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Les héros improbables : Thuram et "l'autre", l'éternité en vingt-trois minutes chrono

Thuram et "l'autre", l'éternité en vingt-trois minutes chrono

Le 16/01/2018 à 11:33Mis à jour Le 24/01/2018 à 18:15

Il y a bientôt vingt ans, la vie et la carrière de Lilian Thuram basculaient dans une autre dimension. Parce qu'un soir de juillet, il est devenu un autre. Un doublé en demi-finale de la Coupe du monde face à la Croatie l'a propulsé dans une autre dimension. Sans qu'il ne comprenne comment ni pourquoi.

Chaque mardi, Les Grands Récits vous proposent de vous plonger dans la folle histoire du sport, entre pages de légendes, souvenirs enfouis et histoires méconnues. Toujours à hauteur d'hommes. Jusqu'à la fin du mois de février, les six premiers volets seront consacrés aux héros improbables ayant brillé à contre-emploi, là et où on ne les attendait pas.


L'irrationalité a bon dos. Toujours. On fait appel à elle quand les mots ne suffisent plus. Quand la réalité devient indéchiffrable. Quand l'impossible, passé par le stade de l'improbable puis la case éventualité, se matérialise en un événement qu'on ne peut complètement affranchir de son caractère paranormal. Parce qu’on peut tout expliquer. Tout tenter de rationaliser. Certaines zones d'ombre résisteront toujours aux plus brillantes dissections. "L'autre" en est l'exemple le plus abouti de l'histoire du football français.

"L'autre", c'est le double lumineux, le "doppelganger" ou le "Mister Hyde", que s'est auto-attribué le cérébral Lilian Thuram, l'un des quatre soldats de la défense la plus solide de l'histoire des Bleus, après le 8 juillet 1998 et une soirée que l'Hexagone chérira à jamais. Parce qu'elle a ouvert la route du paradis à une équipe qui était promise à l'enfer si le sol se dérobait sous ses pieds en ce début d'été.

" A force de revoir les images, je me persuade que c'est moi"

D'autres n'auraient pas cherché à comprendre et auraient ramassé les lauriers sans réclamer leur dû. Pas "Tutu". Mais il a eu beau chercher, se remuer les méninges et retourner le problème dans tous les sens, Lilian Thuram n'a jamais trouvé de réponse satisfaisante à ces vingt-trois minutes durant lesquelles il a profité de la plus belle scène imaginable pour jouer une partition qu'il ne connaissait pas. A peine savait-il lire la musique qu'il a joué le solo d'une vie.

"Ce n'était pas moi en 1998, sinon je peux vous assurer qu'on n'aurait pas gagné la Coupe du monde, 'L'autre' a marqué deux buts, je me suis réveillé et on m'a dit : 't'as marqué deux buts'. A force de revoir les images, je me persuade que c'est moi", tentait-il d'expliquer six ans plus tard, au moment de retrouver ces mêmes Croates à l'Euro 2004.

Lilian Thuram après son égalisation

Lilian Thuram après son égalisationGetty Images

Cet ami imaginaire fait de chair et d'os a pris les commandes de son corps vingt-trois minutes durant un soir de demi-finale de Coupe du monde. Le temps de réparer une erreur que l'intéressé aurait portée comme un fardeau durant toute sa vie et qui s'est finalement transformée en cadeau céleste.

Ce mercredi 8 juillet 1998 n'a pas la portée du dimanche qui a suivi. Il ne l'aura jamais. Car c'est d'abord l'histoire d'un homme, avant d'être le destin d'une équipe. Mais sans cette soirée à nulle autre pareille, rien n'aurait été possible. Les Bleus et Aimé Jacquet, portés aux cieux et célébrés comme des demi-Dieux jusqu'à la fin de leurs jours, seraient devenus des parias voués aux gémonies. Avec Lilian Thuram en chef de file, aux côtés d'accusés tout trouvés : Aimé Jacquet, évidemment, et Zinédine Zidane, auteur d'un Mondial quelconque avant le 12 juillet.

37 capes, 0 but et des pieds carrés

Jusqu'à cette soirée hors du temps, Thuram, défenseur central reconverti latéral droit malgré lui et pour le bien des Bleus, réussit une Coupe du monde que l'on qualifiera de solide. Il fait le job dans son couloir et la France avance cahin-caha. A un premier tour festif et plein de promesses ont succédé d'irrespirables sorties lensoise et dionysienne où les joueurs de Jacquet sont passés par le chas d'une aiguille.

Face au Paraguay, il a fallu que le Président y mette du sien. Contre l'Italie, ce sont quelques millimètres qui ont renvoyé les malheureux Baggio, Di Biagio et cie de l'autre côté des Alpes. Comme deux ans plus tôt à l'Euro, la France de Jacquet est un modèle de résilience. Rien de neuf. Mais elle ne s'est pas encore mutée en machine à jouer, celle qui envoûtera l'Euro 2000 et jettera un nouveau sortilège à l'Italie.

Lilian Thuram, lui, n'a rien d'un chasseur de buts. Il ne l'a jamais été. Il ne le sera jamais. Hormis durant cette parenthèse enchantée qui va lui ouvrir les portes de l'immortalité. Rationnelle jusqu’au bout des crampons, l'équipe de France va faire basculer sa destinée grâce à celui qu'on attendait le moins. Celui qu'on n'attendait pas, pour être tout à fait franc.

Trente-sept sélections, zéro but au compteur et même pas le début d'une occasion de l'ouvrir. Une qualité technique approximative qui lui vaut de se faire régulièrement taquiner par ses partenaires de jeu. Pas plus tard que quarante-huit heures avant cette demie, Marcel Desailly et Aimé Jacquet étaient encore en train de rigoler de ses pieds carrés qui le condamnaient à ne jamais trouver la faille avec le maillot des Bleus.

Et puis vint la Croatie. Première période à oublier. Ratée de fond en comble. Une gueulante à la mi-temps immortalisée par l'exceptionnel documentaire "Les yeux dans les Bleus" et Lilian Thuram revient sur le pré. Comme ses copains, le défenseur de Parme s'est fait souffler dans les bronches par "Mémé". Mais il n'est pas encore sorti de sa léthargie. Elle va durer vingt-cinq secondes supplémentaires. Cinq mètres de retard sur les copains, une couverture défensive aussi inconcevable que ce qui va suivre et Davor Suker met la jeune nation croate sur orbite.

Suker ouvre le score devant Thuram

Suker ouvre le score devant ThuramAFP

" Même à l'entraînement, je ne marque pas"

La suite ? C'est Aimé Jacquet, maitre es rationalité, qui la décrit le mieux. "Cette erreur, il ne l'admet pas, il ne la supporte pas, juge-t-il dans le livre qu'il publiera après le dénouement du Mondial 98 ("Ma vie pour une étoile"). Et ce qu'il accomplit à partir de là, jusqu'à ce qu'il ait non seulement effacé sa bévue en égalisant, mais aussi retrouvé tout son crédit, d'abord à ses propres yeux, en donnant l'avantage aux Bleus, est proprement surhumain."

Surhumaine est aussi la force de conviction qu'il va mettre à l'ouvrage pour soulever des montagnes et porter les Bleus sur ses larges épaules. L'égalisation, d'abord, intervient soixante-cinq petites secondes après l'ouverture du score croate. Davor Suker est encore en train de fêter son but que Thuram s'est mué en lion. En footballeur total, même. Milieu récupérateur au moment de chiper le ballon d'un Zvonimir Boban un peu facile sur le coup, il se transforme en meneur pour servir Youri Djorkaeff. Et termine avant-centre, pour profiter d'un coup de patte du même Djorkaeff et tendre le sien afin remettre les Bleus à flot.

"Je vois le ballon rentrer. Je me dis mais, mais, mais… Là, c'était trop. T'as marqué, c'est pas possible…" Petites lunettes cerclées sur le nez, Lilian Thuram ne trouve toujours pas les mots le lendemain à Clairefontaine. "Je vois tout le monde me sauter dessus. J'entends un joueur dire : 'laissez-le respirer !' Il a raison, je vais tomber dans les pommes." Grand gaillard qu'il est, Lilian Thuram tiendra bon, droit sur ses deux jambes. Mais pas sa maman Christiane, qui, à quelques kilomètres de là, finit par s'évanouir au second coup d'éclat du fiston.

Les joueurs de l'équipe de France autour de Thuram

Les joueurs de l'équipe de France autour de ThuramAFP

Index sur la bouche, sourcils légèrement froncés

Soixante-dixième minute. Son deuxième fait d'armes a ceci de fascinant qu'il est réussi du pied gauche et de l'extérieur de la surface sur une frappe dont personne n'oubliera jamais la trajectoire. Arrondie au possible, elle semble inexorablement s'éloigner des gants de Drazen Ladic, pour, comme aimantée, finir dans le soupirail droit du malheureux portier croate. Là aussi, Lilian Thuram arrache tout sur son passage. Avant de tomber à genoux, écrasé par l'incrédulité et le poids de l'histoire dont il est devenu le héros malgré lui. L'état de grâce a duré vingt-trois minutes. Et Thuram, 26 ans, vient de passer à la postérité, sa posture en bandoulière. L'image est gravée pour l'éternité.

Index sur la bouche, sourcils légèrement froncés, regard grave, le Guadeloupéen est le seul à ne pas exulter "comme s'il revenait soudain sur terre après un passage dans l'autre monde", dixit Jacquet. "Tous les matins, je lui disais : ‘tu ne marqueras jamais un but’. Je suis très mal aujourd'hui", sourit encore le sélectionneur au lendemain d'une nuit de folie.

"J'ai du mal à réaliser quand même, renchérit le héros. Deux buts, c'est invraisemblable parce que, déjà, à l'entraînement, je ne marque pas !" Les copains n'ont pas de réponse plus satisfaisante à apporter. "Marcel (Desailly, ndlr) arrive vers moi, il me dit 'Qu'est-ce qui se passe ?' 'Je n'en sais rien !' Il me faudra encore vingt-cinq ans pour marquer deux buts dans un match." Lilian Thuram a fini par recouvrer toute sa lucidité : il ne réussira plus jamais de doublé. Il ne marquera même plus le moindre but jusqu'en novembre 2002, avec la Juventus face au Milan. Sous le paletot bleu, c'est terminé malgré une bonne centaine de capes à honorer jusqu'à sa sortie, dix ans plus tard.

"Ma posture a marqué les esprits parce que les gens ont compris que j'étais perdu, que ce n'était pas une mise en scène, explique-t-il au JDD en 2014. Ce soir-là, j'ai vécu une sorte d'état second. J'ai fait les choses avec fluidité, dans une zone inexplicable que les sportifs connaissent parfois. Parfois, quand vous jouez, vous êtes dans la musique. Comme un surfeur qui colle tellement à la vague qu'il devient la vague." Cette vague va finir par se transformer en raz de marée. Il submergera l'Hexagone quatre jours plus tard. Grâce à un doublé. D'un autre.

Lilian Thuram - France 1998

Lilian Thuram - France 1998Getty Images

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