Les douze clubs qui, dimanche soir, ont déclaré la guerre de Sécession d'avec le reste du monde du football savaient que l'annonce du lancement de leur Super Ligue déclencherait une avalanche de protestations. Le Liverpool FC, par exemple, devait bien se douter qu'après avoir essoré le slogan 'This means more' jusqu'à ce qu'il ne signifie plus rien, sinon l'exploitation la plus cynique qui soit du patrimoine culturel des Reds, le petit peuple d'Anfield refuserait d'avaler cette couleuvre grosse comme un anaconda. J.W. Henry et ses associés n'auront pas été déçus du résultat.
Ils - les conspirateurs - savaient aussi que l'UEFA, qu'Andrea Agnelli (Juventus) et Ed Woodward (Manchester United) assuraient encore de leur totale fidélité avant le weekend, n'aurait d'autre choix que frapper vite, et fort, face à cette trahison. A en croire Jesper Møller, président de la fédération danoise et membre du Comité Exécutif de l'UEFA, les douze traîtres pourraient être exclus - avec effet immédiat - dès ce vendredi, quand l'instance fera se tenir un ComEx extraordinaire.
On en eut d'ailleurs vite eu la confirmation lorsqu'on apprit que SLCo - ce nom si romantique, si évocateur des joies du ballon -, la société qui regroupe notre Dirty Dozen, avait déjà "présenté une requête auprès des tribunaux compétents" afin de bloquer toute tentative de bannissement dont les clubs concernés et leurs joueurs feraient l'objet de la part de l'UEFA et de la Fifa. Wait and see.
Ligue 1
Doublé, rempart, Dogues anesthésiés : les Tops et les Flops de la 15e journée
IL Y A 6 HEURES

Effrayante hécatombe : à quoi ressembleraient les Bleus sans les joueurs de Super Ligue ?

D'où vient l'argent ?

Il s'agit bien de l'explosion d'une bombe d'un type jusque-là inconnu dans les conflits qui ont convulsé le football tout au long de son histoire, une explosion qui a fait tant de bruit qu'elle nous a rendus temporairement sourds, et soulevé un tel nuage de poussière et de débris qu'il nous est impossible d'y voir clair. Dieu sait pourtant que bien des aspects de l'offensive des Douze Salopards méritent qu'on les considère plus soigneusement.
Il y a l'aspect financier, pour commencer. Les chiffres publiés laissent baba, surtout dans le contexte d'une pandémie qui, tiens, tiens, a tout particulièrement touché certains des acteurs majeurs de l'opération, le trio Juve-Inter-Milan au premier chef, mais aussi Manchester City (147 M€ de pertes sur l'exercice 2019-20) et Liverpool (le seul club du Top 30 de Deloitte à ne pas avoir publié ses comptes pour la saison passée, mais pour lequel on craint le pire en termes de pertes). Participer à la Super Ligue rapporterait automatiquement pas loin de 350 M€ à chacun des vingt clubs ! Le vainqueur empocherait plus d'un milliard !

FC Barcelona, Real Madrid, FC Liverpool, Manchester City - Super League

Crédit: Getty Images

Question : d'où viendrait cet argent, alors que le Covid-19 continue de ravager quasiment toute l'Europe, que les stades ne feront pas le plein de supporters avant longtemps, que les sponsors ont peut-être d'autres priorités qu'associer leur nom à une entreprise qui aura au moins eu le mérite de fédérer tout le reste du football contre elle ?
La banque américaine JP Morgan a confirmé à l'agence Reuters qu'elle 'financerait' la Super Ligue à hauteur de plus de cinq milliards d'euros. Mystère résolu ? Non. Car JP Morgan n'est pas un investisseur. JP Morgan peut faire deux choses - qui ne s'excluent pas mutuellement, au passage. Ouvrir une ligne de crédit dont le montant sera déterminé par les revenus à venir de la Super Ligue, et/ou servir d'intermédiaire entre cette Super Ligue et des investisseurs potentiels. Mais investir son propre argent ? Evidemment que non. Une banque finance l'achat de votre appartement. Elle ne le paie pas pour vous.
C'est donc ailleurs que la Super Ligue a dû ou devra trouver la ou les sources du financement de sa colossale entreprise. Les deux hypothèses les plus plausibles (qui, elles non plus, ne s'excluent pas mutuellement) sont : un diffuseur et/ou un Etat . Pour ce qui est du diffuseur, on doit regarder au delà des acteurs traditionnels de ce secteur, en se souvenant qu'Amazon a déjà testé la température du bain en devenant, depuis deux ans, un ayant-droit de la Premier League. Pour ce qui est de l'Etat, on se souviendra que le principal bailleur de fonds du projet de Coupe du Monde des Clubs élargie à 24 équipes, cher à Gianni Infantino, devait être l'Arabie saoudite.
Il s'agit évidemment de pures hypothèses à ce stade. Le mystère, lui, en est bien un. On ignore d'où viendrait l'argent nécessaire à faire une réalité de ce projet pharaonique. Or rien, absolument rien, n'a filtré jusqu'à présent.

Le logo de la Super League

Crédit: Eurosport

Projet bancal sans la France ni l'Allemagne

Autre mystère : quels sont les huit clubs qui rejoindraient notre douzaine de sécessionistes pour arriver au chiffre magique de vingt ? Puisqu'en effet, le modèle préconisé est d'une ligue constituée de deux groupes de dix clubs jouant leur mini-championnat avant de s'affronter en rencontres à élimination directe. On ne peut pas dire que les candidats se bousculent au portillon. L'absence de tout club français ou allemand dans la distribution de ce disaster movie constitue un énorme handicap pour une compétition dont l'existence - virtuelle - constitue la seule forme de 'légitimité'. Otez les deux finalistes de l'édition 2019-20 de la Ligue des Champions de l'opération. Otez le Borussia Dortmund et le RB Leipzig (leurs réactions ne laissent guère de doutes sur ce qu'ils pensent de cette Superleague), ôtez aussi, mais oui, Lyon, Monaco, Lille, Marseille. Que reste-t-il ? Un projet bancal, déséquilibré, dont sont exclues les deux économies les plus puissantes de l'Union européenne.
Aussi ne doit-on pas être surpris si des fêlures apparaissent déjà dans le front commun des conjurés. Cela n'a rien d'étonnant. Joan Laporta, fraîchement élu président du Barça, signataire de l'accord dont l'un des principaux architectes est tout de même le président semble-t-il à vie du Real Madrid Florentino Pérez, avait déclaré lors de sa campagne électorale - en janvier dernier - que "la Super Ligue était en train de tuer l'industrie du football". On peut comprendre que le grand écart qu'il dut accomplir pour défendre ce qui est désormais aussi 'sa' Super Ligue le fit tant souffrir qu'à lire ses déclarations de dimanche soir, on pouvait se demander s'il était pour ou contre son propre projet.

Florentino Pérez y Alexandr Ceferin

Crédit: Getty Images

D'autres mystères interpellent. Le timing des fuites qui ont conduit à l'ouragan médiatique de dimanche, par exemple (indice : la Super Ligue elle-même n'en était pas la source, contrairement à ce qu'on pourrait croire). L'absence d'une figure de proue (on n'ose dire crédible) pour le projet, qui ne sera certainement pas Andrea Agnelli après son spectaculaire retournement de veste. Une stratégie de communication inexistante, confiée, non pas à des spécialistes du football, mais à une agence (iNHouse) qui avait veillé sur l'image de l'ex-Première ministre britannique Theresa May, avec le succès que l'on sait.
Alors, serait-ce cela, le plus grand mystère ? Que le sort de douze des plus grands clubs du monde dépende de décisions prises par des individus dont la compréhension du football ne dépasse pas le cadre de leurs propres intérêts, au sens le plus étriqué du mot ?
Il est vrai que, de tous les facteurs qu'on sous-estime, l'incompétence arrive souvent en première position. Peut-être qu'on ne s'en plaindra pas, pour une fois.
Eliteserien
Craquage complet : il frappe son propre gardien et est exclu
IL Y A 7 HEURES
Ligue 1
Semaine "éprouvante" mais "objectif atteint" : l'OM n'a pas tendu l'autre joue
IL Y A 7 HEURES