Aussi incroyable cela puisse-t-il paraître, l'immense majorité d'entre eux n'y avait jamais remis les pieds. Plus de trente-cinq ans. L'occasion était trop belle, alors ils ont répondu à l'appel. En ce début de mois de novembre 2007, les Glasgow Rangers sont en déplacement à Barcelone dans le cadre de la phase de poules de la Ligue des champions. Après une victoire contre Stuttgart, une autre à Lyon puis un nul méritoire face au Barça à Ibrox Park lors de leurs trois premiers matches, les "Gers" redécouvrent un semblant d'ambition européenne.
Le temps d'une soirée au Camp Nou, le présent et le passé du géant écossais devenu un acteur anecdotique sur la scène continentale vont se croiser. Pour ce match retour en Catalogne, le club a invité les héros d'une autre nuit barcelonaise, la plus inoubliable de son histoire. Le 24 mais 1972, ceux que l'on surnomme depuis "Les Ours de Barcelone", en référence à l'un des surnoms des Rangers, les "Teddy Bears", remportaient la Coupe des coupes en battant en finale le Dynamo Moscou. Première et à ce jour, peut-être plus pour très longtemps, unique consécration européenne du grand ennemi du Celtic. L'année du centenaire du club.
Ils sont tous là. Peter McCloy. Sandy Jardine. Willie Mathieson. John Greig. Derek Johnstone. Dave Smith. Tommie McClean. Alfie Conn. Colin Stein. Alex McDonald. Willie Johnston. Les onze titulaires. Seul manque à l'appel Willie Waddell, le manager, disparu dans les années 90. "C'est émouvant d'être ici, de refouler la pelouse où nous avons gagné, où j'ai marqué, avoue Stein. Pour être honnête, je n'ai pas l'impression que c'était il y a trente-cinq ans. Je m'y revois comme si c'était hier."
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21/04/2022 À 21:35

Novembre 2007 : les "Ours" de Barcelone retournent au Camp Nou.

Crédit: Getty Images

Quinze années de plus ont passé et le 24 mai prochain, c'est le cinquantième anniversaire de leur sacre que les Ours du Camp Nou célébreront. Dix des héros sont encore en vie, après la mort en 2014 de la légende Sandy Jardine. Ils ont entre 68 et 79 ans, mais pas sûr qu'ils arrivent à croire davantage aujourd'hui que tout ceci s'est produit il y a un demi-siècle. C'est leur lien et leur bien commun. Une histoire folle, pas loin d'être unique dans le livre d'or des coupes d'Europe. Une histoire sportivement glorieuse. Une aventure humaine épique, aussi, et improbable car survenue alors que les Rangers étaient au creux de la vague. Elle puise sa source dans une tragédie qui hante encore le football écossais. Une histoire belle et triste qui se termine bien. Et mal.

Le "désastre d'Ibrox"

Ibrox Park, 2 janvier 1971. Loin de la future douceur d'une soirée de printemps à Barcelone, c'est l'heure du Old Firm, le derby de Glasgow, entre le Celtic et les Rangers. Un mythe du football, pas seulement écossais ou britannique. Du football tout court. Une de ces glaciales journées d'hiver, sans soleil ni nuage. Juste l'épais manteau gris du brouillard.
Lorsque Jimmy Johnstone ouvre le score pour le Celtic à la 90e minute, une partie du public quitte les tribunes d'Ibrox, avant de rebrousser chemin devant la clameur du stade quand Colin Stein égalise une poignée de secondes plus tard. Le drame se noue alors dans l'escalier 13, un des plus étroits d'Ibrox Park. Deux supporters ont glissé dans les marches. Derrière eux, le mouvement de foule, brusque et massif, provoque un empilement de corps.

L'escalier 13, où s'est nouée la tragédie d'Ibrox Park le 2 janvier 1971.

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On dénombre 66 morts et plus de 200 blessés. Tous ont péri par asphyxie. Toutes les victimes ont moins de 50 ans. Beaucoup sont mineures. Deux cas bouleversent particulièrement le pays. Celui de Nigel Patrick Pickup, 9 ans, le plus jeune disparu, et celui de cinq adolescents, Peter Easton (13 ans), Bryan Todd (14), Ronald Paton (14), Mason Philipp (14) et Douglas Morrison (15). Tous venaient de Markinch, village de 2500 âmes plongé intégralement dans le deuil.
C'est la plus grande tragédie jamais survenue dans une enceinte sportive en Ecosse, plus meurtrière encore que celle de 1902. C'était, déjà, à Ibrox Park. Lors d'une rencontre entre l'Ecosse et l'Angleterre, l'effondrement partielle d'une tribune en bois avait précipité dans le vide des dizaines de spectateurs, tuant 25 personnes. Près de sept décennies plus tard, le chagrin se mêle à la colère car la dangerosité de l'escalier 13 était bien documentée, son étroitesse et sa vétusté signalées de longue date. Deux personnes y avaient d'ailleurs déjà trouvé la mort en 1961.

La tribune éventrée d'Ibrox Park en 1902.

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Après une longue enquête menée par le juge Wheatley, le rapport publié en 1972 va engendrer de profondes transformations du stade d'Ibrox Park. Rénovation, réduction de la capacité, passage d'une majorité de places debout à une majorité de places assises, réaménagement des espaces de circulation. Ibrox devient une sorte de modèle dans les années 70 mais le football britannique devra payer chèrement à travers d'autres catastrophes, comme celle de Hillsborough en 1989, pour que de telles mesures de sécurité s'apparentent enfin à une norme.
Willie Waddell s'est tout de suite impliqué dans le projet de rénovation. Sans même attendre les conclusions du juge Wheatley, il sillonne l'Europe et suggère au club de s'inspirer du Westfalenstadion de Dortmund. Conscient de l'impact de la tragédie du 2 janvier 1971 sur la communauté, il demande qu'au moins un de ses joueurs soit présent à chaque enterrement. Sur la seule journée du 7 janvier, vingt funérailles se tiennent. Les membres de l'équipe font aussi la tournée des hôpitaux pour venir aux nouvelles des blessés et les soutenir.
"Certaines choses resteront ancrées dans ma mémoire jusqu'à ma mort, confiait John Greig au Herald Scotland en janvier 2021, pour le cinquantième anniversaire. J'étais le dernier joueur dans le vestiaire quand on est venu me dire qu'il fallait vite que je sorte parce qu'il y avait besoin de place pour amener des corps. C'est quelque chose que vous ne pouvez pas oublier. En empruntant le tunnel pour sortir du stade, j'ai vu les cadavres étalés les uns à côté des autres. J'étais sous le choc. Il est inconcevable que quelqu'un puisse aller à un match de football et ne jamais en revenir."

Dans l'ombre du Celtic

Le "Désastre d'Ibrox", tel qu'il sera nommé, va donc profondément marquer cette génération de Rangers, d'autant qu'il survient au cœur d'une période sportivement sombre pour le club. A l'amorce de cette décennie des "Seventies", le Celtic est le roi d'Ecosse, doublé d'un grand d'Europe. Vainqueur de la Coupe des champions en 1967 face à l'Inter Milan, il a à nouveau atteint la finale de la C1 trois ans plus tard. S'il a cette fois buté contre le Feyenoord Rotterdam, le Celtic a creusé un fossé inédit sur le territoire national. Le grand rival ne peut plus suivre la cadence.
Lorsque débute la saison 1971-72, les Rangers n'ont remporté ni le Championnat ni la Coupe d'Ecosse depuis sept ans. Une disette inédite. Les joueurs de Waddell, devancés non seulement par le Celtic mais aussi par Aberdeen et Saint-Johnstone, ont même fini la campagne précédente à une piteuse 4e place avant de s'incliner en finale de la Coupe face au Celtic, auteur d'un énième doublé. Du côté d'Ibrox, personne ne retient donc son souffle quand l'équipe amorce sa campagne en Coupe des coupes face au Stade Rennais.
Elle a de la gueule, cette cuvée 72 de la C2. Deux clubs anglais, Liverpool et Chelsea, le tenant du titre. Le FC Barcelone, qui rêve d'une finale à domicile au printemps suivant. Le Bayern Munich, sur le point d'émerger comme le nouveau géant continental. Le Torino, cador du Calcio, ou encore le Sporting Lisbonne, vainqueur de l'épreuve quelques années plus tôt et qui regarde encore le Benfica droit dans les yeux. Les Rangers devront se coltiner les trois derniers, conférant à leur sacre surprise une allure de "C1" plus que de "C2".

19 avril 1972 : Franz Beckenbauer, Sepp Maier et le Bayern ne survivront pas à l'enfer d'Ibrox lors de la demi-finale retour (2-0).

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"Nous avions un groupe spécial cette année-là, juge le défenseur Willie Mathieson dans le livre de Paul Smith, Barcelona and Beyond, qui retrace cette folle aventure européenne. Nous n'étions pas des coéquipiers, nous étions amis. Presque comme des frères. Si l'un d'entre nous allait boire une bière au bar, tout le monde y allait. Le côté 'tous ensemble' peut sembler cliché, mais c'était notre cas. Cette proximité entre tous les joueurs a créé un état d'esprit incroyable sur le terrain. Notre saison en championnat n'a pas été très bonne, mais nous avions le parfait esprit 'coupe', nous étions faits pour l'Europe."
Deux fois seulement, les Rangers auront fait figure de favoris : face à Rennes en ouverture de leur parcours, et lors de la finale contre le Dynamo Moscou. Mais d'un bout à l'autre du voyage, rien ne sera jamais simple, à l'image de ce premier tour contre les Bretons. Une double confrontation qui, un demi-siècle plus tard, laisse à tous les survivants rennais une sensation de gâchis. Dès le premier match, les Rangers affichent ce qui constituera leur ADN européen : un goût du combat certain et un sens tactique remarquable.
"Leur football, ce n'est pas du football mais de l'anti-football, peste l'entraîneur rennais, Jean Prouff. Ils sont venus ici pour nous empêcher de jouer et rien d'autre. A Glasgow, nous leur montrerons comment jouer au foot à l'extérieur." Mais Rennes ne montre rien du tout et n'a plus que ses regrets à offrir après un nul à la maison (1-1) et une courte défaite en Ecosse (1-0).

L'imbroglio de Lisbonne

Le huitième de finale face au Sporting va marquer le premier grand moment de cette campagne, à travers un des dénouements les plus délirants jamais vus en Europe, puisque les Rangers vont devenir la première équipe à remporter une Coupe d'Europe après... avoir été éliminés. Vainqueur 3-2 à Ibrox après avoir mené 3-0, ils se déplacent à Lisbonne avec un matelas bien peu épais. Ils arrivent en prime au Portugal moins de 24 heures avant le match retour. Une grève et le brouillard se sont ligués pour retarder leur départ.
Avec ses 60000 supporters en furie, ses tambours et ses feux d'artifice, l'Estadio Jose Alvalade est un des plus intimidants que l'on puisse imaginer. Glasgow subit les vagues vertes et blanches mais rend coup pour coup : 3-2. Prolongation. Au cours de celle-ci, chaque équipe inscrit un but. C'est alors que l'arbitre néerlandais, Laurens Van Ravens, commet une des plus grosses bourdes de l'histoire des Coupes d'Europe en ordonnant une séance de tirs au but. La règle du but à l'extérieur est en vigueur depuis 1965, mais le Batave au sifflet est convaincu que celle-ci ne s'applique pas à la prolongation, malgré les protestations du capitaine John Greig qui, lui, connaissait le règlement.
Là, les Rangers craquent. Des supporters du Sporting ont franchi les barrières pour venir au bord de la pelouse. Sous une pression maximale, ils manquent deux de leurs trois premières tentatives, quand les Portugais trouvent la mire quatre fois sur quatre. La pelouse est envahie pour de bon et Dimas, le gardien du Sporting, porté en triomphe. Le retour au vestiaire s'effectue dans les larmes pour l'équipe de Waddell, éliminée après une double confrontation épique et prolifique (6-6 sur l'ensemble des deux rencontres). Si les montagnes russes émotionnelles dans le sport avaient besoin d'une incarnation concrète, cette soirée du 3 novembre 1971 offrirait un exemple adéquat. Willie Henderson raconte la suite :
"Il régnait une profonde déprime dans notre vestiaire. Quelque chose trottait dans ma tête à propos de cette histoire de but à l'extérieur, mais tout le monde nous disait que nous étions sortis. C'était fini. L'ambiance était d'autant plus morose que Ronnie McKinnon s'était cassé la jambe pendant le match. Sa saison s'est arrêtée là. Puis quelqu'un a frappé à la porte. C'était John Fairgrieve, un journaliste de Glasgow que nous connaissions bien. Il a commencé à discuter avec Willie (Waddell, le manager, NDLR). Ils sont sortis et après ce qui m'a semblé une éternité, ils sont revenus dans le vestiaire et Willie nous a annoncé que nous étions qualifiés. Fairgrieve l'avait convaincu d'aller voir les officiels de l'UEFA car nous étions dans notre bon droit. Nous avons explosé de joie. Tout notre parcours a été mémorable, mais cette soirée-là, après un match dantesque et la succession de ces sentiments contradictoires, reste unique pour nous."
A ce miracle automnal succèdera une totale maîtrise printanière, les Rangers écœurant coup sur coup le Torino en quarts puis le Bayern en demie. Les Granata n'étaient pas n'importe qui. Leaders de Serie A au moment de l'affrontement face aux Ecossais, ils termineront troisièmes de leur championnat. Le Bayern (qui jouera contre les Rangers le dernier match de son histoire au Grünwalder Stadion avant l'inauguration du Stade Olympique) est déjà celui de Sepp Maier, Franz Beckenbauer, Gerd Müller, Paul Breitner, Uli Hoeness ou Franz Roth. Bientôt, il dominera le continent. En attendant, comme le Torino, il se casse les dents sur le 3-5-2 mis en place par Willie Waddell.

Whisky et eau glacée

Après la folie du duel contre le Sporting, on retrouve les vertus cardinales des Rangers version 72, qui, sur le chemin de la finale, auront marqué presque autant face aux Portugais (six buts) que lors de leurs six autres rencontres contre Rennes, Turin et Munich (sept buts). La presse italienne, frustrée, parle de "McCatenaccio". Non sans raison. Willie Waddell admirait Helenio Herrera, l'entraîneur de l'Inter qui avait régné sur l'Europe au milieu des années 60 grâce à ses préceptes défensifs. "Nous n'étions peut-être pas la meilleure équipe du monde, d'Europe ni même d'Ecosse mais, outre notre état d'esprit, nous étions disciplinés et dotés d'une grande capacité d'adaptation à l'adversaire", rappelait Greig dans son autobiographie.
Le capitaine n'est pas le dernier à donner de sa personne. Il jouera la finale du Camp Nou contre tous les pronostics médicaux et presque en dépit du bon sens. "J'avais un os cassé dans le pied. Je suis resté au repos plusieurs semaines et j'ai décidé de jouer la finale. C'était de la folie." Greig est le leader et l'âme de ce groupe. Toujours prêt à tout, et même un peu plus. Avant le quart de finale aller en Italie contre le Torino, Waddell lui a demandé de se charger personnellement de Claudio Sala. Le jeune milieu de terrain piémontais, fraîchement intégré au sein de la Squadra Azzurra, était le danger numéro un du Toro. Une mission pour captain' Greig :
Waddell : "John, c'est leur meilleur joueur, je veux que tu le sortes du terrain."
Greig : "Juste pour ce soir ou de façon définitive ?"
Waddell : "Je n'ai pas le temps de plaisanter, je suis sérieux, John."
Greig : "Moi aussi, boss".
C'était aussi ça, les Rangers. Mais ce n'était pas que cela. On aurait tort de les réduire à une bande de bourrins solidaires. Elle possédait, aussi, quelques vrais techniciens, de sacrés attaquants avec Willie Johnstone, Colin Stein ou Derek Johnston, ou un des meilleurs latéraux de la planète en Sandy Irvine, arrière gauche attiré vers l'avant tel un Roberto Carlos avant l'heure, meilleur témoignage du côté parfois joueur de cette équipe.
Puis, grâce à Jock Wallace, à la fois adjoint de Waddell et préparateur physique, elle était sans doute une des formations les plus "fit" d'Europe. Vétéran de Corée, Wallace, alias "Jungle Fighter" était un adepte de la discipline militaire. Il faisait travailler ses joueurs comme des troufions, notamment sur des collines de sable, qu'ils devaient monter puis redescendre en courant jusqu'à épuisement.
Il tenait ce stratagème du film de Sidney Lumet, La Colline des hommes perdus, dans lequel des soldats anglais sont envoyés dans un camp disciplinaire au cœur du désert libyen. La légende dit aussi que son cérémonial d'avant-match consistait à faire boire une dose de whisky pur et bien corsé à ses hommes dans le vestiaire avant de les asperger d'eau glacée pour les secouer. Il appelait ça "l'équilibre cosmique".

Jock Wallace et Willie Waddell.

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A la gloire de Willie Johnston

Le 24 mai 1972, c'est le grand soir. Dans l'enceinte majestueuse du Camp Nou, les Ours ont rendez-vous avec l'histoire. Ils ont manqué les deux premiers. Car les Rangers ont déjà joué deux finales européennes. En coupe des coupes, à chaque fois. Pour deux défaites, en 1961 devant la Fiorentina puis lors d'une prolongation en forme de crève-cœur six ans plus tard, face au Bayern.
Contre le Dynamo Moscou, certes un vrai client mais sans l'étoffe sur le papier des trois derniers adversaires des Rangers, le peuple d'Ibrox y croit. Une grande partie se déplace d'ailleurs en Catalogne. Ils sont 25000 à peupler les tribunes du Camp Nou.
Parmi eux, le jeune Lenny Scott, qui avait témoigné en 2012 dans le Glasgow Times : "J'avais 16 ans et c'était la première fois que je quittais l'Ecosse. J'avais pris un des bus affrétés. Ce fut un long voyage. Mes parents avaient payé 20 livres pour me payer le séjour, qui comprenait deux nuits à Barcelone. Nous avions eu la chance de voir les joueurs dans leur hôtel le lendemain de la victoire, ils étaient venus nous saluer et nous montrer la coupe. Je n'oublierai jamais ça."
Il n'y aura pas de "jamais deux désillusions sans trois" pour le club écossais, même s'il trouvera le moyen de se compliquer la vie. Grâce à Colin Stein et Willie Johnston, les Rangers mènent 3-0 en début de seconde période. Johnston, sans doute la plus authentique star de cette équipe. Un personnage entre Cantona et Gascoigne, grand voyageur devant l'éternel et jamais à une frasque près.
Crazy Willie verra ainsi sa carrière internationale stoppée brutalement en pleine Coupe du monde 1978 après un contrôle positif contre le Pérou. Le public nord-américain se souvient encore de ses fesses, qu'il avait exhibées au banc des remplaçants adverses alors qu'il portait le maillot de Vancouver. John McMaster, lui, ne l'a pas oublié non plus. En 1980, il avait fallu pratiquer le bouche-à-bouche pour remettre sur pied le joueur d'Aberdeen alors que Johnston, revenu aux Rangers, lui avait assené un coup à la gorge. Mais au Camp Nou, en ce printemps 72, l'ailier gauche écossais est un héros. C'est sa nuit de gloire.

Finale de la Coupe des coupes 1972 : la joie de Willie Johnston, auteur d'un doublé face au Dynamo Moscou.

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Pourtant, l'affaire est proche de mal tourner. Le Dynamo revient à 3-1 puis 3-2 à trois minutes de la fin. Les Rangers sont cuits. "Notre championnat était terminé et en trois semaines, nous avions joué un seul match, en amical, contre Inverness, racontait Sandy Irvine dans le livre To Barcelona and beyond. Ce n'était pas la préparation idéale pour une finale européenne. Je pense honnêtement que si les Russes avaient égalisé, ils auraient gagné ensuite. Mais nous avons tenu bon."
Ces 180 dernières secondes restent les plus crispantes de la longue histoire des Rangers. Elles vont aussi sceller l'avenir de ce groupe sur le point de se disloquer. Lorsque l'arbitre signale un hors-jeu, les supporters écossais se méprennent et croient au coup de sifflet final. La pelouse du Camp Nou est envahie. Il faudra de longues minutes pour les ramener en tribunes et boucler cette finale.

Les supporters des Rangers ont envahi la pelouse du Cap Nou. Trop tôt...

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Et maintenant, vous et vos tarés de supporters, vous dégagez
"C'était bon enfant et il n'y avait aucune volonté de violence de leur part, ils voulaient juste fêter ça avec nous", juge John Greig. Mais le mal est fait. Si les Rangers tiennent leur sacre, la fête est gâchée. Une fois le match fini, pour de bon cette fois, les responsables de l'UEFA, craignant des incidents, rapatrient tous les acteurs illico dans les vestiaires. C'est là que le capitaine Greig soulèvera le trophée, et non sur la pelouse. Un cas unique dans l'histoire des finales européennes. "Ils ont posé la coupe sur une grosse table au milieu du vestiaire. On me l'a donnée et c'était fini. C'était une façon de dire 'Et maintenant, vous et vos tarés de supporters, vous dégagez'", soupire Greig.
Les joueurs, qui n'y étaient pour rien, en garderont toujours une certaine amertume. Le club, lui, paiera cher cette joie trop précoce, en étant suspendu pour deux années de toute compétition européenne par l'UEFA. Même si la sanction sera réduite de moitié en appel, le groupe n'y résistera pas. Les plus grands bonheurs peuvent paradoxalement générer les plus grandes aigreurs.
"J'étais payé 60 livres par semaine et j'ai eu le malheur de demander 20 livres d'augmentation, expliquait Johnston. Alfie (Conn) devait gagner encore moins que moi. Tout a été mal géré après notre victoire. Waddell en a eu marre de moi, d'Alfie et de Colin. C'est pour ça que nous sommes partis. On ne se mettait pas en travers de Waddell". Lors du retour des héros au Camp Nou en 2008, le double buteur de la finale avait la rancune tenace quand on lui demandait quelle était la plus grande qualité de Willie Waddell : "Son principal atout ? C'était Jock Wallace !"
"Notre victoire a constitué à la fois un soulagement et une joie immense, mais aussi une double déception, regrette de son côté Willie Mathieson. D'abord parce que, à cause des circonstances, nous n'avons pas pu savourer de façon normale. Même si la parade à Ibrox Park à notre retour a été formidable, il nous manque quelque chose pour toujours. Ne pas avoir brandi le trophée devant nos milliers de supporters qui avaient fait le voyage jusqu'en Espagne, cela reste une douleur. Puis nous avons été exclus des coupes d'Europe. Le groupe s'est délité. Si nous avions pu rester ensemble, je suis certain que nous aurions pu aller très loin."
Si le sacre barcelonais demeure un demi-siècle plus tard la plus grande heure de gloire des Rangers, beaucoup de ses anciens membres ont d'ailleurs le sentiment que leur exploit n'est pas toujours salué à sa juste mesure. Est-ce à cause de cette suspension, comme une tâche sur la gloire ? De la trop grande proximité avec la tragédie d'Ibrox, si présente ? Toujours est-il que si les "Ours de Barcelone" sont restés dans les mémoires, le club a toujours eu vis-à-vis d'eux la célébration discrète. Un regret, là encore, pour John Greig : "Je trouve que cette équipe n'a pas tout à fait la reconnaissance qu'elle mérite. Alors que le Celtic a érigé au rang de culte la victoire en Coupe des champions en 1967, je ne sais même pas si vous pouvez trouver de la moindre photo du 24 mai 1972 à Ibrox Park."

John Greig avec la Coupe des coupes en 1972.

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Ils n'avaient pas gagné que pour eux

Au niveau national, ce fut pire encore. Sans doute une autre raison du ressentiment de Greig, Johnston et les autres. Cela peut paraître invraisemblable, mais le public écossais n'a pas assisté en direct à la victoire contre le Dynamo Moscou. Ce même 24 mai 1972, l'équipe d'Ecosse affrontait le pays de Galles et la fédération écossaise ne voulait pas de concurrence pour sa sélection. La finale de la Coupe des coupes n'a donc pas été télévisée en direct. Ce soir-là, Hampden Park sonnait creux pour assister à la courte victoire face au voisin gallois, 1-0. Un match tombé dans les oubliettes. Mais les Ours, eux, n'ont pas oublié l'affront.
Les Rangers avaient pourtant leurs admirateurs. Comme Rinus Michels. L'ancien coach de l'Ajax Amsterdam, celui du "football total" de Cruyff, Neeskens et les autres. Devenu entraîneur du Barça en 1971, il était présent au Camp Nou le soir de la finale et salua chaleureusement Waddell après la victoire.
Un autre Néerlandais a voulu mettre à l'honneur cette équipe. Il était journaliste. Anton Witkamp, chroniqueur au Telegraaf, a l'idée d'organiser un match entre le vainqueur de la C1, l'Ajax, et celui de la C2, les Glasgow Rangers. Witkamp soumet l'idée à l'UEFA. L'instance dirigeante refuse, du fait de la suspension du club écossais. Mais, pas folle, elle reprendra l'idée dès l'année suivante. La Supercoupe d'Europe naîtra officiellement en 1973. Mais les Rangers et l'Ajax ont bien ouvert le bal lors d'une double confrontation promue par De Telegraaf. Sacrés Rangers. Toujours prêts à rentrer dans l'histoire par la fenêtre quand on leur fermait la porte.
Mercredi soir, cinquante ans moins huit jours après le triomphe des Ours de Barcelone, une autre génération de "Gers" va tenter de les rejoindre. Leur histoire s'écrira peut-être aussi en Espagne, à Séville cette fois face à Francfort. Mais quoi qu'il arrive, s'ils ne seront peut-être plus les seuls dans quelques heures, Greig et les siens resteront à jamais à part. Car, à l'évidence, ils n'avaient pas gagné que pour eux, comme le rappelait John Greig dans son autobiographie :
"La tragédie d'Ibrox a tué 66 personnes, mais il ne faut pas oublier les conséquences, comme un effet boule de neige, sur les proches de chacune de ces victimes. Leurs souffrances ne disparaîtront jamais. A côté de tels drames, le football semble dérisoire, mais notre victoire à Barcelone l'année suivante a au moins constitué une façon honorable de rendre hommage à ceux qui n'étaient malheureusement plus là pour la vivre, parce qu'ils étaient venus voir un match et encourager l'équipe de leur cœur."

Janvier 2021 : Les proches viennent rendre hommage aux disparus du "Désastre d'Ibrox", 50 ans plus tôt.

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