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Les grands récits : Béla Guttmann, deux voyages au paradis et un siècle de purgatoire pour Benfica

Béla Guttmann, deux voyages au paradis et un siècle de purgatoire pour Benfica

Le 22/05/2018 à 15:58Mis à jour Le 28/05/2018 à 17:07

LES GRANDS RECITS - Si vous ne croyez pas aux fantômes, passez votre chemin. Car cette histoire est à dormir debout. Cette histoire, c'est celle d’un entraîneur, Béla Guttmann, qui a décidé de maudire un club qu’il avait fait roi. Une malédiction d’un siècle qui plane toujours sur Benfica, battu à huit reprises en finale de la coupe d’Europe depuis que Guttmann a décidé qu’il en serait ainsi.

C'est mardi, c'est Grands Récits . Notre série vous propose de vous plonger dans la folle histoire du sport, entre pages de légendes, souvenirs enfouis et histoires méconnues. Toujours à hauteur d'hommes. Après les héros improbables et les miraculés, nouvelle thématique en mai et juin consacrée, aux grandes malédictions du sport . Troisième volet dédié à Bela Guttmann, l'entraîneur qui a fait le bonheur et le malheur du Benfica Lisbonne.

Béla Guttmann a vu le jour en 1899. A l'orée d'un siècle, le XXe, qui ne voudra pas de lui. Dans un Etat bientôt disparu, l'Autriche-Hongrie, au cœur duquel, là aussi, certains décréteront qu'il n'y a pas sa place, parce qu'il est juif. Né et bientôt rejeté, celui qui partage le prénom d'un autre personnage de malheur, Béla Lugosi, acteur connu pour avoir endossé le costume et les canines sanglantes du comte Dracula, aura laissé une trace dans l'histoire en la traversant littéralement et en marquant celle du football et la destinée d'un club, le Benfica Lisbonne. Dans des proportions exceptionnelles. Parce que Guttmann a ouvert la route du paradis aux Aigles tout en refermant les portes des enfers sur leurs ailes. Le bien. Le mal. Pour l'éternité ?

Guttmann aura contribué à la grandeur de Benfica comme personne avant lui. Ni après. Le jour où il a claqué la porte de l'institution rouge, le technicien a décidé qu'il en serait ainsi : qu'après lui ne tomberait pas le déluge, mais la fin de l'histoire benfiquiste. Guttmann l'avait annoncé, haut et fort.

En ces termes :

" Je m'en vais en vous maudissant. À partir d’aujourd’hui et pendant 100 ans, Benfica ne remportera pas une Coupe d’Europe"

Et si certains ont balayé la prophétie aux accents atrabilaires du Hongrois, rien ne l'a démentie depuis près de six décennies. Bien au contraire. Jamais, les Benfiquistes n'ont autant été convaincus que l'irrationnel avait pris les commandes de leur destinée continentale. Même ceux qui ne croient pas aux fantômes.

Bela Guttmann

Bela GuttmannGetty Images

Béla l’avait prédit

Depuis que Guttmann a tourné le dos à Lisbonne, excédé par une rallonge salariale qu'il réclamait mais que ses employeurs n'étaient pas enclin à lui accorder malgré ses deux succès en Coupe des champions, Benfica est poursuivi par une déveine dont les teintes tirent assez clairement vers l'obscur et la malédiction.

A chaque fois que le géant lusitanien tutoie les sommets sur le Vieux Continent et se retrouve à deux doigts de retrouver de sa splendeur passée, il finit toujours par se les mordre. Ce n'est pas une, ni deux, ni trois finales européennes que les Aigles ont laissé filer depuis le mauvais augure. Mais huit. Oui, huit. Les Portugais ont trébuché cinq fois sur la dernière marche en Coupe d'Europe des Clubs champions. Et trois fois en C3. Béla en avait-t-il décidé ainsi ? Il l'avait prédit, en tout cas.

Il parait dérisoire, aux yeux d'esprits cartésiens, dont la perplexité n'a d'égale que leur logique, de se cacher derrière ce qu'on appelle communément aujourd'hui "la malédiction de Guttmann". Il n'en reste pas moins que personne n'a plus envie d'en sourire. D'ailleurs, personne n'a jamais eu envie de rire de Guttmann, technicien aux faux airs de José Mourinho dans le verbe. Il faut dire que le Hongrois n'a pas passé sa vie à se taper sur le ventre.

Bela Guttmann

Bela GuttmannGetty Images

Budapest, Montevideo, New York, Milan, Sao Paulo…

Parti de Hongrie après la première Guerre Mondiale alors que le vent fétide de l'antisémitisme commence à se lever, il s'en va poursuivre à l'Hakoah de Vienne une carrière de joueur qui n'atteindra jamais des sommets. Mais lui ouvrira un appétit d'ailleurs qui va l'entraîner de Budapest à Montevideo, en passant par New York, Milan, Sao Paulo ou bien évidemment Lisbonne.

Son tour du monde du ballon rond, Guttmann l'entame alors qu'il est encore joueur. Un crochet avec son club en Amérique lui fait découvrir la ville qui ne dort jamais. A cette époque, le football n'est pas grand-chose à New York et ne nourrit pas son homme. Mais Béla Guttmann y pose tout de même ses valises. Et épouse son époque jusqu'à être victime du krach boursier de 1929, lui qui avait investi ses économies dans un bar clandestin alors que la prohibition faisait les beaux jours de ce type d'établissements illicites et ô combien lucratifs. Ce qui, vous en conviendrez, va souvent de pair.

De retour en Europe, Béla Guttmann (4 sélections en équipe de Hongrie) referme le livre de sa carrière balle au pied sans aucune émotion. Ce n'était qu'une préface de l'histoire majestueuse qu'il s'apprête à écrire sur les bancs de touche du monde entier. Avant cela, le vent de l'histoire le propulsera dans le ventre métastasé de la barbarie, au cœur de la seconde guerre mondiale.

"La Hongrie n'a pas été envahie avant mars 1944. Mais Béla Guttmann avait perdu son travail à l'Ujpest Budapest dès 1939 à cause des lois anti-juives et malgré le fait qu'il avait gagné le championnat et la Coupe Mitropa, nous explique David Bolchover, auteur du livre référence sur lui, "The Greatest Comeback : from genocide to football glory". Jusqu'en 1944, il est resté en Hongrie, a priori dans la pauvreté la plupart du temps même si le président de l'Ujpest, Lipot Aschner, lui donnait du travail. Après l'invasion des Nazis, il s'était caché dans un salon de coiffure qui appartenait au frère de sa future femme." Découvert, Guttmann est emprisonné dans un camp de travail et, alors qu'il devait être déporté vers un camp d'extermination, sauve sa peau en s'échappant avec Egri Erbstein, autre entraîneur vainqueur de la Serie A avec le Torino juste avant la guerre. Son père et son frère auront moins de chance.

Bela Guttmann

Bela GuttmannImago

Béla et les lions

La guerre terminée, Guttmann reprend son bâton de pèlerin. De par son caractère irascible, autant qu'en raison de sa soif de découverte, l'homme ne cessera jamais de voyager. Durant sa carrière d'entraîneur, qui s'étale sur quatre décennies, il changera vingt-trois fois de clubs, respectant à la lettre son credo, érigé en dogme : "La première année, un entraîneur travaille dans la sérénité. La deuxième est plus difficile. La troisième est fatale".

Béla Guttmann ne connait pas la définition du terme concession. Ni même son existence. Pour lui, un entraîneur est comme un dresseur de lions. "Il domine les animaux tant qu'il a confiance en lui et n'a pas peur. S'il devient moins convaincu de son énergie hypnotique et que les premiers signes de peur apparaissent dans ses yeux, il a perdu", illustre-t-il. Guttmann fait toujours en sorte de disparaitre avant d'être dévoré par ses fauves.

Si Béla a la bougeotte, il sait où il va. Et ce qu'il veut. L'homme a des idées. Mais, surtout, une vision. Quand il débarque au Brésil en 1957, il rapplique avec son football et un schéma tactique qui va bientôt bouleverser le destin de son pays d'accueil. Sept ans après le Maracanazo, le 4-2-4 qui a fait les beaux jours de son Honved Budapest est adopté par Sao Paulo. Puis la sélection. L'année suivante, les Auriverde décrochent leur premier titre mondial.

A peine a-t-il défait ses valises qu'il repart sur le Vieux Continent pour diriger… le FC Porto, qu'il va couronner roi du Portugal aux dépens du Benfica. A son arrivée, les Aigles possédaient pourtant un matelas de cinq points d'avance. Toujours aussi insaisissable, il quitte aussitôt le nord du pays pour la capitale et Benfica, qu'il va transformer en machine de guerre. Sans ménager sa peine. Ni ses hommes. Guttmann change tout : vingt joueurs sont remerciés. Nous sommes en 1959. Dans deux ans, son équipe régnera sur le Vieux Continent.

Bela Guttmann et  Eusebio

Bela Guttmann et EusebioEurosport

"J’ai rendu Benfica millionnaire. Qu’y ai-je gagné ?"

Un jour, alors qu’il se rend chez le barbier, il croise une de ses connaissances : un certain José Carlos Bauer, entraineur de Ferroviária au Brésil. De passage à Lisbonne, l'homme part en tournée avec son équipe en Afrique. Guttmann lui dit : "Ecoute-moi, si jamais tu découvres un joueur talentueux, garde son nom en tête". Bauer croisera bien un jeune type prometteur, natif du Mozambique : Eusebio. Béla le rapatriera sur le continent. La légende est en marche.

La Panthère Noire n'en écrira pas le premier chapitre, puisqu'il n'est pas de la finale de Berne, celle qui voit Benfica s'installer sur le toit de l'Europe aux dépens du FC Barcelone (3-2). Mais il marquera la suivante de ses griffes. Au cœur du vieux stade Olympique d'Amsterdam, Eusebio signe un doublé face au Real Madrid (5-3). Benfica conserve son bien. Béla Guttmann, qui a mis fin à l'ère madrilène, trône au sommet. Il sera bientôt une ombre planant sur le destin du géant des bords du Tage.

Le jour où il a promis cent ans de malheur à Benfica, il n'a pas oublié de justifier son courroux séculaire : "Quand j’ai signé à Benfica, le club recevait 2500 dollars pour chaque match amical. Quand je suis parti, c’était 250 000. J’ai rendu Benfica millionnaire. Qu’y ai-je gagné ? Une récompense ridicule. Comme tout le monde, je ne pensais pas pouvoir gagner la coupe d’Europe. Je n’ai pas demandé de prime à la hauteur. J’ai reçu 2000 dollars de moins pour la première coupe d’Europe que pour le titre de champion du Portugal. Pour la deuxième, j’ai reçu 14 000 dollars. C’était mieux. Mais même avant ça j’avais pris la décision de partir. Benfica me traitait de façon ordinaire. Quand j’ai pris l’avion entre Vienne et Nuremberg, pour le compte du club, ma femme m’avait accompagné exceptionnellement. Et les dirigeants du club se sont empressés de me demander de régler la moitié de la facture à mon arrivée à Lisbonne. J'allais payer, évidemment, mais j'ai été choqué par leur attitude."

La suite de l'histoire, c'est la fameuse malédiction qui prend corps. Une litanie de finales perdues par Benfica. Une première, en 1963 face à l'AC Milan (2-1). Une deuxième, en 1965 face à l'Inter (1-0). Une troisième, en 1968 contre le Manchester United de George Best (4-1, ap). Puis viennent les années 80. Si un nouveau revers, cette fois en Coupe de l'UEFA face à Anderlecht (1-0, 1-1), n'alarme personne, la désillusion suivante exhume la prophétie de Guttmann.

La prière de Vienne

Stuttgart. Neckarstadion. 25 mai 1988. Benfica remet le couvert en C1 et s'incline au terme de l'une des pires finales de l'histoire. Aucun but. Ennui maximal. Son bourreau du soir, le PSV Eindhoven - aucune victoire après les huitièmes de finale (!) - se retrouve sur le toit de l'Europe grâce à Van Breukelen, qui sort le sixième tir au but benfiquiste. La presse déterre la fameuse déclaration de Guttmann. Après le dépit, c'est la peur qui s'abat sur Benfica.

Et si Guttman avait dit vrai ? Et si Béla avait vraiment maudit le club ? L'idée fait rapidement son chemin, dans la presse en particulier. Et plus vite que vous ne pouvez l'imaginer puisque, deux ans après et grâce à la main de Vata, Benfica retente sa chance en finale de celle qu'on appelle encore la Coupe des champions. A la superstition s'ajoute le hasard puisque la rencontre est programmée au Praterstadion de Vienne. Et presque plus que l'identité de l'adversaire des Lisboètes, le champion d'Europe milanais, c'est le lieu de cette finale qui intimide tout un peuple. Vienne, c’est ici que git un certain Béla Guttmann, disparu neuf ans plus tôt.

Avant que les Rouges ne défient les Rossoneri, Eusebio se rend au cimetière de la capitale autrichienne. L'ancien attaquant se dirige sur la tombe de Béla Guttmann. Le Ballon d'Or 1965, en larmes, parle à voix basse. Et demande au disparu de conjurer le sort. Il n'en sera rien. Un but de Frank Rijkaard à vingt minutes de la fin et Benfica pleure. Encore. Les Aigles disparaissent alors des hauteurs du football continental, avant d'y revenir par une porte dérobée en 2013. Une finale de Ligue Europa, perdue… à la dernière seconde face à Chelsea (1-2).

Février 2014. Lisbonne. Stade de la Luz. Porte 18. Une statue est dévoilée. Elle laisse apparaitre un homme portant les deux Coupes d'Europe glanées par Benfica dans ses bras. Cet homme, c'est Béla Guttmann. Superstition oblige, l'œuvre d'art vient de Hongrie et a été réalisée par un compatriote de feu l’entraîneur. Guttmann a été statufié par le club, soucieux de célébrer le 110e anniversaire du club de la capitale comme il se doit. Soucieux aussi, de lever la malédiction. Trois mois plus tard, en finale de la Ligue Europa, Benfica s'incline face à Séville. Aux tirs au but (0-0, 4 tab à 2). Le calice jusqu'à la lie.

Ezequiel Garay vient de manquer l'occasion de donner la victoire à Benfica face à Séville en finale de la Ligue Europa

Ezequiel Garay vient de manquer l'occasion de donner la victoire à Benfica face à Séville en finale de la Ligue EuropaAFP

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