La première chose que je vis de lui fut ses mains, peut-être parce que j'étais trop intimidé pour lever le regard. C'étaient ce qu'on appelait autrefois des "mains d'intellectuel", glabres, aux doigts fins et nerveux comme ceux d'un claveciniste, qui n'avaient pas dû tenir de manches de pioche depuis longtemps. Le reporter inexpérimenté que j'étais alors finit par trouver le courage pour adresser la parole au gentleman tiré à quatre épingles qui lui faisait face - et le dépassait d'une tête, car la mienne était courbée.
Trente et quelques années plus tard, il y a de quoi sourire de la scène. La gêne de cette première rencontre se dissipa vite, car celui qui la causait bien malgré lui en était conscient, et fit ce qu'il devait faire pour mettre à l'aise son jeune interlocuteur. Les présentations faites, il répondit de bonne grâce aux questions que je lui posai, et comme le temps manquait, il fit une chose qui me laissa pantois. Sans que j'eusse osé lui demander, il me donna son numéro de portable, ajoutant : "Rappelle-moi cet après-midi". Ce numéro est toujours en service, trente-deux ans plus tard.
Le tutoiement lui était venu tout naturellement ; c'était sa façon d'accueillir le petit dernier dans la famille des journalistes qui suivaient Arsenal de match en match, de point presse en point presse, comme je le ferai tout au long du quart de siècle à suivre. Quant à moi, ce n'est que six ou sept ans plus tard que je me risquai à passer du "vous'' au ''tu'', ayant enfin passé ce cap où l'on n'a plus le sentiment d'être un imposteur.
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J'appris à le connaître, pas comme on connaît un ami, mais comme on connaît un compagnon de route dont on sait bien que lorsqu'il faudra se quitter, ce sera pour se dire ''adieu", pas "au revoir". Ma position de correspondant de France Football en Angleterre faisait de moi un privilégié, en ce que l'accès dont je bénéficiais auprès de lui allait bien au-delà de celui qu'il accordait à mes confrères britanniques. En sus des conférences de presse d'avant - et d'après-match - au moins deux par semaine en Angleterre -, nous nous rencontrions régulièrement, tous les trois ou quatre mois, en dehors des "créneaux" réservés aux activités médiatiques agréées par le club. J'étais conscient de ce privilège, et pris bien soin de ne pas en abuser.

Arsene Wenger, manager d'Arsenal pendant... 22 ans.

Crédit: Getty Images

D'emblée, j'avais senti que cet homme d'abord si ouvert, à qui les plaisanteries venaient naturellement en anglais comme en français dans son dialogue avec les médias, tenait jalousement à son quant-à-soi. Peut-être que ceci contribua à créer une certaine familiarité, qui n'alla cependant jamais au-delà; tout comme le fait que je pris toujours garde à ne jamais transformer les quelques vraies confidences qu'il me fit en échos pour mon magazine. Tous, nous faisons plus facilement confiance à ceux qui se taisent. Imaginez ce qu'il en est pour un homme, lui dont chaque propos pouvait se transformer en un grand titre de tabloïd.
Ce préambule personnel est une nécessité, car si le portrait que j'esquisse ici n'est pas celui d'un intime du manager d'Arsenal, il n'est pas non plus seulement celui d'un journaliste qui fit un bout de chemin avec lui, e basta. Il m'arrive encore de parler avec Arsène maintenant qu'il est à Zurich. Je prends soin de ne pas le déranger, mais quand je le fais, je ne crois pas le déranger tant que cela. D'une certaine manière, je fais partie d'un passé dont il chérit la mémoire, comme ma consœur Amy Lawrence, par exemple, élevée dans la foi Gooner alors que je ne m'y convertis qu'adolescent. Oui, je connais Arsène mieux que beaucoup d'autres.
Mais je ne le connais pas non plus. Et là est le paradoxe : j'entends vous parler d'un homme que je ne connais pas; mais peut-être est-ce là l'une des choses qui font d'Arsène Wenger qui et ce qu'il est : un inconnu. Même ses proches, je le crois, ne savent pas tout de lui. Tout être humain vit trois vies : une vie publique, une vie privée, et une vie secrète. Tout être humain est un agrégat de ces trois natures. Or si j'ai une conviction en ce qui concerne Wenger, c'est que la troisième est la plus importante de toutes, celle qui façonne les deux autres.
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S'il fallait le décrire comme on décrit un paysage, il serait l'horizon d'un océan. Ce qui est au-delà de cette ligne, nul ne le sait autre que lui. Tout juste la mer en dépose-t-elle quelques vestiges dont on ne reconnaîtra pas forcément le sens lorsqu'ils seront échoués sur le rivage. Et s'il fallait choisir un mot qui évoquât sa vie, pour moi, ce serait "solitude".
Cette solitude, c'est celle du joggeur obsessif qu'ont suivi les caméras de Gabriel Clarke et de Christian Jeanpierre pour leur documentaire, Invincible, dont la première eut lieu dans un cinéma de Finsbury Park ce 9 novembre (*), non loin de l'ancien stade de Highbury. Wenger était là, accompagné de son ami et ancien vice-président d'Arsenal David Dein, entouré de nombreuses anciennes gloires - David Seaman, Ian Wright, Edu, et bien d'autres - venues saluer le coach qui les avait rendus immortels, à tout le moins aux yeux des supporters des Gunners. Un plan récurrent rythme ce film empreint de mélancolie : Wenger, en survêtement, courant dans la forêt au petit matin, non loin de son domicile de Totteridge. On n'entend que sa respiration et le bruit de ses foulées sur les sentes du bois.
D'une certaine manière, tout est dit dans ces images. Wenger est seul. Wenger est tendu vers un seul objectif, qui est n'est pas d'atteindre une destination, mais d'aligner les kilomètres comme il l'a toujours fait. Ce à quoi il songe, aucun commentaire "off" ne le suggère. Il court, c'est tout. Il court comme Burt Lancaster dans l'un des plus envoûtants et plus étranges films des années 1960, Le Plongeon. Pourquoi ? Pour courir. Se maintenir en forme, bien sûr, et conserver sa silhouette de jeune homme, lui qui est entré dans sa huitième décennie. Passer du temps en compagnie de lui-même, aussi, quand une grande partie du reste de sa vie se passe soit à guider les autres, soit à répondre à leurs sollicitations.
Il est un homme public qui déteste se livrer. "Vous parler, à vous journalistes, me dit-il un jour, fait partie de mon job, et je l'assume. Mais si j'avais le choix, je ne vous parlerais jamais". Ceci n'était ni une plaisanterie, ni une remontrance déguisée en pique. C'était sa vérité. Il n'avait pas toujours été ainsi.

Arsène Wenger en 1992 à Monaco.

Crédit: Imago

Le Wenger des dix premières années d'Arsenal n'était pas le Wenger de Monaco, pris à ce point dans sa passion qu'il lui arrivait de vomir après une défaite. Son passage au Japon - un sujet que j'évoquais souvent en sa compagnie, car il adorait l'aborder et baissait sa garde d'un cran lorsqu'il était question de Nagoya - l'avait transformé. Le manager que l'ASM avait lâché en septembre 1994 après une poignée de matches ratés, était un hypersensible à qui il arrivait de perdre son self-contrôle. Celui qui revint de Grampus Eight deux ans plus tard était un homme apaisé, à tout le moins dans l'expression de ses sentiments. Le volcan avait appris à ne plus entrer en éruption aussi souvent.
Ainsi naquit la légende du "professeur", dont la presse britannique ne s'est toujours pas débarrassée. Ne sachant comment prendre ou comprendre un homme d'évidence si différent de ses confrères britanniques, qui monopolisaient alors les postes de manager dans les clubs anglais, elle se réfugia vite dans les stéréotypes et les lieux communs, comme elle l'avait fait lorsque Eric Cantona était venu faire souffler un vent de rébellion rimbaldienne à Leeds et Manchester United un peu plus tôt. Cela n'était pas fait pour déplaire à Wenger, qui ne fit rien pour détromper ceux qui le dépeignaient comme l'abbé d'un ordre monacal consacré au culte du ballon.

Arsène Wenger sur le banc de Nagoya en 1995. Au Japon, l'Alsacien avait trouvé une forme d'apaisement.

Crédit: Imago

Il y avait un noyau de vérité dans cette légende, en ce que sa dévotion n'avait rien de feinte et que sa vie était bien réglée comme celle d'un frère prieur, les matches et les grandes compétitions remplaçant les fêtes de saints dans son calendrier. Une fois en place à Arsenal, il avait pris l'habitude de passer les quelques jours de vacances qu'il s'autorisait à la fin de la saison dans un centre de remise en forme, en Italie. Sa maison de Totteridge - qui jouxtait la grand'route, et qu'on reconnaissait à la présence d'un fanion d'Arsenal dans l'encadrement d'une fenêtre (celle de la chambre de sa fille Léa, m'avait-on assuré) - était bien équipée d'un écran géant sur lequel il visionnait match après match jusqu'à minuit passé, pour se lever cinq heures plus tard et aller faire son footing dans la campagne avoisinante.
De Londres, se plaisait-il à répéter, il ne connaissait que trois lieux : le domicile qu'il partageait avec son épouse Annie et leur fille, le centre d'entraînement, le stade. Il exagérait bien un peu - il fallait tout de même ajouter Craven Cottage, White Hart Lane, Loftus Road, Stamford Bridge et quelques autres arènes à la liste, plus le San Daniele, le restaurant frioulan proche de Highbury où l'on avait de fortes chances de retrouver Wenger, Dein et quelques amis les soirs de matches européens. Ils y avaient leur table, presque toujours la même, sur la gauche, au fond de la salle.
Quelques joueurs avaient aussi leurs habitudes dans cette trattoria sans prétention, Lauren, Patrick Vieira et Robert Pirès en particulier, qui, arrivant après la première fournée de supporters, ne rechignaient pas à faire la queue dans la rue en attendant que Marco, le maître de lieux, leur déniche une table. Les supporters, auxquels je me suis souvent joint, leur fichaient une paix royale. C'est qu'ici, dans ce modeste restaurant familial où il fallait montrer patte blanche et rouge avant d'y pénétrer, nous étions en famille.
Beaucoup des "regulars" venaient déjà y déguster le fameux jambon cru de Marco quand George Graham était le manager des Gunners. C'est aussi là que Wenger partagea son dernier dîner en qualité d'entraîneur d'Arsenal, un soir de mai 2018, quand nous étions six dans la salle. David Dein, le plus fidèle des amis, était de la partie.

Arsène Wenger et David Dein en octobre 2001.

Crédit: Getty Images

La nourriture que servait Marco n'avait rien de frugal. Si les Britanniques associent Wenger aux brocolis cuits à la vapeur qui firent leur apparition dans la cantine du centre d'entraînement après son arrivée, à la consternation d'Ian Wright et de beaucoup de ses coéquipiers, le manager lui-même, tout attentif qu'il fût à sa ligne de jeune homme, ne disait pas non aux gelati du 'San Dan', pas plus qu'à son prosecco. Sans excès, évidemment.
Mais c'est faire fausse route que le dépeindre comme une sorte de Trappiste du ballon, à ce point consumé par sa dévotion au football qu'il en oublie de vivre. Il n'était pas Sir Alex Ferguson, dont l'une des forces était de savoir quand et comment échapper au football, que ce soit pour parfaire sa connaissance des grands crus de Bourgogne (*), jouer du piano ou faire la tournée des hippodromes. Mais il n'était pas un ascète non plus, quoi cela ne le dérangeât pas qu'on le décrivît de la sorte. Après tout, n'était-ce pas une autre façon de se protéger ?
Or savoir se protéger était un art dans lequel Wenger devint un maître. Il était aidé en cela par son charme, un charme qu'il exerçait sur les hommes comme sur les femmes, en privé comme en public. Je me souviens de son apparition à une assemblée générale d'Arsenal, du temps que Stan Kroenke - qui était présent à la réunion - n'avait pas encore forcé les petits actionnaires du club à lui céder leurs parts comme la loi anglaise lui en donna plus tard le droit.
Un vent de jacquerie soufflait sur l'Emirates ce jour-là; enfin, une brise; davantage qu'un souffle en tout cas. Mais c'était avant qu'on passe le micro à Wenger, qui se lança alors, sans notes, dans une adresse dont le ton était parfaitement jugé, avec juste ce qu'il fallait d'auto-dérision, de finesse et d'humour pour que le parterre cesse ses grommellements et finisse par donner une ovation debout à l'homme dont beaucoup disaient ouvertement que le moment était venu de se séparer une demie-heure plus tôt.
Pour cela aussi, il était inconcevable que les Kroenke se séparassent d'un manager qui était aussi le plus efficace des paratonnerres. Ils le payaient grassement, oui, mais leur argent ne payait pas qu'un technicien : il récompensait aussi le meilleur communicateur que leur club put recruter au moment où eux en avaient le plus besoin.
Wenger ne fut jamais à un paradoxe près, et c'en était un autre. Il aura vécu presque toute sa vie à se cacher en public, seul, toujours seul au milieu de la foule. Il a répondu à des dizaines de milliers de questions, mais en prenant soin de ne révéler de lui-même que ce qu'il savait pouvoir contrôler. On s'est étonné de ce que son autobiographie, Ma Vie en rouge et blanc, nous aie appris si peu d'un Wenger autre que l'image bâtie par les médias, et aie pris soin de gommer des épisodes et des acteurs-clé de sa vie, comme Bernard Tapie ou Boro Primorac, qui ne sont au mieux que des silences ou des ombres dans ce récit.
Je n'en attendais pas moins, ou pas plus moi-même, qui avais, depuis des années, tâché de le convaincre d'écrire un tout autre type de livre et avais essuyé refus sur refus. Dieu sait qu'il y aurait pourtant tant à raconter. "Chaque saison pourrait faire l'objet d'un bouquin, pas d'un chapitre", m'avait-il dit.
Ce n'est pas qu'il se refuse tout net à montrer ses émotions. C'est d'ailleurs là la force du documentaire de Clarke et Jeanpierre. Lorsqu'il confesse, face à la caméra, les regrets d'avoir sacrifié les siens à sa passion du football, on sent ce qu'il y a de vraie douleur dans cet aveu. Je l'avais souvent entendu dire, et depuis longtemps : "Il faut être égoïste pour faire ce métier. Ou célibataire". Il n'était pas pris dans l'exercice de ses fonctions au point d'avoir perdu toute capacité de voir le monde hors de sa bulle.
En 1994, déjà, lorsqu'il était parti pour le Japon, sa vie d'entraîneur avait pris le pas sur tout le reste. Il avait dû faire le choix de se séparer de sa compagne Annie, alors qu'il venait tout juste de la rencontrer. Elle irait lui rendre visite à Nagoya de temps à autre, et partagerait son existence jusqu'à leur séparation - amicale - en 2015; enfin, ce qu'il en donnait à partager.
Mais ce n'est que lorsqu'il en eut fini avec cette "drogue" qu'est le métier d'entraîneur qu'il prit véritablement conscience de ce qu'il avait perdu et, surtout, de ce qu'il avait fait perdre à ceux qu'il aimait le plus. Tel est le prix presque faustien que paient ceux qui prennent le chemin de la solitude, parce qu'est celui sur lequel ils iront le plus loin. Ce qu'est leur récompense, eux seuls le savent, encore que ce documentaire suggère que Wenger lui-même se pose parfois la question aujourd'hui.
Cette solitude essentielle est presque palpable dans les images qui le montrent arpentant les rues d'un Duttlenheim déserté. Que le film ait été en partie tourné pendant le confinement l'aura, bizarrement, servi de ce point de vue. Le pittoresque village alsacien où grandit Wenger y prend des allures de décor, comme s'il avait été recréé de toutes pièces dans un studio pour le chapitre du retour du héros, comme s'il était une coquille, une chrysalide où le papillon ne reviendrait jamais.

L'insondable. Qui est vraiment Arsène Wenger ?

Crédit: Getty Images

Les passants ne se signent plus quand ils passent devant les calvaires comme le faisait le jeune Arsène. Ce ne sont plus des chevaux qui tirent des carrioles. Le dialecte alsacien qui fut sa première langue et auquel il demeure passionnément attaché est toujours parlé, mais moins souvent qu'autrefois. L'auberge que tenaient ses parents - La Croix d'or - existe toujours, mais ses clients ne sont plus les paysans qui chaussaient les crampons le week-end, et à qui l'alcool faisait perdre la tête - un spectacle qui, dit-il, le dégoûtait et avait aussi fait naître en lui l'envie de comprendre ce qui poussait des êtres humains à se faire mal de la sorte. Le monde dans lequel il est né n'existe plus, plus pour lui en tout cas. Il est vrai qu'il lui tourna aussi le dos, par nécessité et par choix, quand il répondit à l'appel de de Monaco en 1987.
Seul, Wenger l'aura été tout du long, et il l'est plus que jamais. Il a perdu son frère et ses parents. Il a dû porter leur deuil - la mort de sa mère le frappa tout particulièrement - en secret, alors qu'il était manager d'Arsenal. Seule une poignée de personnes surent qu'il avait été frappé. J'étais de celles-là. Je l'avais appris au détour d'un message dans lequel il évoquait la perte de "maman" pour s'excuser de n'avoir pas répondu plus vite. "Maman" - l'utilisation de ce mot me bouleversa.
Pour le reste du monde, il se devait de demeurer l'homme public auquel le chagrin est interdit. Il continua de diriger les entraînements, de tenir des conférences de presse, de jouer le rôle du "Professor" tellement chic, tellement charmant et distingué, sans que quiconque se doute de l'effort qu'il devait faire sur lui-même pour continuer à faire comme si c'était ça, la vraie vie - un show, une représentation permanente. N'est-ce pas cela, la vraie, la terrible solitude ?
Le voilà dans sa soixante-treizième année, portant toujours aussi beau, toujours aussi actif que son nouveau rôle de responsable du développement du football au sein de la FIFA le lui permet. L'idée de la mort, qu'il a confié le hanter, est plus facile à bannir lorsque le présent se charge d'en éloigner le spectre. Pour un temps, au moins.
(*) Une version française de Invincible, distincte de celle présentée à Londres, sortira au mois de janvier 2022.
(*) La Tâche demeure le vin préféré de Sir Alex.

Arsene Wenger

Crédit: Getty Images

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