Le jour où il devait se faire une place confortable dans l'histoire, il n'a eu droit qu'au purgatoire. Pas faute, pourtant, d’avoir poussé très fort les portes du paradis. Dans une atmosphère d'enfer et sous une chaleur de plomb, Francisco Javier González Urruticoechea, dont vous avez peut-être entendu parler sous le diminutif de "Urruti", avait fait tout ce qui était en son pouvoir. Enième joyau basque ayant embrassé la carrière de gardien de but, Urruti s'était employé à faire chavirer un stade Sanchez-Pizjuan acquis à sa cause et à celle de ses partenaires catalans. Un premier arrêt sur sa gauche. Un deuxième sur sa droite. Tout autre jour, l'affaire aurait été emballée et pesée. Pas cette fois.
Vous en connaissez beaucoup, vous, des portiers qui ont au moins détourné deux tirs au but lors d'une finale de Ligue des champions ? De Peruzzi, portier massif de la Juventus Turin à Cech, montagne tchèque de Chelsea, leur décompte tient largement sur les doigts de vos deux mains, puisqu'ils ne sont que huit à avoir réussi ce tour de force.
Et des gardiens qui se sont distingués en sortant les deux premières tentatives ? Arrêtez-vous au pouce et à l’index : ils ne sont que deux. Le regretté Urruti, donc, le 7 mai 1986. Et un certain Helmuth Duckadam. Quand ça ? Le 7 mai 1986, aussi. Dommage pour le Basque du FC Barcelone. D'autant que le Roumain du Steaua Bucarest n'a pas seulement copié-collé son confrère ce soir-là. Si Urruti s'est brillamment interposé à deux reprises, Duckadam a poussé bien plus loin. Quatre tirs au but. Quatre arrêts. Rideau (de fer).
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Le dernier arrêt de Duckadam lors de la finale

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Ascension rapide, chute vertigineuse

Déjà malheureux d'être tombé dans une décennie où l'Espagne pouvait se targuer de posséder des gardiens de la trempe de Luis Arconada et d'Andoni Zubizarreta, qui lui barrèrent la route de la Roja pour le premier, de la Roja et du Barça pour le second, Urruti a manqué son rendez-vous avec la postérité. Il n'y en aurait pas d'autre. Quant au FC Barcelone, il attendrait 1992 avant d'inscrire son nom sur les flancs de la coupe aux grandes oreilles et de s'y faire une petite place à côté des six inscriptions "Real Madrid CF".
Pas sûr que cela aurait consolé Urruti s'il l'avait su ce soir-là, mais l'après n'a pas été plus radieux pour son alter ego, Duckadam. Lui aussi a vite remballé les calicots et balayé les confettis devant ses buts. Cette nuit andalouse, magique à bien des égards, était le sommet de sa carrière. L'ascension avait été rapide, malgré une pente abrupte. Mais ce n'était rien à côté de la descente, qui serait vertigineuse. Éphémère international (2 sélections en 1982), il ne reverrait plus la lumière et son histoire nourrirait tous les fantasmes au cœur d'une époque et dans un contexte qui prêtaient le flanc à toutes les chimères.
Trente-six ans plus tard, Duckadam reste une montagne de 188 centimètres et un homme de peu de mots. Il a abandonné la moustache mais ne s'est jamais départi de son austérité. Celui qui fut président du Steaua - de sa version dégradée, au sens militaire du terme - en impose toujours. Et reste évidemment marqué par cette soirée à nulle autre pareille qui l'a vu passer en un clin d'œil de bon gardien à légende du sport roumain.
N'attendez pas de lui qu'il parade. Il ne l'a pas fait à Séville. Il ne le fera pas plus aujourd’hui. "Evidemment, sortir quatre tirs au but et remporter la Coupe d'Europe des Clubs Champions m'a rendu célèbre. Mais je ne me suis jamais senti invincible. Je n'ai jamais ressenti cela, nous confie-t-il. A Séville, j'étais simplement concentré sur chaque tir au but. C’est d'ailleurs pour cette raison que je ne me suis pas rendu compte qu'on avait gagné le match après le quatrième tir barcelonais."
Duckadam est bien plus qu'un résultat
Comment la Roumanie pourrait oublier ce qui reste à ce jour le plus grand moment footballistique de son histoire ? Si l'équipe nationale a repris le flambeau et brillé aux Etats-Unis en 1994, aucune autre formation n'est parvenue à ses fins, après le Steaua de 1986. "Il est le symbole du foot roumain qui gagne, se remémore Emanuel Roşu, journaliste local. Duckadam est bien plus qu'un résultat : il est le héros d'une époque, la synthèse de tous les sentiments magiques que les gens ont éprouvé au cœur d'une période sombre sous la dictature communiste."
Trois ans après avoir triomphé à Séville et quelques semaines avant que la Roumanie ne bascule dans une nouvelle ère, le club émanant du ministère de la Défense s'octroiera une nouvelle chance de tutoyer les étoiles. Cette fois, manque de pot, il se cassera les dents sur un os rouge et noir, serti de diamants oranges. Sans Duckadam, bien loin des ors du football européen, parce que bien occupé à redonner du sens et un élan à sa carrière, chez lui au Vagonul Arad, club de deuxième division roumaine. Mais avant d'essayer de comprendre ce qui s'est passé après, il est essentiel de se pencher sur ce qui est arrivé avant.
Que les choses soient claires : Helmuth Duckadam ne serait pas entré dans les livres d'histoire sans ce quart d'heure de gloire.

Helmuth Duckadam retrouve la coupe aux grandes oreilles, en 2009

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Né en 1959, il se met au foot à 14 ans et débute sous les couleurs de l'UT Arad à 16. Il se fait parfois remarquer en sélections de jeunes, mais la Roumanie des années 80 est plutôt bien pourvue en portiers talentueux, Silviu Lung - qui disputera la finale de 1989 - et Dumitru Moraru, notamment, se partagent les honneurs et les capes en équipe nationale.
Quel type de gardien est Duckadam ? "J'étais un gardien de but régulier et endurant. Je me battais pour arrêter tout ce que je pouvais". N’en demandez pas plus, vous n'en saurez pas plus. Après avoir fait l'ascenseur avec Arad, il débarque au Steaua en 1982, pour jouer les doublures de Vasile Iordache. Aux côtés de l'international, il apprend beaucoup. Et progresse, jusqu'à devenir le numéro un en 1984.

La Roumanie rayonne, pas le Steaua

Au début des années 80, le Steaua Bucarest est à des années-lumière d’un triomphe continental. Parce que le rideau de fer est étanche. Parce que les Anglais raflent tout. Parce que le club préféré de Valentin Ceausescu, fils aîné de Nicolae et directeur sportif officieux du Steaua, est loin du compte. En 1985, le doublé qui propulse le Steaua en C1 marque le redressement d'un club qui, malgré de très gros moyens financiers - ceux de l’armée - et le soutien du rejeton du "Conducător", a végété de trop longues années dans l'ombre du Dinamo Bucarest et de l'Universitatea Craiova. Les deux clubs ont d’ailleurs disputé des demies européennes, de Coupe des Champions en 1984 pour le premier, de Coupe de l’UEFA en 1983 pour le second. Ajoutez à cela que la Roumanie était du dernier Euro, en France. Bref, tout va plutôt bien pour le foot roumain. Sauf pour le Steaua. Et puis, arrive la saison 1985/86.
Le drame du Heysel et ses répercussions ont bouleversé les rapports de force sur le Vieux continent. Les Anglais et leurs hooligans sont désormais priés de rester sur leur île. Et ça change tout. A priori pas pour le Steaua qui n'a pour seul fait d'armes continental un quart de finale de Coupe des Coupes en 1972, perdu face au Bayern. Pour le reste, c'est six éliminations de suite au premier tour de la C1. Et pas beaucoup d'espoir, alors que la Juventus Turin, tenante du titre, est là, prête à bisser. Le FC Barcelone, de retour après onze ans d'absence, meurt d'envie d’accrocher la coupe aux grandes oreilles, celle-là même qui s'est offerte à six reprises au Real Madrid, ce qui n’est pas un détail, ce qui n’en sera pas un dans cette histoire. Et puis il y a le Bayern Munich, dont la splendeur européenne des années 70 ne cesse de s'estomper. A l'étroit entre les trois cadors, le Steaua n'a pas beaucoup de place pour rêver.

Le Steaua Bucarest 1986

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D'ailleurs, pourquoi rêver quand on s'appelle Steaua Bucarest ? Pourquoi rêver quand un seul club de l'Est est parvenu en finale de la Coupe des Champions en trente ans ? Quand débute l’année 1986, personne ne peut présager que le printemps serait celui d'une gigantesque remise en cause pour le football de l'Ouest. Parce que le Steaua. Parce que le Dynamo Kiev, surtout. Cinq jours avant la finale de Séville, les Soviétiques font tourner les têtes en désossant l'Atletico Madrid, à Lyon (3-0). Ce qui fera dire à Laszlo Bölöni, à la veille de Steaua - Barcelone que la meilleure équipe d'Europe ne sera pas sur le terrain le lendemain. Elle s'appelle Dynamo Kiev. Et elle vient de remporter la Coupe des Coupes.
Le Steaua n'est pas aussi spectaculaire que la bande d'Oleg Blokhine. Loin s'en faut. Mais le club de l'armée s'est remplumé et a retrouvé de la cohérence. Quand l'Ouest commence à se demander si ses footballeurs ne sont pas trop payés pour ce qu'ils font ou les résultats que certains obtiennent, l'Est reste sur sa ligne de conduite. En Roumanie, comme ailleurs.

Des voyages et des magnétoscopes

De l'autre côté du Mur, les footballeurs ne sont pas millionnaires. Mais ils font partie d'une caste : celle des privilégiés. "En Roumanie, on ne pouvait pas vraiment parler de professionnalisme, confirme Catalin Oprisan, journaliste et auteur de "Steaua, la légende d’une équipe de football". Néanmoins, au Steaua, ils étaient vraiment professionnels dans leur préparation."
"On était des vedettes, mais si on compare à la situation d'aujourd'hui, on était des vedettes sans argent", résume Duckadam. Représenter le club favori du fils aîné d'un dictateur en place, ça peut avoir du bon quand tout va bien. Les meilleurs joueurs bénéficient d'un logement confortable - autre privilège - et d'un salaire plus élevé que la moyenne, sans être indécent. Voir un peu de pays, à l'occasion des matches de coupe d'Europe, constitue un autre privilège, unique à l'époque. Accessoirement, Les matches à l'Ouest leur permettent aussi de mettre un peu de beurre dans les épinards.
"Vous aviez une bonne vie en tant que joueur du Steaua, avec un salaire correct et certaines primes. Mais en Roumanie, la lutte n'était pas pour l'argent, car les gens avaient tendance à en avoir, mais pour la nourriture et d'autres produits essentiels. Une personne normale devait faire la queue durant de longues heures pour acheter de la viande ou autre chose. Ce n'était pas le cas des joueurs, explique Emanuel Roşu, journaliste roumain votant pour le Ballon d'Or. C'était très important pour leur confort. De plus, ils avaient accès à des magnétoscopes lorsqu'ils allaient à l'étranger. Ça valait très cher au marché noir à Bucarest. Donc, beaucoup de joueurs en achetaient pour les revendre. C'était une bataille pour l'accès aux biens, pas nécessairement pour l'argent."

La vie en Roumanie, en 1989

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L'histoire ne dit pas combien de magnétoscopes les joueurs du Steaua ont refourgué en 1985/1986, mais du pays, ils en ont vu plus que de raison lors de leur impensable campagne européenne. Un petit tour à Vejle, au Danemark. Un crochet par Budapest, pour éliminer le Honved. Un détour par Lahti. Et voici Duckadam et ses copains en demie. Face à un gros morceau, Anderlecht. Une courte défaite à l'aller (0-1) et puis le retour. 3-0.
Le Steaua est en finale et peine à y croire. "Je n'avais jamais pensé ou parlé du trophée avant ça, se remémore Duckadam. Mais après la demi-finale retour, j'ai commencé à me dire qu'on avait une sacrée équipe. En plus, nous n'avions pas connu de blessure majeure depuis deux ans." Une sacrée équipe composée de 16 joueurs, seulement.
"Seize joueurs, mais des très bons, précise Catalin Oprisan. Ils jouaient ensemble depuis longtemps et se connaissaient parfaitement. L'entente était incroyable dans cette équipe. Le staff, l'entraîneur Emerich Jenei, son adjoint Anghel Iordanescu, et la direction n'y étaient pas pour rien."
Avec le recul, quand on se penche sur les noms couchés sur les feuilles de match, on n'a pas de mal à comprendre que cette équipe soit allée loin. Miodrag Belodedici, prometteur défenseur qui, débarrassé du "i" final de son nom, ira glaner une deuxième C1 en 1991 sous les couleurs de l'Etoile Rouge de Belgrade, maîtrise déjà son sujet. Au milieu, Gavril Balint et Laszlo Bölöni ne jurent pas dans le paysage. Et puis, devant, Marius Lacatus et Victor Piturca font la paire. Mais le club patronné par le ministère de la Défense, bientôt renforcé par un certain Gheorghe Hagi, est avant tout un collectif, un groupe, un vrai. Qui s'apprête à vivre un rendez-vous extraordinaire.

Le Barça en immense favori

Quand les joueurs du Steaua se présentent sur la pelouse de Sanchez-Pizjuan au soir du 7 mai 1986, ils sont submergés par la vague catalane qui a déferlé sur l’enceinte andalouse. Ils sont plus de 40000 supporters du Barça, pour un petit millier de Roumains.
Enfin, le FC Barcelone va rompre la malédiction et remporter la seule Coupe d'Europe qui se refuse aux Blaugrana. Comment pourrait-il en être autrement ? Sur le banc, Terry Venables, le rescapé Anglais de cette finale, a rationalisé le Barça - autant que faire se peut. Bernd Schuster a beau avoir des envies d'ailleurs et renâcler, il reste Bernd Schuster. Steve Archibald, lui, n'est pas au top mais il est là. Non, le Barça ne peut pas passer à côté.
D'ailleurs, il y a des signes qui ne trompent pas. En quart, Barcelone a scalpé la Juventus Turin. En demie, le Barça est revenu de nulle part. Étrillés à Göteborg 3-0, les Blaugrana ont renversé les Suédois au Camp Nou grâce à Pichi Alonso et décroché leur billet pour Séville aux tirs au but (3-0, 5 tab à 4). Ajoutez à cela que les Catalans vont disputer cette finale à "domicile" face à un adversaire qui ne fait pas le poids…
Durant cent-vingt minutes, c’est simple : il ne se passe rien. Cette finale est une purge absolue, titre qu'elle conteste à Benfica - PSV 1988 ou OM - Etoile Rouge 1991. Le FC Barcelone est en-dessous de tout. Le Steaua ne sort pas de son organisation. Michel Vautrot, l'homme en noir, est le meilleur sur le terrain. De loin. Dans son édition du lendemain, L’Equipe qualifiera ce match de "médiocre". Schuster avait déjà des envies d'ailleurs avant le match. Il va les mettre à exécution pendant : à la 84e minute, alors que Venables vient de le remplacer, l'Allemand quitte le stade. Direction le taxi. Puis le placard. L'Allemand ne revêtira pas une seule fois la tunique blaugrana la saison suivante.

Bernd Schuster devant Michel Vautrot lors de la finale

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La théorie des jeux façon ballon rond

Schuster a laissé échapper son heure. Celle de Duckadam approche. Si le Steaua a bénéficié du support du pays, qui s'est mis en rang d'oignon derrière son finaliste surprise, allant même jusqu’à annuler un amical Brésil - Roumanie afin que les forces vives du club restent focalisées sur la finale, le portier n'a pas changé grand-chose à l'approche du rendez-vous sévillan, à ceci près qu'il s’est quelque peu crispé sur la fin : "Le matin de la finale, je me suis réveillé comme un charme et je n'ai rien changé à ma préparation. J'ai juste commencé à être nerveux une fois dans le car pour aller au stade."
Cent-vingt-minutes de purge plus tard, place à l'éternité. 0-0. Tirs au but. Helmuth n’a plus le trac. Helmuth s'est préparé aussi : "En plus de ma routine, je me souviens avoir enchaîné deux séances de tirs au but avec toute l'équipe avant la finale." Bien vu.
La suite ? Simple comme bonjour. La théorie des jeux façon ballon rond. Et inlassablement décryptée par Helmuth Duckadam.
"J'ai eu de la chance de partir du bon côté sur le premier tir. Ensuite, c'est la psychologie qui fait le reste. N'importe quel gardien aurait pensé pareil."
Jose Ramon Alexanko est le premier tireur barcelonais. Après l'échec de Mihail Majearu, il peut lancer ses siens.
"Alexanko est le premier tireur. J'ai choisi de partir à droite, il a tiré de ce côté, j'arrête cette première tentative."
Bölöni échoue dans la foulée. Arrive le tour d'Angel Pedraza.
"Après avoir arrêté le premier tir, je me suis mis dans la position du tireur et j'ai pensé : 'Si un gardien arrêtait un tir au but sur sa droite, qu'est-ce que je ferais ?' Le gardien change normalement de côté et plonge à gauche, alors je suis allé à droite". Bingo.
Après deux tirs au but de chaque côté, le score est toujours désespérément vierge. Le cinquième tireur, Marius Lacatus, envoie une mine sous la barre. 1-0 Steaua. Pichi Alonso s'avance vers son bourreau.
"Tout gardien qui fait deux arrêts à sa droite finit par choisir de plonger à gauche, alors j'ai décidé d'aller une nouvelle fois à droite". Et ça marche, encore.
En douceur, Gavril Balint fait le break. 2-0. Quatrième tentative blaugrana à venir.
"Marcos allait-il faire comme ses coéquipiers ? Je me suis dit que non et, cette fois, je suis parti à gauche." 
Un, deux, trois et quatre arrêts. Dans les tribunes, tout le monde est abasourdi. Même Juan Carlos a du mal à réaliser.
Le Steaua est au sommet, au cœur d'une année paradoxale pour le bloc de l’Est. Deux Coupes d’Europe remportées, un premier GP de F1 organisé de l’autre côté du mur, en Hongrie. Et, dans le même temps, un régime qui se fissure, au figuré, comme au propre, du côté de Tchernobyl.
Les Roumains jubilent, évidemment. L'exploit est unique, incommensurable. Dans le vestiaire, Mircea Lucescu, sélectionneur de la Roumanie, bombe le torse : "Vous vous rendez compte ? Nous sommes le premier pays socialiste à gagner la Coupe des champions". "Moi, je l'ai trouvée très belle cette finale", ironise Jenei.

200 000 lei et un 4x4 d’occasion

De toute manière, Duckadam et ses partenaires sont loin de toutes ces considérations esthétiques ou politiques. Ils sont au firmament. Et ils vont rapidement en prendre conscience. Duckadam en tête : "Quand on est rentrés, le lendemain, plus de 15 000 personnes nous attendaient à l'aéroport d'Otopeni. Les gens avaient marché de longues heures pour venir nous voir. En partant de l'aéroport, il y avait des dizaines de milliers de personnes qui nous applaudissaient jusqu'à notre arrivée au stade. L'ambiance était fantastique. Une chose qu'on ne vit qu'une seule fois, ou jamais."
La suite, c'est une réception chez Ceausescu, au Comité Central du Parti Communiste. Tirés à quatre épingles, Duckadam et ses copains reçoivent les honneurs sous les moulures de la dictature. 200 000 lei de récompense, soit dix années de salaire d’un ouvrier et un 4x4 Aro d’occasion, pour couronner le tout. Après les magnétoscopes, les reventes de voitures : Duckadam refourguera la sienne à un berger qui en aurait plus besoin que lui.
L'odyssée d'Helmuth Duckadam aura été incroyable. Le quart d'heure de célébrité warholien à la sauce football. Et douloureuse. Ce que l'histoire ne dit pas encore, et que la légende poussera sous le tapis, c'est que le gardien de but du Steaua Bucarest aurait pu ne pas disputer cette finale.

Helmuth Duckadam exulte

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Depuis quelque temps, l'international roumain souffre du bras droit : "Quelques mois avant la finale à Séville, j'ai eu des douleurs et des engourdissements dans le bras droit. Après plusieurs examens, les médecins n'ont pas réussi à découvrir ce caillot de sang, se remémore-t-il. S'ils l'avaient trouvé, je n’aurais pas disputé la finale de Séville. J'ai eu de la chance de la jouer”.
Deux mois plus tard, alors qu'il s'adonne à la pêche chez lui à Arad, la douleur est plus aiguë que jamais. Duckadam file à l'hôpital. Les médecins le prennent en charge et décident rapidement de le transférer à Bucarest. Pas le temps de tergiverser. "Le caillot de sang avait augmenté et bloqué la circulation dans le bras droit. J'ai subi une opération d'urgence et les médecins ont réussi à sauver mon bras mais ma carrière était terminée", explique-t-il. Duckadam a souffert d'une thrombose. Il évite l'amputation.

Fantasme et légendes ambulantes

Duckadam vient de spoiler la fin de l'histoire. Son bras est sauvé. Mais sa carrière de joueur est foutue. Il n'a que 27 ans. Lui à qui l'on promettait de garder les buts de l'équipe de Roumanie olympique en récompense de ses accomplissements andalous en vue des Jeux de Séoul ne rejouera plus jamais au plus haut niveau. On ne le reverra que dans trois ans, en D2 roumaine. Un aller sans retour.
Après avoir fait cauchemarder Barcelone, Duckadam devient malgré lui un fantasme ambulant. Parce que personne n'a envie de croire sa version de l'histoire. Parce que la Roumanie d'alors se prête à toutes les fables possibles et imaginables. Parce que Ceausescu. Parce que la Securitate. Parce qu'il n’est pas possible que ça se termine ainsi. "Quand la légende dépasse la réalité, imprimez la légende", conseillait John Ford. Les journalistes, auteurs et autres conteurs de la rue vont s'engouffrer dans la brèche, celle-là même que Duckadam tente de refermer depuis plus de trois décennies.
Que serait-il donc arrivé à Helmuth, si ce n’est une thrombose ? Il est d'abord question d’une tronçonneuse, que le malheureux se serait payée avec l'argent récolté après la finale de la Coupe des champions. Un jour, le bon Helmuth serait allé couper du bois. Et il se serait sérieusement blessé. Une belle entaille au bras droit. Une sacrée blessure. Un sacré fantasme.

Mercedes 190E et doigts brisés

Un peu plus tard, il sera question d’une "histoire" qui colle plus à l'ambiance de l’époque et relayée notamment dans l’ouvrage "Libre Arbitre : onze histoires loyales ou déloyales du football mondial'' de Dominique Paganelli. Là aussi, la légende est plus salée et palpitante que la réalité.
Le soir de la finale, Helmuth aurait reçu une visite impromptue dans les vestiaires du Steaua, celle d'un représentant du Real Madrid. Ce dernier aurait été envoyé par Ramon Mendoza, président de l’institution madrilène. Ce 7 mai 1986, Mendoza est l'homme le plus heureux d'Espagne, puisque le Steaua Bucarest a privé le FC Barcelone d'une première victoire en C1. Le Real n’y arrive plus en Coupe des Champions mais, au moins, il reste unique en son genre. Alors, Mendoza aurait eu envie d’être généreux et de récompenser le héros en lui offrant… une Mercedes 190E, le type de berline qui ne court pas les rues en Roumanie.
Nicu Ceausescu, l'autre fils du dictateur, est aussi instable et dangereux que Valentin est protecteur et éloigné des arcanes du pouvoir. De lui, on peut dire assez pudiquement qu'il aurait fait un bon successeur à papa, si le vent de l'histoire n'avait pas soufflé de face et balayé le régime en place. Eh bien, le petit Nicu aurait été pris d'une crise de jalousie aiguë en découvrant la promesse faite au portier de Séville.
Nicu veut la voiture d'Helmuth. Elle n'est pas encore arrivée au pays mais le gardien de but tient tête au rejeton du chef de l’Etat. La suite ? Au lendemain d'une discussion animée, les hommes de la Securitate auraient rendu visite au portier. Lui auraient brisé les doigts de ses deux mains, un par un. Et fini par casser les deux poignets. Certains "témoins" jurent avoir vu le 8e du classement du Ballon d'Or 1986 débarquer les mains en sang à l'hôpital, après cette agression.
Une chose est sûre, Duckadam a disparu de la circulation après la finale. Certains ont même cru qu'il était mort et son absence a évidemment nourri tous les fantasmes.
Beaucoup de personnes croient encore à cette histoire
Depuis 1986 et jusqu'à aujourd'hui, le principal intéressé a toujours démenti cette version de l'histoire, qu'on lui a rapportée des centaines et des centaines de fois. Désolé pour les frissons mais sa réponse ne varie pas d’un iota. Inlassablement et sur un ton posé, il répète : "Je n’ai jamais rencontré Nicu Ceausescu". Alors, pourquoi un tel fantasme ? "Les gens détestaient la famille Ceausescu, ils ont monté des histoires autour de lui." Sûr ? Certain. "J’ai beau avoir expliqué un paquet de fois que j'avais été opéré en 1986, et que je suis repassé sur la table d'opération à trois reprises depuis, il y a encore beaucoup de personnes qui croient à cette histoire", regrette-t-il.
"Ce n'est pas la seule rumeur qui a circulé, précise Emanuel Roşu. On disait aussi que Duckadam avait été abattu par le dictateur ou par son fils et qu'il avait obtenu une voiture de la part du roi d'Espagne… La Roumanie n'avait pas de médias libres à l'époque, alors les gens parlaient beaucoup entre eux et les 'légendes' étaient encouragées. On parlait beaucoup de la famille Ceausescu, c'est ainsi que le lien a été établi. On peut dire qu'il s'agit d'une légende, même si de nombreuses versions circulent en Roumanie et à l'étranger. Celles de l'étranger sont apparues après avoir été diffusées en Roumanie, bien sûr."
Trente-six ans après, Duckadam sait juste qu'il a vécu des moments difficiles et cela n'avait pas grand-chose à voir avec le cadet sanguinaire des Ceausescu. "Tout allait bien jusqu'à ce que je sois opéré et que l'on découvre que je ne pourrais plus jouer au football... J'ai alors été exclu de l'armée et j'ai traversé une période très difficile de ma vie", se lamente-t-il encore aujourd’hui.
A l'arrivée, une seule question vaut la peine d’être posée encore aujourd’hui : Quid de la Mercedes 190E ? "Ah, cette Mercedes dont on parle depuis 36 ans, que j'aurais reçue du roi d'Espagne ou du président du Real Madrid… Je ne l'ai jamais eue. Mais je l'attends toujours".
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