Nouvelle thématique dans Les Grands Récits cet automne : les mal-aimés. Des champions, des équipes qui ont eu toutes les peines du monde, et c'est un euphémisme, à générer de la sympathie, sans parler d'affection, chez le grand public ou des médias. Dans ce troisième épisode, il est question d'un footballeur qui n'a pas brillé par son talent, mais par sa violence qui a fini par le porter au cinéma : voici la vie et l'oeuvre de Vinnie Jones.

Les grands récits
Everton - Liverpool, le faux derby de l’amitié
18/02/2021 À 22:59

Samedi 6 février 1988. Plough Lane. Wimbledon - Newcastle. Les shorts sont courts, les manches des maillots à peines plus longues, quand elles ne sont pas retroussées. En Angleterre, on n’a pas peur de l'hiver. Question d'habitude. L'histoire, grande comme petite, l'a montré : il en faut beaucoup plus pour effrayer les Anglais. N'empêche, ce jour-là, un gamin de 20 ans à qui l'on prédit le plus bel avenir n'en mène pas large. Il est bourré de talent, sera très bientôt international, et appelé à de grandes choses : il se nomme Paul Gascoigne.

Toute la semaine qui a précédé la rencontre entre les deux clubs, Bobby Gould, entraîneur de Wimbledon, a bâti un plan anti-Gascoigne. A l'entraînement, le technicien a demandé à un petit jeune de la réserve de jouer les Gazza pour mettre son futur cerbère à l'épreuve. Le cerbère en question s'appelle Vinnie Jones et il est du genre à monter dans les tours sans qu'il n'y ait besoin de martyriser le moteur.

Le samedi en question, le milieu de terrain défensif des Dons, que l'on qualifiera pudiquement de rugueux à ce stade du récit, n'a d'yeux que pour Gascoigne. Façon de parler, parce que, s'il ne lâche pas le jeune numéro 8 d'un poil, ce n'est pas avec des yeux de merlan frit que Vinnie scrute Gazza. Jones est un squale qui voit en son jeune adversaire un menu fretin. Il a une mission : marquer Paul Gascoigne à la culotte. Il va s'y tenir. Au propre. Comme au figuré.

Vinnie Jones, lors de la saison 1987/1988

Crédit: Getty Images

Main basse sur l’argenterie

"Je ne vais pas jouer au football aujourd'hui. Et toi non plus", balance d'entrée le joueur de Wimbledon, histoire de réchauffer l'ambiance et donner le ton de leur relation future. Le jeune milieu de Newcastle essaie, pourtant. Mais Jones le suit comme son ombre. Seul moment de répit pour Gascoigne, quand Jones s'en va jouer les touches obtenues par son équipe. Répit, c’est un bien grand mot. "Eh mon gros, reste ici. Je reviens dans une minute", lui répète-t-il quand il s’empare du cuir.

Bien plus tard, Paul Gascoigne révèlera que le joueur de Wimbledon lui a également balancé qu'il s'appelait “Vinnie Jones”, qu'il était “gitan”, qu'il gagnait “beaucoup de fric” et qu'il comptait lui “arracher l'oreille avec les dents et tout recracher dans l'herbe”. Jones n'a rien fait de tout ça. Mais pas mieux.

Avant la mi-temps, Newcastle obtient un coup franc. Gazza se permet une petite familiarité avec son garde du corps. "T'as bien mérité tes 200 balles, mon pote", le chambre-t-il. Mauvaise idée. Il a réveillé la bête. Dos à son adversaire, Vinnie Jones tend son bras en arrière et, à l’aveugle, attrape ce qu'il trouve sur son chemin. La paluche d'acier se plonge sur l'argenterie de Gascoigne. La presse. Vinnie ne lâche pas sa proie. La broie. Et le visage de Gascoigne dit tout le reste. "Gazza a crié comme un enc... de sa mère", se souvient-il dans sa biographie "It's been emotional". Gascoigne serait rentré aux vestiaires en larmes, selon cette même source, de première main.

La photo de l'incident est devenue l'une des plus iconiques de l'histoire du football anglais, avant l’aseptisation. Parce que, comme toute bonne photographie, elle se suffit à elle-même. Il n’est pas nécessaire de la légender. Tout Vinnie Jones est sur ce cliché, réussi par un certain Monte Fresco. Posté au bord du terrain, le photographe avait senti le (mauvais) coup venir. Plus que Gazza en tout cas. Qui l'a néanmoins senti une fois arrivé.

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Rose vs brosse à chiottes

Vinnie Jones est l'un de ces types qui vous donnent l'impérieuse impression de vous engueuler même lorsqu'ils vous sourient. Sourcils naturellement froncés et alités sur deux orbites menaçants, mâchoire raide comme la justice expéditive prônée par son propriétaire, le bonhomme est un dur à cuire qui n'accepte qu'un type de réponse à ses outrages : la manière forte.

S'il vous en colle une, mieux vaut le regarder droit dans les yeux. Alors, évidemment, quand Gazza lui a fait porter une rose rouge après le match (!), le natif de Watford n'a rien trouvé de mieux que de lui rendre la politesse en lui offrant une brosse à chiottes. Plus de trois décennies après, les deux gars, aux parcours aussi sinueux qu'une route alpestre, sont devenus copains.

Eric Cantona, aussi, a fini par apprécier Vinnie Jones. Sans doute parce que le Français, qui s'est fait méchamment secouer plus d'une fois par le violent Vinnie, partage avec l'ancien milieu de terrain ce goût pour le menton relevé. Pour le défi. Probablement aussi, parce que les deux hommes ont fini par passer des terrains de football aux plateaux de cinéma. "J’adore, c’est une vraie personnalité, rigolo, leader... Il a la voix d’un mec qui a vécu. Après, sur le terrain, il oubliait souvent que tu avais passé plusieurs soirées avec lui, racontait récemment Canto dans les colonnes de So Film. Le match qu’on a joué à Wimbledon en coupe, dans les cinq premières minutes, si je ne le vois pas venir de loin, il me coupe en deux. Cinq minutes après, je marquais un de mes plus beaux buts avec Manchester... Ce but découlait sans doute de ce mauvais tacle".

Si Eric Cantona a laissé une trace indélébile dans l'histoire du football anglais, version moderne et marketée Premier League, les dirigeants du plus grand championnat du monde préfèrent que celle de Vinnie Jones s'arrête à ses portes, aux mollets et chevilles martyrisées par l'illustre membre du Crazy Gang de Wimbledon, équipe de foot d'un autre temps, de l’Angleterre des années 80. Angleterre plongée dans la brutalité quotidienne de la politique thatchérienne et la violence de fin de semaine des hooligans qui remplissaient (encore) les tribunes de ses enceintes. L'Angleterre du "No Future" avait pourtant vécu et s'était éteinte de mort violente. Mais Vinnie Jones et ses bad boys de copains avaient décidé de lui écrire un avenir. Il serait court. Il ne pouvait en être autrement.

J'ai trois conseils pour toi mon garçon

Vincent Peter Jones, dit "Vinnie", a vu le jour le 5 janvier 1965, du côté de Watford, dans la banlieue de Londres. Le futur, improbable et éphémère, capitaine du Pays de Galles est issu d'une famille modeste, avec un papa qui aime la chasse, la pêche et autres traditions. Le reste du temps, il bosse. Si les Jones déménagent souvent, la jeunesse de Vinnie est heureuse, sans accroc manifeste et un amour pour un sport : le football. "Je me souviens de mon premier ballon. Mon père l'avait ramené de ses vacances à Rimini. J'aimais ce ballon et ne l'utilisais que rarement. Il m'avait interdit de l'emmener à l'école, même si j'avais envie de le montrer. Il savait que le béton le mettrait en pièces", regrette-t-il dans sa biographie.

La première fois que le petit Vincent s'est retrouvé sur un terrain de football, il était haut comme trois pommes et a marqué… trois buts. Une habitude qui lui ferait des infidélités au plus haut niveau. Il faut dire que, très tôt, sa grille de lecture footballistique fut quelque peu brouillée. "J'ai trois conseils pour toi mon garçon, lui dit un jour son premier entraîneur, John Cornell. Quand tu frappes un adversaire, sois sympa et relève-le, mais tire-le par les aisselles. Si on te hurle dessus, fais comme si de rien n'était si le gars est plus vieux que toi. Si tu es marqué de trop près, recule un petit peu et attrape le gars par les couilles et tourne-les. Il ne te marquera pas d'aussi près la fois suivante". Inutile de dire que le conseil n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd.

Vinnie est plutôt bon footballeur et rejoint les équipes de jeunes de Watford. Il est moins bon écolier, mais avance dans l'adolescence avec l'insouciance qui accompagne ces années de construction. Ça ne durera pas bien longtemps, malheureusement. Il est âgé de 13 ans quand ses parents se déchirent et décident de divorcer.

Vinnie bascule alors du côté obscur. Sa vie tombe en lambeaux. Le football devient secondaire, d'autant que son entraîneur à Watford, tout en vantant ses qualités, lui remet les pieds sur terre. Trop petit le garçon, ça ne fera jamais un joueur professionnel.

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Chantiers, rayons et plonge

A 16 ans, le futur milieu de terrain de Wimbledon tente de s'écrire un avenir, quand même : il bosse sur les chantiers avec son père. Mais Vinnie n'a pas tellement envie de se tuer à la tâche. Pas comme ça, en tout cas. Et le fait savoir à son paternel. "Va te trouver un boulot", lui répond son père. Direction le supermarché. Vinnie met de l’ordre dans les rayons. Puis se trouve un autre boulot dans la cantine d'une école, où il fait la plonge.

A ses heures perdues, terme on ne peut plus adapté à son quotidien, le jeune homme roule à toute berzingue en moto et sans assurance, évidemment. Un jour, il prend un énorme carton qui le voit valser dans la devanture d’une banque. Un autre jour, Jones décide de se percer l’oreille avec une aiguille, sans les précautions sanitaires d'usage. Vingt minutes d’auto-mutilation pour tuer le temps. A part ça, on peut résumer la vie de Jones ainsi : virées au pub, bitures et coups de poing.

Finalement, par on ne sait trop quel miracle, celui qui incarnera un jour Tony “dents de plomb” et partagera un plateau de cinéma avec Brad Pitt dans le film “Snatch”, reprend sa marche en avant, par des chemins détournés. Il se remet à jouer au foot. Avec Wealdstone, club de 4e division anglaise qui a également accueilli un certain Stuart “Psycho” Pearce à ses débuts. Vinnie Jones y touche ses premiers cachets, y reçoit son premier carton rouge et atteint même le troisième tour de la FA Cup, compétition qui marquera sa carrière comme nulle autre.

Wimbledon, par la Suède

Un jour, il entend dans le vestiaire que deux de ses partenaires sont allés arrondir leurs modestes fins de mois du côté du nord de l'Europe. Partir jouer l’été en Suède, Vinnie se dit que ça pourrait être une bonne idée. C'est Dave Bassett, coach de Wimbledon, qui leur a ouvert la porte de la Scandinavie. Bassett connait Jones, qu'il avait remarqué, gamin. Jones va donc voir Bassett. Il accepte de l'aider. A une condition, parce que la (mauvaise) réputation du jeune adulte l’a déjà précédé : "Donne-moi ta parole qu'il n'y aura pas de bagarre, d'agression, rien de tout ça…" "Je ne déconnerai pas. Je le jure", lui répond-il avec son accent mi-prolo londonien mi-gars des Midlands.

Avril 1986. Jones et ses 21 printemps débarquent en Suède, à l'IFK Holmsund, en… troisième division. Pour faire simple, c'est moins fort que Wealdstone. Il se met en avant mais décide de ne pas poursuivre l'aventure après l’été. Le coin n’est pas à son goût. A son retour, Dave Bassett lui propose de venir tenter un essai à Wimbledon. Il a eu vent de ses prestations suédoises. Nous sommes toujours en 1986, Wimbledon découvre l'élite après une ascension vertigineuse. De la division 4 à la division 1 en quatre ans, les Londoniens ont pris la voie express.

Vinnie Jones arrive en tant que défenseur central. Mais, lors de son essai, un jour, il se retrouve au milieu de terrain. Brillante idée. "Je me suis tellement senti à l'aise... J'ai profité de cette liberté, j'ai gagné tous les duels de la tête. Il s'est passé quelque chose ce jour-là, Bassett et les autres ont vu ça de leur bureau. Sur une touche, j'ai pris le ballon et l'ai balancé sur plus de 35 mètres. J'ai entendu les autres joueurs s'étouffer… et lancer des 'Putain de merde !'Ils n'avaient jamais vu ça et je ne savais même pas que j'en étais capable. Ça deviendrait l'une de mes marques de fabrique". Avec l'insulte, la menace et le tacle à hauteur de la carotide. Mais on y reviendra.

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L'essayer, c'est l'adopter. En deux coups de cuillère à pot, le voilà footballeur professionnel. Et pas n'importe où : à Wimbledon. Le WFC est un club à part. D’ailleurs, quand vous entendez Wimbledon, vous ne pensez pas au football. Wimbledon, c’est une forme de volupté, de tendresse et de douce noblesse. Wimbledon, son jardin anglais, le All England Club où se déroule chaque année (ou presque) le tournoi de tennis le plus prestigieux et traditionnel du monde. Wimbledon, quartier huppé et cossu de la banlieue sud-ouest de Londres. Et bientôt fief du Crazy Gang, furoncle du football britannique qui pousse à l'endroit où l'on s'y attendait le moins. Mais à l'époque où c'était le plus possible.

"Il n'est pas possible d'avoir un autre Wimbledon à une autre époque. Nous sommes au cœur des années 80. Wimbledon, c'est une expression de rébellion sur le terrain et sur l'establishment. On vit les heures du thatchérisme le plus dur, rappelle Philippe Auclair, le plus anglais des journalistes français. Le punk est passé du côté du folklore mais la société est hyper brutale. C'est d'autant plus étonnant que les supporters de Wimbledon sont des gars plutôt sympa". Tony Stenson, journaliste au Daily Mirror, trouvera l'expression idoine pour qualifier le FC Wimbledon, quand il parlera de Crazy Gang.

Crazy. Gang. Il n'y a pas un mot plus important que l'autre dans cette appellation.

Wimbledon à l'entraînement en 1995

Crédit: Getty Images

La meilleure manière de regarder les matches de Wimbledon, c'est sur le télétexte

Une bande de tarés, dont Vinnie Jones va finir par devenir la "tête pensante". Personne ne peut les blairer. Coups. Brimades. Insultes. Intimidation. Violence. Wimbledon, c'est tout ça. Ce qui fera dire à Gary Lineker, déjà pertinent à l’époque : "La meilleure manière de regarder les matches de Wimbledon, c'est sur le télétexte". Voilà pour l'hommage, fin mais à peine moins appuyé qu'un tacle de Vinnie Jones.

Wimbledon, ça démarre comme une belle histoire. Un club descendu en quatrième division en 1982 et qui va retrouver l'élite en quatre ans. Le rêve de Dave Bassett, l'homme du renouveau, est de diriger une équipe qui joue bien au football. Malheureusement pour lui et pour les Dons, le technicien n'a pas les moyens de ses ambitions. Alors, il change son fusil d'épaule avec une logique qui se résume en trois nombres : 18 - 12 - 12. Pour Bassett, Wimbledon doit tirer 18 fois par rencontre, obtenir 12 corners et jouer 12 longues touches. La stratégie est simple et directe. Droit au but. Et si possible, par-dessus le milieu de terrain. "Pourquoi faire vingt-cinq passes de dans notre moitié de terrain si l'important est d'aller de l'autre côté ?", s’interroge-t-il.

De l’autre côté se trouve un sacré morceau à bouger, un certain John Fashanu, frère du regretté Justin. On lui balance les ballons, il se débrouille avec. Et quand le cuir repart de l'autre côté, il y a Vinnie Jones. Ou Dennis Wise, talentueux milieu de terrain au regard hypnotique et enragé.

Wise a un côté Francis Begbie, le dingo alcoolo incarné par Robert Carlisle dans Trainspotting. Il peut disjoncter à tout moment. N'importe où. Et pour rien. Et ça, Vinnie adore : "Dennis est un bon copain. Un jour, alors qu'on revenait d'un match, nous roulions sur l'autoroute. J'étais au volant et on le critiquait pas mal à l'époque. Il a complètement craqué et pris un cintre qu'il m'a passé autour du cou alors que je conduisais à toute allure, et il a commencé à me tirer vers lui ! Il était assis derrière moi et les autres gars ont tenté de m'aider, mais il ne lâchait rien. On a fini sur la bande d'arrêt d'urgence en train de se battre".

Rien n'arrête le Crazy Gang, dont Lawrie Sanchez et Wally Downes sont les autres membres plus que pro-actifs. Pour faire partie du "club", il faut passer par un rite initiatique. Vinnie Jones y a eu droit, comme les autres. Mais, quand les gars lui ont monté une fille fraîchement vêtue dans sa chambre la veille de son premier match, il a envoyé balader tout ce petit monde.

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Si vous n'arriviez pas à supporter de vous retrouver à poil…

Mordre ou se faire bouffer : à Wimbledon, il n'y a pas d'entre-deux. Ceux qui supportent de se faire trimbaler attaché à un toit de bagnole sur l'autoroute, être traîné nu sur un terrain enneigé, se faire déféquer dans ses chaussures, retrouver sa voiture désossée ou sa chambre d'hôtel retournée font partie de la meute. Pour les autres, c'est l'enfer. "Si vous n'arriviez pas à supporter de vous retrouver à poil, les blagues et les abus en tout genre, vous n'en étiez pas, assure Jones. Aussi simple que ça."

Certains, tels Terry Phelan, sont venus voir le coach en larmes. "C'est une meute de loups qui cherchait constamment du sang, se souvient Phelan. J'ai vu des joueurs pleurer, craquer nerveusement." Un jour, Fashanu ira jusqu’à littéralement passer à tabac un coéquipier qui avait osé remettre en cause l’ordre établi du vestiaire.

Une autre fois, Eric Young, transféré de Brighton, arrive à l'entraînement avec un sac aux couleurs de son ancien club. Dommage. Le Crazy Gang ne peut pas laisser passer ça. Ils l’attrapent et allument un feu de joie avec au cœur du vestiaire. Lorsque les pompiers débarquent, lance à incendie en mains, ils tombent sur une bande de gars en train de danser autour des flammes.

Evidemment, le Crazy Gang n'en fait pas seulement voir de toutes les couleurs à ses membres. Le pire, c'est le reste de l'Angleterre qui le prend de plein fouet. Venir à Plough Lane, c'est vous donner envie d'en repartir très vite et sauf, surtout. Du thé salé, des toilettes bouchées, des excréments dans les douches, tout l'attirail pour vous faire péter une durite est là. Et ça, c’est avant d’avoir mis un pied sur le terrain. Parce que le plus dur, ce sont les 90 minutes qui suivent. Le trouillomètre à zéro et le risque d'en sortir découpé en deux. Et ce n'est pas seulement une figure de style.

Gary Stevens, vous connaissez ? Probablement pas. Ou, du moins, l'avez-vous oublié. Pour une raison simple : sa carrière fut courte. Tout au moins raccourcie. Il disputa son dernier match à 28 ans. Sept sélections tout de même avec les Three Lions. Une participation au Mondial 1986 et puis… il a croisé la route Vinnie Jones.

Il n'y a pas toujours de la méchanceté derrière les grosses blessures

Un jour de novembre 1988, le joueur de Tottenham se retrouve le long de la ligne de touche, à la lutte avec John Fashanu. Alors qu'il a perdu l'équilibre et tente de conserver le ballon comme il peut, il voit - ou non - Jones débouler comme une furie. Le tacle est d'une violence inouïe. Révoltante. Stevens ne s'en remettra jamais. “Je n’ai pas essayé de me faire Gary. J’y suis allé fort, comme toujours. Encore aujourd’hui, je crois toujours que Gary Stevens a été victime d'une de ces choses qui arrivent en football. Il n'y a pas toujours de la méchanceté derrière les grosses blessures. Je pense surtout qu'il a eu trop de soucis au genou avant ça et que ce tacle fut celui de trop." Voilà pour la justification.

Le malheureux Gary Stevens est sans doute la victime la plus spectaculaire de l'ère du Crazy Gang et de Vinnie Jones, qui avait pourtant lancé sa carrière avec les Dons sur une note plus vertueuse.

Avant d’être considéré comme le joueur le plus violent de l’histoire du championnat d’Angleterre, Jones avait réussi des débuts tonitruants avec Wimbledon. Son premier match, il l’avait disputé contre le Nottingham Forest de Nigel Clough. Une courte défaite 3-2. Le deuxième ? Face au Manchester United d'Alex Ferguson. La future légende d'Old Trafford avait été nommée quelques jours auparavant. Wimbledon l’emporta 1-0. But de… Vinnie Jones. Un coup de boule. Licite, celui-là. Chelsea et Sheffield Wednesday, les deux matches suivants ? Deux buts du numéro 4 bleu, encore.

Le Wimbledon FC est alors au sommet de son “art”. Sixième de l'ancêtre de la Premier League la saison de la remontée, 7e la suivante, le club londonien prouve que l'on peut être bon tout en étant mauvais comme la gale.

Vinnie Jones à la lutte avec Bryan Robson

Crédit: Getty Images

Les Sex Pistols à Buckingham

Wembley. 14 mai 1988. Le jour de gloire du Crazy Gang. Finale de la Coupe d'Angleterre entre Liverpool, meilleure équipe d'Angleterre et d'Europe de la décennie écoulée, et Wimbledon. Les Dons de Bobby Gould, successeur de Dave Bassett, se retrouvent dans le saint des saints pour y disputer le match le plus important de la compétition la plus prestigieuse du football anglais. Deux mondes se font face. Lady Di représente la couronne, serre la pince aux acteurs du match. Wimbledon à Wembley, c'est comme inviter les Sex Pistols à Buckingham Palace. Y a quelque chose qui ne colle pas.

Néanmoins, au lendemain d'une énième soirée passée au pub à descendre des pintes de bière pour faire redescendre la pression, Vinnie Jones et ses copains sans gêne vont couper la tête du suzerain, grâce à celle de Lawrie Sanchez. Un penalty arrêté par Dave Beasant plus tard (une première en 107 finales !) et les Londoniens repartent vers leur banlieue avec l’argenterie sous le bras. John Molson, commentateur de la BBC, résume ce qu'il a vu par ces mots : "Le Crazy Gang a battu Culture Club".

Wimbledon a remporté le premier et dernier titre de son histoire. Le Crazy Gang a vaincu l’Everest. Il n'ira pas plus haut. Les Sex Pistols ont vu le palais, se sont goinfrés de crème chantilly, jusqu'à exploser. La saison d'après est celle de trop. La dernière du Crazy Gang, première génération. Parce que Vinnie Jones reviendra, un jour. Mais le collectif a fini par se déliter. L'effet de mode, si tant est qu'il ait existé, est passé.

De Leeds à son retour à Wimbledon, en passant par Sheffield United et Chelsea, il y aura beaucoup de mauvais coups et de faits divers. Une cassette vidéo, aussi. Véritable hit de l’autre côté de la Manche et numéro 2 des ventes de vidéos de sport de l’année 1992, "Soccer's Hard Men" est un programme de 78 minutes présenté par Vinnie Jones durant lequel l’intéressé fait l'apologie de la violence sur rectangle vert. Cette première incartade dans le monde de l’image le servira à terme. Mais en cette année 1992, elle coûte au futur comédien une amende de 20000 livres - somme record à l'époque -, et six mois de suspension avec sursis, avec une période probatoire de trois ans.

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Le jaune le plus rapide de l’histoire

La Premier League naissante n’a pas de place pour les types comme lui. Et lui ne cherche pas non plus à entrer dans le moule. En six années passées dans le nouveau championnat d’Angleterre, le natif de Watford trouve le moyen de se faire expulser à sept reprises. Autant que Roy Keane, mais en sept saisons de moins que le bouillant Irlandais.

Un jour de mars 1992, comme pour marquer le coup et définitivement tirer un trait sur la First Division qui allait se transformer en Premier League l’été venu, Jones réussit le tour de force de prendre un jaune au bout de trois secondes. Ce qui lui fera dire : "J'ai dû y aller trop sauvagement, trop fort ou trop tôt. Parce qu'après trois secondes, je pouvais difficilement être en retard". Vinnie Jones a, aussi, le sens de la formule.

Mais ses sorties bien senties sont trop rares et ne font pas oublier ses saillies politiquement incorrectes, comme lorsqu'il propose gracieusement à Kenny Dalglish de lui "arracher la tête pour lui chier dans le cou". Ou inacceptables, comme en 1995 quand il se lance dans une diatribe anti-immigration à l'égard du Ballon d'Or 1987, Ruud Gullit, à l'issue d'un Boxing Day houleux. Expulsé pour deux interventions viriles sur Dan Petrescu et le Néerlandais, le bad boy s'en prend aux étrangers, des "cochons ventripotents venus en Angleterre pour tuer les vrais bosseurs bien de chez nous". Ambiance.

L'Angleterre s'est ouverte au monde. La Premier League s'est modernisée. Jones s’est ostracisé. Il sera bientôt temps pour lui de raccrocher. Avec ses tatouages en guise de souvenirs indélébiles : “FA Cup Winners” sur le tibia droit, “Leeds Champions Div2” sur le gauche, et sur sa poitrine, un dragon gallois. Parce qu'avant qu'on lui intime d'aller voir ailleurs, Jones deviendra international.

On se demande comment il est devenu international

"On se demande comment il est devenu international, s’interroge encore Philippe Auclair un gros quart de siècle plus tard. Le Pays de Galles voulait un patron, un dur… et ça leur faisait un coup de pub". A l’époque, en 1994, Jimmy Greaves n’est pas moins interloqué : "On avait vu Arsenal marquer deux buts à domicile. Eh bien, quand vous pensiez avoir tout vu en football, Vinnie Jones devient international !"

Grâce à une ascendance maternelle galloise et au niveau cataclysmique d'une sélection à la ramasse, Vinnie Jones portera les couleurs du Pays de Galles à neuf reprises, le temps de se prendre un 7-1 par les Pays-Bas, de porter le brassard de capitaine et, évidemment, de récolter un carton rouge pour un mauvais geste face à la Géorgie. Classic Vinnie.

De suspensions en amendes, de coups médiatiques en condamnations sportives et civiles, pour avoir mordu le nez d’un journaliste ou avoir tabassé un voisin, Vinnie Jones n'est plus en odeur de sainteté sur les terrains anglais, si tant est qu'il y fut un jour. Son cas est désespéré, jugent ses congénères et il n'y a plus que Wimbledon, où il est revenu en 1992, pour lui trouver des excuses et le défendre à chaque fois qu’il lève le pied trop haut ou l’ouvre un peu trop fort. "C'est un mec étrange, il est énervé par tout le monde", juge Alex Ferguson. "Il a en lui un bouton d'auto-destruction, comme un mauvais écolier", ajoute Paul Gascoigne, qui en connaît un rayon en auto-destruction.

En mars 1999, au crépuscule d'un siècle qui l'avait déjà ringardisé, Jones décide de mettre la clé sous la porte. "J'en ai assez de ce jeu", balance-t-il après neuf rencontres disputées avec les Queens Park Rangers en Championship, le niveau d'en dessous. Le sien, ont toujours pensé très fort ses détracteurs. De toute manière, il n'était plus vraiment footballeur, parce qu'il était entraîneur/joueur. Mais surtout parce qu'il était passé à autre chose, une nouvelle passion : le cinéma.

"Ce qu'il a fait est très astucieux, il s'est créé une image. Il a bâti sa carrière sur sa brutalité. C'était un voyou, juge Philippe Auclair. Des Vinnie Jones, il n'y en a plus. Il n'y a plus de machine à flanquer des gnons comme il l'avait fait avec Gascoigne. Il a eu du pot de tomber sur Guy Ritchie."

Le nouveau Bruce Willis

Guy Ritchie est le déclencheur de sa deuxième vie, entamée pendant la première. Jeune réalisateur britannique, Ritchie prépare Arnaques, Crimes et Botanique, qui sortira sur les écrans en 1998. Le cinéaste cherche un méchant pour son long métrage et trouve que Vinnie Jones a la gueule de l'emploi. Guy Ritchie l'avait d’ailleurs trouvé très bon dans la fameuse VHS "Soccer's Hard Men" et dans ses apparitions de plus en plus régulières à la télé anglaise.

Jones est alors bien éloigné des choses du cinéma. Mais il se laisse tenter et devient “Big Chris”, que le scénario décrit comme "un gars respecté, mais que tu n'as pas vraiment envie de croiser. Similaire au footballeur Vinnie Jones". Plutôt que de tenter de dégoter une imitation, Guy Ritchie se paie le vrai. Bonne idée. Le joueur est un comédien né. Il crève l’écran dans la comédie. Convié à l’avant-première, Dustin Hoffman dira de Vinnie Jones qu’il est le "nouveau Bruce Willis".

Sa deuxième contribution au septième art reste à ce jour la plus fameuse : “Snatch”. "Je voulais être la star du film", assure-t-il dans sa bio. Oui, il aurait adoré. Mais Brad Pitt est arrivé. Et Jones n'a pu que s'incliner. Qu'elle ne fut pas la surprise de sa fille, Kaley, le jour où l'acteur américain a appelé papa à la maison : "Mon dieu, c'est Brad Pitt au téléphone !".

Vinnie prendra ombrage de n'apparaitre que peu et tardivement dans le deuxième film de son pote Guy Ritchie. Qu’importe : une nouvelle vie s'ouvre devant Vinnie, qui décolle pour Hollywood et s'y installe avec femme et enfants. Son voisin n'est pas acteur et a une personnalité aux antipodes de la sienne : Pete Sampras. Changement radical. Le cinéma britannique lui a ouvert les portes du grand écran US. Depuis, il a tourné dans près de 50 films, pas mal de nanars, quelques blockbusters comme “60 secondes chrono” ou XMen, jamais de premiers rôles et toujours le même profil : le dur à cuire, psychopathe sur les bords. Vinnie Jones a toujours été choisi pour jouer le rôle de sa vie : le sien.

Brad Pitt, Vinnie Jones

Crédit: Getty Images

Vraiment un sale type ?

Vinnie Jones est-il vraiment sale type ? Un gars violent par nature, très à droite jusqu'à l'extrême, et qui pourrait s'embrouiller avec son ombre ? La réponse est oui, assurément. Mais il y a un mais. Parce qu'il y a toujours un mais. Tout n'est jamais complètement noir. Rien n'est totalement blanc. Et Vinnie Jones, personnage plus simple à détester qu’à aimer, n'échappe pas à cette règle immuable. “Toute ma vie, j’ai eu un ange sur une épaule, un diable sur l’autre”, assume-t-il.

Derrière le regard menaçant, les coups de poing et les crocs d’acier, il y a un gars qui n'a jamais oublié d'où il venait. Et la mort de sa femme, en 2019, a rappelé que Vinnie Jones avait un cœur. Terrassée par une longue maladie, Tanya n’avait pas été épargnée par les soucis de santé. A la fin des années 90, elle avait même subi une transplantation cardiaque. Son acteur/footballeur de mari avait alors offert l'intégralité de son cachet du film “Arnaque, Crimes et Botanique” (30 000 livres) à l'hôpital qui s'était occupé d’elle.

Depuis la disparition de sa femme, l’armure s’est fendue et l’homme, assagi, a peu à peu dévoilé une facette de sa personnalité longtemps enfouie sous ses crampons et derrière ses frasques. Participations à des œuvres de charité, appels aux dons divers et variés, interventions devant des parterres d’élèves des prestigieuses écoles d'Eton ou d'Oxford étaient pourtant à porter à son crédit depuis belle lurette. Mais elles intéressaient moins les foules - et la presse - que ses dérapages. Et le principal intéressé ne s’en était jamais vanté. On ne sait jamais, ç’aurait pu nuire à son image.

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27/07/2020 À 22:00