Ils ont connu le succès, une carrière plus que méritoire, sont parfois devenus des stars. Pourtant, pour eux, tout n'avait pas bien commencé. Après Damon Hill, Mike Tyson, Novak Djokovic et Zlatan Ibrahimovic, nouvel itinéraire d'un enfant pas gâté avec Garrincha, le dribbleur aux jambes tordues, véritable mythe du football brésilien. Du football tout court.

Il a peut-être demandé une ultime bouteille, comme le condamné à mort se voit offrir une dernière cigarette. Puis il a sombré dans le coma. Un verre de plus n'aurait rien changé. Pas plus que ceux ingurgités en continu depuis quatre jours dans les bistrots du quartier. Le bouquet final de sa déchéance. A la tienne ma gorge, encore une averse. Le cerveau labouré par l'alcool, les yeux embués par les effluves et le sang lesté de ces grammes de bière et de cachaça, il s'est écroulé.
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24/12/2021 À 19:51
Lorsqu'on l'a amené dans un petit dispensaire de Bangu, une zone ouvrière des quartiers ouest de Rio de Janeiro, le génie n'était plus qu'une loque prête à mourir. On lui a fait une piqûre, avant de le transférer vers le sanatorium de Botafogo, dans le quartier de ses exploits passés. Le lendemain matin, vers 6 heures, on l'a retrouvé mort. C'était le 20 janvier 1983, un jeudi. Garrincha venait de s'éteindre, même si, à 49 ans, il était mort depuis longtemps.
La banalité de sa disparition, tel un poivrot anonyme, tranche avec les quarante-huit heures suivantes, fiévreuses, bordéliques et poignantes. La funeste nouvelle se répand dès les premières heures de la matinée. A midi, le corps de l'ancienne idole de la Seleçao est transporté au Maracana. Ils sont des milliers à se presser devant l'entrée du stade pour s'incliner devant sa dépouille. Dix ans plus tôt, le même peuple avait assisté au même endroit à son premier enterrement, celui de sa carrière de joueur. A 39 ans, Garrincha avait fêté son jubilé devant 130 000 personnes.

A Alegria do Povo

Le 21 janvier, à l'aube, après une nuit de veillée, d'hommages et de larmes, le luxueux cercueil, dont on ne sut jamais par qui il avait été payé, est installé sur un camion de pompiers. C'est sur un engin similaire qu'un quart de siècle plus tôt, les héros de la Coupe du monde 1958, celui du premier sacre brésilien, dont fut Garrincha, avaient défilé dans Rio. Il lui faudra une heure pour sortir de la ville en se frayant un chemin sur l'Avenida Brésil, noire de monde. Tout au long des 60 kilomètres qui séparent le Maracana de Pau Grande, un incroyable cortège de plusieurs dizaines de milliers de personnes salue l'artiste.
Dans l'église de Pau Grande, le même pathétique contraste avec sa solitude abyssale deux jours plus tôt saute aux yeux : 3000 personnes s'y agglutinent là où 500 fidèles à peine peuvent tenir en temps normal. Devant la tension grandissante à l'entrée du cercueil dans la nef, le prêtre renonce à célébrer une messe et se contente de bénir le corps. La même anarchie règne dans le petit cimetière, pas davantage rompu à de tels vagues humaines. Sur un arbre, une banderole, fixée tant bien que mal. En une poignée de mots, elle résume tout : "Garrincha, tu as fait sourire le monde. Aujourd'hui, tu le fais pleurer." Sur sa sépulture, ces autres mots vont l'accompagner : "ci-gît la Joie du Peuple, Mané Garrincha. A Alegria do Povo".
Pau Grande, dernier arrêt de cette vie de roman entre lumière et ténèbres. Nilton Santos, son ancien coéquipier en sélection et au Botafogo, son ami, son grand frère, son protecteur, s'est battu pour que Garrincha soit inhumé dans le petit cimetière de sa ville natale, conformément à sa volonté, et non à Rio. Il a passé des heures, dans la journée du 20 janvier, à convaincre les membres de la famille du dribbleur le plus génial de toute l'histoire du football, avant de leur faire entendre raison.

Le petit oiseau un peu fou

Pau Grande, là où tout avait commencé, à peine un demi-siècle plus tôt. Si Manoel Francisco Dos Santos a vu le jour à Magé, le 28 octobre 1933, c'est à Pau Grande, à 20 kilomètres de là, qu'il a vécu toute son enfance. Sa légende y est née.
Manoel est le cinquième enfant d'Amaro et Maria Carolina, ses parents. Quatre autres suivront. Sans compter ceux qu'Amaro aura de façon illégitime avec nombre de ses conquêtes. C'est un coureur de jupons. Un alcoolique notoire, aussi. La cachaça est sa meilleure amie. La seule maîtresse à laquelle il soit fidèle. De son père, Manoel héritera de ce double penchant pour l'alcool et les femmes. "Ses deux passions étaient les femmes et l'alcool, explique Ruy Castro, journaliste au quotidien Folha et auteur d'une biographie sur Garrincha. Pendant dix ans, il a réussi à concilier les deux avec le football. Puis la vie lui a présenté l'addition."
De sa sœur aînée, Rosa, il va récolter le petit nom par lequel, jusqu'à la fin de ses jours, tout le monde le nommera. Toute sa vie, Manoel aura été plus petit que la moyenne. Il ne culminera jamais plus haut que le mètre soixante-neuf. Avec sa taille réduite, et ce sourire malicieux dont il ne se départit jamais, si irrésistible qu'il lui évitera quelques coups de ceinture que ses frères récoltent plus souvent que lui, il évoque chez Rosa un petit oiseau qui pullule à Pau Grande, un roitelet que les habitants de la région nomment le "garrincha".
Manoel n'a pas quatre ans quand Rosa commence à l'appeler ainsi. L'association sonne tout de suite comme une évidence et pour sa famille, ses amis et, bientôt, la terre entière, il devient Garrincha. Mané Garrincha, plutôt. Mané, pas tant comme diminutif de Manoel que pour l'adjectif qui signifie "fou". Terme utilisé de façon affectueuse au Brésil. Mané Garrincha, le petit oiseau un peu fou.

Garrincha en 1966.

Crédit: Imago

L'épine dorsale aussi sinueuse que la montée de l'Alpe-d'Huez

Parce que la réalité est souvent moins poétique et romantique que la légende, enfant, la future vedette du Botafogo n'aimait pas les oiseaux. Les garrinchas pas plus que les autres. Son principal passe-temps était de les chasser et de les tuer, comme l'a raconté son biographe :
Tout ce qu'il voulait, c'était les tuer à coups de pierre avec sa catapulte. Les pigeons, les pivoines, les perroquets et, oui, même les garrinchas (le fait qu'il ait été surnommé d'après eux n'était pas source de pitié chez lui). Un jour, il est rentré à la maison avec 48 oiseaux morts dans son sac. Contrairement aux autres enfants de la ville, qui vivaient selon le vieux dicton 'tu manges ce que tu tues', Garrincha ne se nourrissait pas des animaux qu'il chassait. Il les tuait pour le plaisir.
Cette cruauté enfantine ne l'empêchera pas d'adorer qu'on l'appelle Garrincha. Dans ce pays où le surnom tient une place aussi importante, notamment dans le football, rarement le mariage entre un sobriquet, une personnalité et une apparence aura résonné de manière aussi juste. Rosa ne pouvait mettre davantage dans le mille. Le garrincha se caractérise par son côté insaisissable et sa drôle de démarche, un peu dégingandée. Quand il cesse de voler et pose ses pattes, il dodeline de travers. En cela, Garrincha est vraiment un garrincha.
Car Mané tient aussi de sa mère. Pas pour le meilleur, malheureusement. Née avec une malformation au niveau de la colonne vertébrale, Maria Carolina a toujours eu des problèmes aux jambes. Lorsque Mané voit le jour, la sage-femme sera la première à se rendre compte que quelque chose cloche chez le bébé. Ses jambes sont tordues. Le genou droit pointe vers l'extérieur, le gauche vers l'intérieur, et ses jambes ne font pas la même taille. A l'âge adulte, l'une sera plus courte que l'autre de six centimètres. Comme pour sa maman, le problème prend sa source dans sa colonne vertébrale. Mané a l'épine dorsale aussi sinueuse que la montée de l'Alpe-d'Huez.

A la pêche pendant le Maracanazo

Selon les médecins qui l'examineront plus tard, trop tard, son infirmité congénitale n'avait pourtant rien de rédhibitoire. Des réponses orthopédiques adaptées existaient déjà à l'époque. Mais dans les années 30, à Pau Grande, il ne vient à l'idée de personne, pas même à ses parents, de s'orienter vers cette piste. Infirme il est né, infirme il restera. On ne contrariera pas la nature et le destin.
Paradoxalement, dans ses accomplissements futurs, son handicap deviendra son meilleur allié. Son fardeau, c'est sa chance. D'abord parce que jamais il n'envisagera durant son enfance le football autrement que comme un jeu, non une ambition. Il ne rêve pas football la nuit. Il y joue, c'est tout. Mais son handicap lui interdira longtemps d'y adjoindre une quelconque ambition.
Le 16 juillet 1950, pendant que le Brésil pleure le drame du Maracanazo, la fameuse défaite de la Seleção contre l'Uruguay lors de la "finale" de la Coupe du monde, Garrincha est à la pêche au moment où Alcides Ghiggia crucifie tout un pays. Quand il revient dans la cité et découvre tout le monde en larmes, il est consterné. Pas par la défaite du Brésil, mais par ces "imbéciles, ces idiots, qui s'attristent pour un match qu'ils n'ont même pas joué." Il n'écoute d'ailleurs jamais un match à la radio. Quand il ne le pratique pas, le football ne le passionne guère. Un jeu. Le football n'est rien d'autre que ça pour lui. Il ne sera jamais un footballeur. Toujours un simple joueur.
Un hédonisme footballistique parfois conjugué à l'excès mais qu'il ne cessera d'assumer. En 1957, lors du choc entre Botafogo et Fluminense, Mané fait tourner en bourrique ses adversaires directs. Le journaliste Roberto Porto décrit la scène :
A 4-1, Tele (Santana, le futur sélectionneur du Brésil) est venu voir Didi et Nilton Santos pour leur demander que Garrincha arrête de ridiculiser Altair et Clovis, qui tentaient de défendre sur lui. Botafogo était déjà champion, de toute façon. Mais Garrincha n'a rien écouté et il a continué à jouer avec eux jusqu'à la fin du match. C'était ça, Garrincha. Un joueur.

"Ton attitude est puérile"

Un an plus tard, dix jours avant le coup d'envoi de la Coupe du monde en Suède, le Brésil affronte la Fiorentina pour son dernier match de préparation. Ribotti, le latéral italien, vit un cauchemar face à l'insaisissable roitelet. A la 75e minute, Garrincha inscrit un des buts les plus célèbres de toute sa carrière. Un par un, il efface plus de la moitié des joueurs de la Viola (la vidéo ci-dessous ne rend que très partiellement justice à l'ensemble de son œuvre sur cette action, NDLR), s'amuse avec Ribotti, dribble le gardien et rentre dans le but avec le ballon.
C'est le sommet de sa démonstration. Garrincha joue avec le ballon, se joue de ses adversaires, s'amuse sur le pré. Dans les tribunes, les spectateurs restent la bouche ouverte devant la démonstration. Mais personne ne vient le féliciter. Ses coéquipiers sont furieux de son attitude, jugée moqueuse. On n'humilie pas de la sorte sans risques. "Fais ça pendant la Coupe du monde, et tu finiras par tomber sur quelqu'un qui te cassera la jambe dès la 1re minute pour te régler ton compte", lui lance Mario Zagallo.
Après le match, dans le vestiaire, le sélectionneur Vicente Feola, pourtant avare du haussement de ton, lui dit droit dans les yeux : "Ton attitude est puérile." Son comportement lui coûtera une place de titulaire lors des deux premiers matches du Mondial. Ce n'est qu'après le nul vierge contre l'Angleterre que Feola replacera Garrincha dans son onze pour le dynamiser offensivement.
Le patron de ce qui demeure peut-être la plus grande Seleçao de tous les temps a raison. Le comportement de Garrincha est puéril. Parce que, sur le terrain, il est toujours l'enfant de Pau Grande. Celui qui, dès l'âge de trois ans, confectionne des ballons en boule de papier ou en mousse de fortune, jusqu'à ce que Rosa ne lui offre son premier vrai ballon pour son 7e anniversaire.

Aventureux, sur le terrain et en dehors

Très tôt, ses aptitudes sautent aux yeux et son talent déconcerte. Lors des matches improvisés entre copains du quartier, Mané est toujours le premier choisi, même avant les plus grands. Sur le terrain, il possède ce côté aventureux qui le caractérise dans la vie de tous les jours. Il aime se perdre seul dans la forêt, grimper aux arbres ou sur les rochers, en haut desquels il plonge dans la rivière.
Ballon au pied aussi, il sort des sentiers battus. Grâce à son infirmité. Son handicap constitue l'ADN de son jeu. Notamment cet art du dribble, qu'il a porté à des hauteurs inégalées et inégalables. Il en doit la maîtrise à ses jambes tordues. Il combine une maîtrise technique innée et une vitesse folle. D'autres possèdent ces qualités, mais ses compas biscornus lui confèrent ce côté imprévisible qui rendra dingue toute une génération de défenseurs.
Après le quart de finale de la Coupe du monde 1962 (le tournoi / chef-d'œuvre de Garrincha) contre l'Angleterre, survolé par les Auriverde (victoire 3-1 dont un doublé du numéro 7 du Botafogo), Jimmy Greaves aura ces paroles devenues célèbres : "Il est tellement insaisissable que même quand il vient pour vous serrer la main, il est impossible de savoir de quel côté il va arriver."
"Chaque fois qu'il touchait le ballon, évoquait de son côté le capitaine suédois Niels Liedholm au sujet de la finale de la Coupe du monde 58, nous étions paniqués parce que personne ne pouvait imaginer ce qu'il allait faire. Il n'y avait aucune tactique pour s'adapter à ça."

D'une autre planète

C'est en cela que Garrincha apparaît comme un personnage unique dans la grande histoire du football. Le Brésil ne se lassera jamais de débattre pour savoir qui, de lui ou de Pelé, était le plus grand. Sans doute O Rei était-il le joueur le plus complet. Lors de ce même Mondial 62 au Chili où Garrincha flambe pendant que Pelé, blessé, joue les intermittents du spectacle, Aymore Moreira, l'entraîneur brésilien, comparera ses deux artistes : "Oui, Garrincha est un joueur merveilleux, mais Pelé nous manque malgré tout. Garrincha ne joue que trois notes. Do, ré, mi. Il les joue à la perfection mais Pelé, lui, a toute la gamme. Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do. Et il les joue mieux que n'importe qui d'autre."
Soit, Pelé est peut-être le plus grand. Mais Garrincha est différent. De loin sa caractéristique la plus précieuse. Un jour, le football découvrira peut-être un joueur plus fort, technique et/ou complet que Pelé, Maradona, Zidane ou Messi réunis. Mais il n'y en aura jamais d'autres comme l'oiseau de Pau Grande.

Pelé et Garrincha, 1966

Crédit: Imago

C'est peut-être Gabriel Hanot, le premier sélectionneur français de l'après-guerre qui, une fois devenu journaliste à L'Equipe, le résumera le mieux : "Il n'y a pas de comparaison possible. Pelé accomplit des choses qu'un être humain peut accomplir. Garrincha vient probablement d'une autre planète. Il n'y a jamais eu d'autre Garrincha et il n'y en aura probablement jamais d'autre."
Avec d'autres mots, le grand Alfredo Di Stefano ne dira pas autre chose dans les années 90, quand on l'interrogera sur les joueurs qui l'ont le plus marqué : "Maradona et Pelé étaient brillants. Cruyff et Puskas étaient sensationnels. Mais le plus grand de tous était l'homme aux jambes tordues. Garrincha. Je n'ai jamais vu un autre être humain accomplir ce qu'il faisait avec un ballon".

A la mort de sa mère, chagrin et colère

Le Brésil et le football auraient pourtant pu passer à côté de son incomparable génie. Comme l'immense majorité des gamins de son temps et de sa condition, il a quitté l'école très tôt. En réalité, il n'y a quasiment jamais mis les pieds. A 14 ans, direction l'America Fabril, l'usine de textile, dont l'industrie fait vivre tout Pau Grande. Six jours sur sept, 48 heures par semaine. Mané s'y ennuie royalement. "Les conditions de travail dans les usines au milieu du XXe siècle n'étaient pas beaucoup plus clémentes qu'au début de la Révolution Industrielle, écrit Ruy Castro. Enfermés dans un sous-sol, par 40 degrés, le bruit des machines, les poussières de coton volant dans l'air... Sans compter les accidents, fréquents. Le travail était dur."
Heureusement, le jeune Garrincha n'y va pas trop souvent. En retard un matin sur deux, pas toujours de retour après la pause déjeuner, il manque au moins une ou deux journées par semaine. N'importe qui d'autre aurait été viré depuis longtemps. Par chance, Boboco, son contremaître, est aussi le président du SC Pau Grande, le club local, financé et sponsorisé par l'usine. Alors il passe l'éponge plus que de raison pour protéger son prodige.
Pourtant, en 1948, les plaintes de certains ouvriers grimpent jusqu'à la direction et Mané finit par être renvoyé. Furieux, honteux surtout, son père le met dehors, lui aussi. Pendant deux semaines, l'adolescent erre dans les rues de Pau Grande. Débrouillard, il trouve toujours un toit et de quoi se nourrir. Au bout de quinze jours, Boboco finit par convaincre ses patrons de le reprendre. Amaro se laisse convaincre, lui aussi.
C'est la période la plus sombre de la jeunesse de Garrincha. A 15 ans, sans se départir de son insouciance, il commence à percevoir à quel point son horizon est obstrué. Cette même année 1958, il a surtout la douleur de perdre sa mère. Maria Carolina meurt à 48 ans après avoir donné naissance à un nouvel enfant. Au chagrin se greffe bientôt la colère lorsque Amaro, quelques semaines seulement après la disparition de son épouse, installe une nouvelle femme à la maison.

Le football, un métier ? Il veut jouer, pas travailler

Seul le football lui sert d'échappatoire. Ses aptitudes sont un peu plus sidérantes chaque année. Inévitablement, il finit par être repéré. Mais son infirmité refroidit les recruteurs. Puis, cette jungle l'effraie. Lorsque Garrincha arrive au Vasco de Gama pour un essai en 1950, des dizaines de gamin sont là. Certains sont rachitiques et ne tiennent pas le coup physiquement. D'autres sont footballistiquement surcotés, amenés là par un père, un frère ou un oncle qui les prennent pour les nouveaux Ademir. Garrincha, lui, ne montrera rien de ses qualités. Venu sans chaussures et avec ses jambes toutes tordues, il est recalé d'emblée quand on lui demande s'il était droitier ou gaucher. Il ignorait lequel de ses deux pieds était le droit ou le gauche.
Des affronts de ce genre, Mané en subit quelques-uns. A Fluminense, Sao Cristovao ou lors d'une nouvelle tentative au Vasco de Gama, le même refus, toujours. Personne ne veut donner sa chance à un boiteux, quand bien même on le considèrerait comme un surdoué à Pau Grande. A Rio, on se fout de Pau Grande.
Pour un peu, il s'en foutrait, lui aussi, de ne pas être pris au sérieux en haut lieu carioca. Garrincha mettra du temps à envisager le football comme un possible débouché professionnel. A Pau Grande, où il intègre l'équipe seniors en 1948, il joue gratuitement. Lui veut jouer, pas travailler. Alors, devenir professionnel... Puis il n'est pas malheureux. Nair, une de ses petites amies, est tombée enceinte. Il l'a épousée en octobre 1952, quelques jours après son 19e anniversaire, comme le veut la "règle".
Il n'est pas riche, mais il travaille sans trop se fatiguer, joue beaucoup au football et son statut de prodige local lui autorise un accès privilégié et peu coûteux dans tous les bars de la ville. Il aurait pu végéter là, couler des jours plus ou moins heureux, profiter de son petit vedettariat de quartier et jamais l'histoire de Mané Garrincha, "l'ange de travers", ne serait arrivé jusqu'aux aux yeux du grand monde.

Garrincha sous le maillot du Brésil.

Crédit: Getty Images

"Si ce gamin appelle, ne le laissez pas filer !"

Les destins les plus fameux basculent presque toujours par hasard. Un dimanche de mars 1952, Araty, le défenseur du Botafogo est invité à arbitrer un match à Pau Grande. Le petit oiseau lui tape dans l'œil. Il est scotché. A la fin du match, Araty va voir Garrincha : "Tu es 100 fois meilleur que n'importe quel ailier du Botafogo. Ta place est à Rio, pas ici." Puis il lui laisse une carte : "Si tu veux jouer là-bas, appelle-moi."
A son retour à Rio, Araty laisse des consignes : "Si ce gamin appelle, ne le laissez pas filer ! Il a des jambes bizarres, mais il est vif comme l'éclair, dribble comme le diable et personne ne peut le marquer." En fait-il trop ? Survend-il le prodige aux oreilles de ses dirigeants ? Ceux-ci restent sceptiques. Et puis qu'est-ce que c'est que cette histoire de jambes tordues ? Un boiteux, génie du foot ? Et puis quoi encore... Pourquoi pas la Curupira, tant qu'on y est. La Curupira, cette créature démoniaque de la mythologie brésilienne, traquant les enfants dans la jungle. Elle aussi est rapide et marche de travers. Malgré l'insistance et les regrets d'Araty, Botafogo ne donne pas suite.
Quinze mois plus tard, sa chance revient. Pau Grande détruit le meilleur club amateur de la région, Ana Nery. Deux fois 5-0, sous les yeux d'Eurico Salgado. Cet inconditionnel du Botafogo connaît bien Newton Cardoso, l'entraîneur des jeunes, qui n'est autre que le fils de Gentil Cardoso, le directeur sportif du club. Salgado propose à Garrincha de lui payer le billet de train jusqu'à Rio. Mané hésite. Il lui parle de l'épisode Araty, qui l'a échaudé, et de tous ces déplacements vains chez les autres grands clubs carioca qui n'ont même pas pris la peine de le tester sur le terrain. "Ce sera différent cette fois, je te le promets", lui dit Salgado.
Le mardi 9 juin 1953, Garrincha arrive au centre d'entraînement du Botafogo de futebol e regatas. Une demi-heure avec les moins de 18 ans. Newton Cardoso observe. Il peine à croire ce qu'il voit. Ce modèle réduit qui ne ressemble à rien fait des merveilles balle au pied. "Quel est ton vrai nom et quel âge as-tu ?", l'interroge Cardoso à l'issue de la séance. "Je m'appelle Manoel et j'ai 19 ans". Newton tique. Le petit génie est malheureusement trop "vieux" pour qu'il puisse en profiter. Mais il demande à Garrincha de revenir le lendemain pour un test avec les professionnels, sous les ordres de son père.

Garrincha sous le maillot du Botafogo.

Crédit: Getty Images

Nilton Santos, le baptême du feu

Le 10 juin 1953 peut être considéré comme l'acte de naissance de Garrincha au plus haut niveau. Lorsqu'il revient au Botafogo ce matin-là, Gentil Cardoso l'attend. Il l'amène voir Paulo Amaral, un des entraîneurs : "C'est la 'fameuse' star d'Araty. Habille-le et mets-le contre Nilton Santos." Dans le vestiaire, où il se prépare, Mané croise Araty. Ce dernier le sent inquiet. "Ne t'en fais pas, joue simplement comme tu sais le faire et tout ira bien", lui dit-il.
On ne peut imaginer baptême du feu plus rude. A 28 ans, Nilton Santos est l'inamovible arrière gauche de l'équipe du Brésil. La référence nationale, et même planétaire, à son poste. Garrincha devrait être impressionné face à celui que l'on surnommera après la Coupe du monde 1958 "L'Encyclopédie" et qui figurera en 1999 dans le XI du XXe siècle de la FIFA, d'ailleurs en compagnie de Garrincha. Sauf qu'il ne sait même pas qui il est. Alors il fait ce qu'il sait faire. Il le dribble. Une fois. Puis deux. Puis dix. Se permet même, suprême offense, de lui glisser un petit pont. Personne n'avait jamais osé ça contre lui. Réduit au rôle de simple pantin, le défenseur vedette passe un sale moment.
Ce matin-là, Nilton Santos n'est, il est vrai, pas au sommet de sa forme. A l'approche de son mariage, le 1er juillet, il profite de chaque moment de sa vie de célibataire bientôt rangée dans les tiroirs. Il s'est couché très tard, a bu quelques verres de trop. Le temps a aussi embelli cet affrontement pour les besoins de la légende, comme le rappelle Ruy Castro dans sa biographie de Garrincha. La réalité se suffit pourtant à elle-même :
"Oui, Garrincha l'a dribblé. Oui, il a fait passer le ballon entre les jambes de Nilton Santos. Mais Nilton Santos a aussi réussi à contenir à plusieurs reprises sans mal ce jeune adversaire. Au final, ce fut un duel plutôt équilibré. Ce qui, en soi, était déjà extraordinaire, pour un face-à-face entre un des meilleurs défenseurs du monde et ce jeune joueur inconnu qui jouait d'habitude au football les pieds nus."
Nilton Santos en a vu assez. En quittant le terrain, épuisé, il n'imagine pas que Garrincha ne soit pas embauché sur le champ. "Il m'a fait danser dans tous les sens, dira-t-il. Je suis allé voir l'entraîneur et les dirigeants. Je leur ai dit que ce gamin était un monstre et qu'il fallait l'engager tout de suite et de le mettre dans l'équipe. Je ne voulais plus jamais avoir à l'affronter."
Un lien indéfectible va alors se tisser entre les deux hommes. Nilton Santos sera le seul que Garrincha écoutera. Il est probablement le seul être humain en présence duquel il ne boira jamais une goutte d'alcool. "Quand il me voyait arriver, il demandait toujours un verre d'eau", rigole Santos. Jusqu'à sa retraite en 1964, il le soutiendra, en sélection comme au Botafogo. Un rôle protecteur qu'il assumera donc jusque dans la mort de son ami, en le ramenant chez lui, à Pau Grande.

Nilton Santos et Garrincha en 1963

Crédit: Imago

Pelé - Garrincha, le Roi et la Joie

Le lendemain de cet entraînement, Garrincha a droit à son premier article dans la presse, sous la plume d'un journaliste du Diario da Noite, qui a assisté à l'entraînement. La réputation du petit boiteux gagnera vite le Brésil tout entier, avant qu'il ne devienne un des plus grands joueurs de l'histoire du football.
Même professionnel, même érigé au rang de star, Garrincha préservera une forme de naïveté dans l'approche de son métier. Pour le meilleur et pour le pire. Le pire, par ses excès, en premier lieu l'alcool, et ses manques, à commencer par son désintérêt de l'argent. Botafogo le sous-paiera toute sa carrière, au point que ses frères voudront arracher le fameux maillot blanc et noir posé sur son cercueil au Maracana. Là encore, il faudra l'intervention de Nilton Santos pour apaiser les esprits.
Le soir de son jubilé au Maracana, en 1973, Pelé, businessman aussi avisé qu'il était grand footballeur, lui propose de l'aider à placer son argent. Garrincha refuse poliment : "Ne t'en fais pas, je sais déjà ce que je vais en faire." C'est justement ce que tout le monde redoutait. Le génie du dribble dilapidera tout pour finir dans la misère.
Pelé et Garrincha. Deux facettes d'un même miracle, celui d'un football brésilien qui, malgré sa standardisation, demeure différent des autres. Personne ne l'a sans doute mieux incarné que le si créatif et imprévisible Mané, pour qui le jeu est resté l'essence de tout. Il n'a jamais sacrifié à l'ambition ou la fortune une esthétique du geste, presque sacrée chez lui. Parce qu'il s'amusait, il a rendu les gens heureux. La fameuse "Joie du Peuple", son autre surnom, un titre, même, que l'on peut renvoyer comme un miroir à celui de Pelé, O Rei. Le roi. Si le peuple respecte le souverain, il s'identifie avec Garrincha à l'un des siens, ouvrier du textile à moitié éclopé et que le succès, la gloire ou l'argent n'ont su corrompre.
A sa mort, le poète et écrivain brésilien Carlos Drummond de Andrade synthétisera le profond sentiment populaire : "Ce n'est pas un dieu, mais bien un pauvre petit être, mortel et infirme, qui a aidé un pays tout entier à sublimer sa tristesse. Il transforma la physionomie jusqu'alors si angoissée du football brésilien, soulageant la migraine tenace de ses supporters. Il surgit d'un seul coup. Et d'un seul coup, la joie gagna les stades." Une joie innocente, enfantine, et indélébile.

Pelé et Garrincha.

Crédit: Getty Images

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