Les couleurs LGBT interdites à l'Allianz Arena de Munich ? "L'UEFA risque de passer pour une organisation rétrograde"

Eurosport sur Google

EURO 2020 – Ce mardi, l’UEFA a officiellement interdit à l’Allemagne d’afficher les couleurs arc-en-ciel à l’Allianz Arena avant le match face à la Hongrie (mercredi à 21h) en prenant en compte le "contexte politique". Quelle est sa justification ? Quid des valeurs d’inclusion mises en avant ? Sa ligne de neutralité est-elle tenable ? Réponse avec Kévin Veyssière, du compte @FCGeopolitics.

Die Allianz Arena in Regenbogenfarben beim Spiel zwischen Bayern München und TSG Hoffenheim

Crédit: Getty Images

L’UEFA a tranché. Mardi, sauf si la fédération allemande décide de passer outre cette décision, il n’y aura pas d'illuminations de l’Allianz Arena aux couleurs de l’arc-en-ciel, signe de soutien à la communauté LGBT avant le match face à la Hongrie à Munich. Un choix basé sur sa ligne de conduite depuis de nombreuses années, qui risque d’être mise à mal dans les années à venir.
Pour tout comprendre à l’affaire et au rôle de l'instance européenne, nous avons interrogé Kévin Veyssière, gérant du compte @FCGeopolitics, auteur de "Football Club Geopolitics, 22 histoires insolites pour comprendre le monde", également disponible en podcast pendant l’Euro.
L’UEFA a interdit que l’Allianz Arena arbore les couleurs arc-en-ciel pour soutenir la communauté LGBT visée par une loi en Hongrie. L’instance européenne a expliqué tenir compte "du contexte politique de cette demande". C’est quoi ce contexte ?
Kévin Veyssière : Depuis plusieurs années, la Hongrie met en place des lois qui ciblent les communautés LGBT ou la communauté homosexuelle. Récemment, le 15 juin dernier, le Parlement hongrois a adopté un texte qui vise à interdire la promotion de l'homosexualité auprès des mineurs. En réaction, c’est le maire de Munich qui a impulsé l’idée d’illuminer l’Allianz Arena puis l’Allemagne et la fédération allemande ont fait la demande officielle auprès de l’UEFA. Ils voulaient protester contre cette loi en Hongrie qui ne porte pas les valeurs véhiculées par l’UEFA ces dernières années. L’UEFA a pris position mais ne s’est pas vraiment mouillée sur le dossier.
Justement, l’UEFA n’est-elle pas un peu schizophrène ? Elle choisit de promouvoir un Euro "pour tout le monde" en début de compétition, mettant en avant ce drapeau, puis elle interdit cette manifestation de soutien qui va pourtant dans les sens des valeurs prétendument défendues par l’instance ?
K.V : L’UEFA est en difficulté car la demande allemande visait spécifiquement les lois en Hongrie. Si on se détache du contexte, elle a sans doute eu peur que se positionner puisse créer des précédents. Ce qui l’aurait encore plus mis en difficulté par la suite. Mais, oui, l'UEFA a mis en place des campagnes depuis plusieurs années qui prônent la tolérance, l’inclusion, l’acceptation des différences. Donc, à ce jeu-là, ils ne répondent pas par les actes à la demande de l’Allemagne…
Pourquoi interdire les couleurs arc-en-ciel à Munich mais ne pas sanctionner Manuel Neuer qui portait un brassard avec ces mêmes couleurs face au Portugal ?
K.V : Pour le coup, l’UEFA n’a pas sanctionné le portier allemand a posteriori car le message était celui aussi défendu par l’instance, à savoir la communauté LGBT de par-delà le monde (dans le cadre du "Pride Month") et pas uniquement pour protester contre les décisions politiques d’un état membre.
picture

Manuel Neuer, capitaine de l'Allemagne, avec le brassard arc-en-ciel

Crédit: Imago

On a surtout l’impression que cette prise de décision donne aussi raison à Viktor Orbán (le Premier ministre hongrois, NDLR)…
K.V : On sait que la Hongrie a beaucoup aidé l’UEFA sur cet Euro car ce fut l’un des seuls stades à avoir eu une jauge de spectateurs à 100%. Ca répond aussi à une utilisation politique du football par Viktor Orbán. Il y a aussi la question des demi-finales et de la finale à Wembley qui pourraient être délocalisées à Budapest, même si cette hypothèse semble écartée officiellement. Donc l’UEFA essaie d’être la plus consensuelle possible mais ça peut biaiser le message de tolérance qu’elle souhaite promouvoir.
picture

Miracle, Giroud local et rôle d'Orban : tout savoir sur la Hongrie

Video credit: Eurosport

Jusqu’où sa neutralité peut-elle aller ? Le grand écart ne va-t-il pas finir par être trop exigeant à maintenir ?
K.V : L’UEFA a beau expliquer que cette décision n’est pas politique, le fait de se positionner et de dire non, c’est déjà de la politique. Pour cet Euro-là, on a aussi eu le conflit autour du maillot de l’Ukraine par rapport à la Russie. L’UEFA avait accepté dans un premier temps le maillot de l’Ukraine avec la carte de Crimée et, là-encore, c’était déjà une décision politique en soi. Au fond, au niveau international, elle a pris le parti de l’Ukraine. Après les protestations de la fédération russe, ils ont réussi à trouver un compromis et s’en sont pas si mal sortis. Mais la question, c’est de savoir désormais si Munich va maintenir sa décision ou non d’illuminer son stade. Si oui, l’UEFA va être en grande difficulté car je les vois mal exclure l’Allemagne pour ça…
Vous avez évoqué le dossier ukrainien. Au moment des tirages au sort, l’UEFA fait en sorte de ne pas se faire croiser l’Ukraine et la Russie. Mais si le hasard du sport avait réuni les deux équipes lors de la phase finale, quelle aurait été la position de l’UEFA selon vous ? Jusqu’où les dés peuvent-ils être pipés ?
K.V : Quand l’UEFA a pris cette décision en 2014, elle voulait surtout éviter que la bataille qui se déroulait, et se déroule encore, entre les deux pays, puisse trouver un débouché sur les terrains. Elle avait eu des cas précédents où elle avait essayé d’organiser des matches entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan et les matches n’avaient pas pu avoir lieu du fait des tensions politiques. Sur le cas Ukraine-Russie, la question se serait posée pour l’UEFA et je pense que si la rencontre avait dû avoir lieu, ils auraient utilisé l’argument sportif qui prime sur le politique. Mais elle aurait sans doute été en difficulté car je ne pense pas que la Russie aurait accepté de jouer face à une équipe dont le maillot présentait la Crimée comme sienne alors qu’elle revendique elle aussi ce territoire. Elle peut remercier le Danemark d’avoir gagné lundi…
picture

Le maillot de l'Ukraine pour l'EURO 2020

Crédit: Getty Images

L’UEFA est une institution créée au milieu des années 50 et depuis, à chaque grande compétition, des polémiques éclatent quant à cette prétendue neutralité revendiquée. Même chose pour la FIFA et son choix du Qatar pour 2022. Jusqu’à quand cette diplomatie peut tenir à l’heure de mouvements internationaux, transnationaux parfois, qui revendiquent plus de libertés individuelles, pas forcément toujours en accord avec les pratiques politiques de certains pays ?
K.V : C’est une bonne question car les problèmes risquent aussi de se multiplier. L’Euro est à 24 désormais, ce qui implique que plus de pays y participent donc génèrent beaucoup plus de questions politiques. Même chose pour la Coupe du monde. Sur le cas de Munich, c’est d’autant plus vrai. C’est facile de promouvoir des messages d’inclusion, de partage et de mettre en avant les minorités oppressées. Mais dans les actes, il faut aussi savoir répondre. Jusqu’à présent, elle a toujours choisi des décisions consensuelles plutôt que des actes forts mais elle va être amenée de plus en plus à se positionner sur le sujet. Sinon, elle va passer pour une organisation rétrograde, ce qui impactera son image.
Pour approfondir les liens entre géopolitique et football :
"Football Club Geopolitics, 22 histoires insolites pour comprendre le monde", par Kévin Veyssière, préface de Pascal Boniface, aux éditions Max Milo, 2021, 18 euros
picture

La couverture de "Football Club Geopolitics", par Kévin Veyssière

Crédit: DR

Rejoignez Plus de 2M d'utilisateurs sur l'app
Restez connecté aux dernières infos, résultats et suivez le sport en direct
Télécharger
Partager cet article
Publicité
Publicité