ma conviction est faite qu’en Coupe du monde, il faut deux conditions incontournables : un groupe de grande qualité et un sélectionneur qui va savoir tirer le meilleur parti de ce groupe. Deschamps et Jacquet ont ça.
Est-il le personnage le plus important pour faire passer la pilule Knysna ?
P.T. : Il faut rendre justice à Laurent Blanc qui a entamé le travail. Il m'avait demandé, par exemple, d'imprimer les paroles de la Marseillaise et de les distribuer aux joueurs pour qu’ils n’aient plus le prétexte de ne pas les connaître. J'avais préparé son discours d'introduction à sa nomination, il y avait des mots forts que les gens attendaient, que les sponsors, qui faisaient la gueule et demandaient des désengagements, attendaient. Didier a remarquablement poursuivi et amplifié. Il a réussi au-delà de ce qu'on pouvait espérer.
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Didier Deschamps, manager hors-pair
Crédit: Marko Popovic
Entre 2012 et 2016, la France a capitalisé sur l’image de Deschamps. Je me souviens de stickers "I love DD" distribués avant les matches à cette époque.
P.T. : Oui et il a très vite intégré que la FFF avait besoin de lui. Il a toujours compris cette nécessité de représenter l'équipe de France partout et en tout lieu, y compris avec les partenaires. Quand Volkswagen faisait une présentation d'une nouvelle gamme, Didier y allait.
C'est un fantastique VRP.
P.T. : Tu ne peux pas rêver mieux. Tous les ans, le jour de la finale de la Coupe de France, il y a la journée des bénévoles de la FFF. 1 500 d’entre eux sont invités à Paris et, le lendemain, il y a un banquet monumental avec des récompenses, des médailles. Didier Deschamps n'en a pas manqué une. Et non seulement il y va, mais il y passe des heures. Il n’arrivait même pas à manger tellement les gens venaient le voir, ils étaient contents de faire un selfie avec lui. Et Didier ne disait jamais non. Que ce soit avec les partenaires ou le bas de la pyramide, il est hyper à l’aise. C'est un peu comme Emmanuel Macron : quelqu’un qui vient vers toi avec le sourire et, au bout de 10 secondes, tu as le sentiment qu'il est venu rien que pour toi. J'ai fait une fois cette réunion avec Laurent Blanc mais, c'est peut-être un peu de ma faute, au bout de 10 minutes, je disais : "Laissez-le manger."
Le grand public n’a peut-être pas cette image mais Deschamps semble être un gros bosseur.
P.T. : Aimé Jacquet disait : "Pour parler 10 minutes aux joueurs, j’ai besoin de deux heures." Il griffonnait dans son cahier. Ce n’est pas le cas de Deschamps. Il ne dégage pas l’image d’un gros bosseur parce qu’il a une intelligence situationnelle et décisionnelle supérieure aux autres. Je pense qu'il fait scrupuleusement tout ce qu'il a à faire, il ne néglige rien donc, à partir de là, tu peux dire que c'est un gros bosseur. C’est tout bête mais il a le mot détail" en horreur. Il consacre du temps même à ce qui ne semble pas essentiel.
Il me dit : 'Ah, t'as sorti des fringues du grand-père !'
Est-ce que vous l’avez déjà senti déstabilisé par une question ? Même pendant l’affaire Benzema – Valbuena ?
P.T. : Non, je n'ai pas le souvenir qu’il se soit fait charcuter non plus… Il se retranchait souvent derrière la justice ou derrière Le Graët.
On a l’impression d’un sélectionneur très proche de ses joueurs qui chambre beaucoup…
P.T. : Un jour, il m'a fait une réflexion, je venais d'acheter une veste, une pièce de marque à 300 euros. Ce n’était pas un blazer à 50 balles de chez Tati. Il me dit : "Ah, t'as sorti des fringues du grand-père !" Je sais que ce n'était pas méchant, mais tu peux mal le prendre quand même. C'est une façon, j'imagine, de manager. Son personnage aux Guignols de l’Info n’était pas forcément très valorisant. Il me disait : "Ça fait rire tout le monde et, quand ça te concerne, c'est moins drôle."
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Didier Deschamps, manager hors-pair
Crédit: Marko Popovic
On parlait de son intelligence situationnelle. C’est elle qui lui permet de traverser les générations sans qu’il y ait de fossé entre lui et ses joueurs ?
P.T. : Au début, quand il a démarré avec les Bleus, son fils avait l'âge des joueurs. Dylan l'aidait à décoder, à rester dans le vent. Il a les codes, les mots. Est-il toujours aussi à l’aise avec les jeunes d’aujourd’hui ?
Ça a l’air de toujours marcher.
P.T. : Je sais que le défilé de mode quand les joueurs arrivent à Clairefontaine l'amuse, mais, au fond de lui, ça l'interroge. Il doit se dire : "Mais qu’est-ce qu’ils font ?" Mais, là encore, il a l’intelligence de garder ça pour lui. Il ne peut pas se permettre de trop les chercher là-dessus parce que ça peut casser une relation.
On a l’impression qu’entre lui et ses joueurs, il n’y a jamais eu l’épaisseur d’une feuille de papier.
P.T. : C'est certainement, des neuf sélectionneurs que j'ai eus, celui qui établissait la plus grande proximité avec les joueurs. Et même, elle est devenue depuis quelques années plus tactile. Avant, pendant les quatre premières années, les joueurs sortaient du vestiaire, Didier tapait sur l'épaule. Aujourd’hui, il les prend, les attire contre lui dans une espèce de corps à corps à la fois viril et affectueux. Alors que Jacquet n'était pas comme ça, Blanc non plus. Ça ne voulait pas dire que le rapport aux joueurs n'était pas sain mais Didier va vraiment au contact.
Pour autant, et c’est là sa grande maîtrise, il sait tracer une limite.
P.T. : Il sait où mettre le curseur, il est très habile et il est sérieux. Il ne mélange pas tout, ce ne sont pas des potes, ils ne se tapent pas sur le ventre. Sa légitimité n’est jamais discutée.
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