Lorsque que Craig Pawson a sifflé la fin de la rencontre face au Portugal (0-0), c'est une Espagne rassurée qui a regagné les vestiaires. Bien sûr, la maladresse face au but restait intacte, tout comme les problèmes au poste de gardien. Mais au moins, la première de Laporte avait été satisfaisante, l'équipe n'avait pas été malmenée par l'une des nations favorites à la victoire finale et la présence de 15 000 spectateurs dans les gradins du Wanda Metropolitano avait permis de réchauffer les cœurs des internationaux, excepté celui de Morata, victime de chants moqueurs après ses ratés.
Jusque-là désenchantée, la presse se remettait à croire un peu en la Selección. Et puis le positif de Busquets est arrivé, plongeant la Roja dans un quotidien surréaliste…

Ne dites pas 33, dites 39

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06/07/2021 À 23:57
Arriver dans des conditions viciées dans une grande compétition est devenu une spécialité espagnole depuis quelques éditions. En 2016, la préparation était perturbée par des accusations d'agressions sexuelles à l'encontre de David De Gea à trois jours du début de la Seleccion (le gardien sera blanchi en août de la même année). Deux ans plus tard, la Fédération virait Julen Lopetegui à 48 heures du premier match de La Roja, hypothéquant toutes ses chances en un claquement de doigt.
Et 2021 alors ? Cette fois, le coupable se nomme Covid. Depuis le test positif de Sergio Busquets et le faux positif de Diego Llorente, les joueurs ont été mis à l'isolement. Les 22 négatifs ont dû s'entraîner en solitaire, Busquets est de retour chez lui à Barcelone et les U21 sont devenus internationaux A le temps de passer quatre buts à la Lituanie. Au passage, ils empochaient de juteuses primes de leurs clubs respectifs pour avoir acquis le statut d'international.

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Après ce match, 11 d'entre eux se sont entraînés durant plus d'une semaine dans une bulle parallèle, aux côtés de six joueurs supplémentaires appelés en urgence par Luis Enrique Martínez : Kepa, Albiol, Fornals, Soler, Brais Méndez et Rodrigo Moreno ont annulé leurs vacances en Grèce ou au Mexique pour être à disposition de la Selección. En d'autres termes, le sélectionneur a compté durant longtemps 39 joueurs sous sa tutelle et à 48 heures du début contre la Suède, tous les joueurs étaient susceptibles d'intégrer la liste définitive.
Le matin, les 17 de la bulle parallèle s'entraînaient tous ensemble. Au plus chaud de l'après-midi - le but étant de retrouver des conditions similaires à celles de Séville - venait le tour des 22 autres, divisés en plusieurs groupes. Plus les PCR négatifs s'accumulaient, plus le groupe de travail pouvait s'élargir. En attendant, les joueurs ne pouvaient pas s'approcher à moins de trois mètres d'un coéquipier en dehors des entraînements, les portes de la salle vidéo demeuraient closes et les joueurs évoluant au même poste s'exerçaient dans des cohortes distinctes. "On ne met plus les latéraux gauche ensemble dans la vie de groupe. José Gayà et Jordi Alba doivent rester à dix mètres l'un de l'autre", expliquait le sélectionneur.

Luis Enrique et les joueurs de l'Espagne à l'entraînement, le 11 juin 2021

Crédit: Getty Images

"C'est une foutue situation : l'ennui, ne pas pouvoir être en nous, ne pas pouvoir parler avec les coéquipiers, …" reconnaissait Jordi Alba mercredi à la Cadena Ser, tout en appelant à dédramatiser la situation. "C'est un jeu d'enfants comparé à d'autres choses que j'ai dû vivre", assénait Luis Enrique au plus fort de la crise. Depuis vendredi, la Roja a retrouvé un peu de calme. Accueilli par des applaudissements à tout rompre, Diego Llorente a pu réintégrer le groupe, permettant aux joueurs de la bulle parallèle de retrouver les plages ensoleillées. L'Espagne sera présentera donc à Séville avec la liste originale des 24, Busquets en moins.

Luis Enrique fait du Luis Enrique

Malgré toutes ces tribulations, du côté de Las Rozas, on cherche surtout à projeter l'image d'un collectif soudé, prêt à affronter tous types d'adversité. Lors de chaque conférence de presse, le sélectionneur se mue en chef de guerre et gare aux journalistes se permettant de critiquer ses hommes. Dans cet exercice, Luis Enrique est injouable. "Très peu de fois j'ai eu une communion si grande entre le staff et les joueurs. Ce qui se respire ici est quelque chose de très difficile à obtenir. Dans mon parcours d'entraîneur, il n'y a qu'au Barça B où je me rappelle de quelque chose de similaire, et vous pouvez imaginer que dans une équipe B c'est beaucoup plus facile que dans une équipe professionnelle de premier rang", se félicitait-il. La Roja sera-t-elle handicapée par le manque de travail tactique ? "Le plus important, c'est la tête", contre-attaque Lucho. "L'idée du sélectionneur, on la connaît", surenchérit Jordi Alba.
Si l'ancien entraîneur du Barça passe la majorité de ses conférences de presse à éteindre des incendies, c'est parce que "La Furia" baigne dans toutes sortes de polémiques. Dans certains cas, c'est d'ailleurs bien malgré elle. Un jour, l'Espagne la plus réactionnaire remet en question la présence de Laporte en Seleccion, celui-ci n'étant "pas assez espagnol" selon certains. Un autre, c'est la vaccination expresse des joueurs - "ces hommes qui donnent des coups dans un ballon" - qui est critiquée.

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Entre temps, c'est au tour du Míster de passer sur l'échafaud pour avoir appelé en renfort Kepa, Soler ou Albiol, des éléments n'ayant pas grand-chose à faire en sélection, surtout quand les Canales, Navas, Nacho et Aspas sont encore une fois restés sur la touche de façon inexplicable. Luis Enrique avait déjà créé la controverse avec une première liste composée de seulement 24 noms, étranges qui plus est, le voilà qui récidive en boudant certains des tous meilleurs footballeurs de Liga.
C'est simple, après avoir retourné les choses dans tous les sens et pris en compte toutes sortes de critères, personne ne comprend ces convocations. Même les journalistes les plus mesurés sont montés au créneau pour signifier leur désarroi. De toute façon, l'Asturien a déjà perdu la bataille face à la presse. "Dès le moment où il a laissé Ramos sur la touche, tout ce qu'allait faire Luis Enrique serait mauvais", écrivait Iñako Diaz-Guerra dans El Mundo, décrivant la façon dont la presse pro-Real traite le sélectionneur. "Luis Enrique a perdu le jour-même où il a donné sa liste. Et il le savait. Mais étant comme il est, ça lui est égal". Il l'a dit lui-même, convaincre les journalistes n'est pas son travail. Mais pour l'instant, il n'y a pas que les journalistes qui doutent…

De faibles attentes

Chez les supporters, les attentes sont basses. La liste espagnole est la plus faible depuis au moins 15 ans. En comparaison avec la France, l'Angleterre ou le Portugal, l'Espagne fait pâle figure. Quels Ibères seraient titulaires dans le onze de Deschamps, Southgate ou Santos ? Alba ? Thiago ? Llorente ? Même pas sûr...

Marcos Llorente avec la sélection espagnole

Crédit: Getty Images

Autre exemple criant, l'Angleterre a par exemple quatre pointures capables de jouer au poste de latéral droit, là où la Selección n'a aucun latéral droit de métier parmi les siens. Non seulement Luis Enrique se passe du meilleur élément du pays en la personne de Jesús Navas, mais en plus il place à son poste Marcos Llorente, le meilleur milieu de terrain de la dernière Liga… Tout le mandat de Lucho a été marqué par des expérimentations incessantes et à quelques jours de l'Euro, la donne n'a pas changé. Le sélectionneur s'est évertué à le dire, parmi les 39 joueurs sous ses ordres, tous peuvent être titulaires ! C'est dire le chantier.
Au poste de gardien de but, Unai Simón étale ses lacunes à chaque match. Chacune de ses interventions au pied augmente le degré de nervosité des tribunes. À l'autre extrémité du terrain, Morata est capable du meilleur comme du pire. Le pays entier désespère de ses ratés. Ne pas être souverain dans les surfaces, c'est déjà partir avec un sacré handicap. Pour ne rien arranger, l'équipe est à la peine face à tous les blocs bas, qu'ils soient portugais, géorgiens ou suédois.
Son jeu intérieur ne brille pas suffisamment pour créer les décalages nécessaires. Le scénario le plus probable est celui d'une équipe monopolisant le ballon, se créant peu d'occasions et peinant à les convertir. En bref, les problèmes dans le jeu sont les mêmes depuis 2014, sauf que cette fois, les Ramos, Piqué, Iniesta et Villa ne sont plus là, ni même les Isco, Carvajal et Silva. En 2021, La Roja a peu de joueurs capables de faire des différences individuellement.

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En plus de manquer de qualité, cette jeune formation manque cruellement de leaders. À part Koke et Azpilicueta (fort possiblement remplaçants), il n'y a pas d'hommes forts. Ramos, Navas et Busquets sont absents, les habitués des A comme De Gea, Morata, Thiago ou Alba ont des faiblesses psychologiques apparentes et tous les autres joueurs sont peu expérimentés. Summum de l'incongruité, Jordi Alba se retrouve propulsé au rang de capitaine. Quand on connaît sa propension à craquer dans les moments tendus, ce capitanat paraît aberrant. En revanche, il est vrai que ce groupe fait preuve d'un état d'esprit remarquable. Au sein de cette bande, il semble se passer quelque chose de fort humainement.
Dès lors, à quoi peut bien prétendre l'Espagne ? Première mission, éviter le fiasco. Quand, sur la saison actuelle, l'équipe perd contre l'Ukraine, fait match nul contre la Suisse et la Grèce et parvient à bout de la Géorgie à la 92e minute seulement, ce ne sont pas des accidents. Il s'agit ici du vrai niveau de cette équipe. C'est une réalité, l'Espagne peut perdre contre n'importe qui. Mais quand bien même la Roja n'a pas remporté le moindre match à élimination directe depuis 2012, une sortie avant les quarts de finale serait très mal accueillie. À partir des quarts, là, on comprendrait. Alors, cap sur les quarts ! Pour le reste, on verra après.
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