Suite de notre thématique sur les mal-aimés. Des champions, des équipes qui ont eu toutes les peines du monde, et c'est un euphémisme, à générer de la sympathie, sans parler d'affection, chez le grand public ou les médias. Retour en France pour cet avant-dernière épisode, avec le destin contrarié de Raymond Domenech, sélectionneur de l'équipe de France à l'étonnante longévité compte tenu des polémiques et critiques qui ont émaillé son règne.

Les grands récits
Vinnie Jones : viril et incorrect, le rôle de sa vie
02/11/2020 À 22:38

Puisqu'il aime tant lui-même envelopper ses propos d'une certaine forme de cynisme, Raymond Domenech ne nous en voudra pas, c'est de bonne guerre, de rappeler ici que son palmarès dans les sondages médiatiques des figures sportives les moins aimées en France est autrement plus fourni que celui qu'il présente en tant que sélectionneur des Bleus, nul et vierge. Ceci explique-t-il cela ? En grande partie, oui. Mais pas seulement.

Des sélectionneurs qui n'ont pas gagné, ou dont le bail a mal tourné, il y en a eu. On pense d'abord à Gérard Houllier, à la baguette lors de l'autre grand fiasco de l'histoire de l'équipe de France, la défaite face à la Bulgarie de Kostadinov qui l'avait privée d'une qualification immanquable pour la Coupe du monde 1994.

Aucun, toutefois, n'a rivalisé avec le niveau de détestation atteint par un homme dont on n'affirmerait pourtant pas, avec Eric Cantona, qu'il était bel et bien le "plus nul sélectionneur depuis Louis XVI" - quoi que celui-ci n'aurait sûrement pas fait pire à la tête des Bleus en 2010 -, mais qui, sur le plan de l'impopularité, aura frôlé la même funeste fin de règne que le Roi de France, mort guillotiné en 1793. Soit, par une étrange coïncidence des cycles de l'histoire, deux cents ans tout rond avant la nomination de Domenech à la tête des Espoirs.

Raymond Domenech

Crédit: Getty Images

Si l'on se permet ce macabre rapprochement avec la guillotine, c'est parce que Raymond lui-même avait employé l'expression lors d'une inoubliable conférence de presse en septembre 2008, après une défaite en Autriche (1-3) initiatrice d'une très pénible campagne de qualification pour le Mondial 2010. Attendu au tournant par un parterre de journalistes qui dénonçaient depuis longtemps la platitude et l'incohérence d'une équipe à l'arrêt, trois mois après un Euro 2008 déjà catastrophique - ivraie sportive, pour beaucoup, du tas de fumier dans lequel les Bleus allaient finir par se putréfier -, il avait attaqué l'exercice ainsi, dans un sourire narquois, choqué par "l'odeur du sang" ambiante : "Je suis content que les lois d'exception et la guillotine n'existent plus, sinon certains parmi vous se feraient un malin plaisir de m'envoyer à l'échafaud. Peut-être que si j'avais tué quelqu'un, j'aurais été mieux servi."

C'est ce que laissait entendre aussi plus récemment sa compagne, la journaliste Estelle Denis, dans un reportage diffusé sur la chaîne TV de L'Equipe où elle anime une émission quotidienne : "Un jour, j'ai ouvert un journal dans lequel il y avait d'un côté un papier sur Raymond, et de l'autre un papier sur le Cannibale de Rouen, cet homme qui avait mangé le cœur de son co-détenu en le faisant frire dans une poêle. Quand on lisait les deux papiers, je vous assure, on avait l'impression que le Cannibale de Rouen était vachement plus sympa que Raymond !"

"Entre les journalistes et moi, le climat est vite devenu agressif"

Moins sympa que le Cannibale de Rouen ? C'est franchement très exagéré. En tout cas, tous ceux qui ont connu de près Raymond Domenech, hors contexte des Bleus, vous le diront : on passe en général un moment beaucoup plus agréable avec lui qu'avec le Hannibal Lecter de Seine-Maritime. Surtout quand il s'agit de parler de football.

Or, c'est sur ce point, précisément, que se situait la plus grosse pierre d'achoppement entre lui et le public français. "Ce qui m'énerve avec Raymond, c'est qu'il ne parle jamais de football, il n'explique jamais ses choix, on ne comprend rien à rien", s'était un jour emporté Christophe Dugarry - face à l'intéressé - sur le plateau de Canal Plus, résumant le (res)sentiment général à l'égard d'un homme qui donnait, du haut de sa fonction, l'impression de n'offrir aucune prise à ses contradicteurs, renvoyés dans leurs vingt-deux d'un bon mot, d'une formule alambiquée ou d'un simple regard noir, et abandonnés ainsi à leurs interrogations, hébétés comme une poule face à un couteau.

Raymond Domenech en 2009.

Crédit: Getty Images

Dur à comprendre pour ceux qui avaient côtoyé le Raymond "d'avant", jamais avare de dialogue du temps où il était joueur (double champion de France avec Strasbourg en 1979 puis Bordeaux en 1984, double vainqueur de la Coupe de France avec Lyon en 1973 puis Paris en 1982), entraîneur (champion de D2 avec Lyon en 1989) et bien sûr sélectionneur des Espoirs pendant onze ans, entre 1993 et 2004. Quand il a pris ensuite la tête des "A", boosté au sommet par sa longue carrière à la DTN et le soutien précieux d'Aimé Jacquet, ils étaient nombreux à se frotter les mains : après Roger Lemerre et Jacques Santini, pas vraiment des parangons de la parole libre, on allait enfin pouvoir causer football. Tu parles...

Avant même la fracture morale avec une génération de joueurs aussi talentueux que compliqués à gérer, c'est là probablement qu'une première faille s'est glissée dans le système. L'intéressé le concède dans son livre, "Tout seul", écrit en 2012 sur les braises encore chaudes de son bûcher, comme un puissant exutoire au traumatisme vécu :

Dès le premier match avec la grande équipe de France, le 18 août 2004, à Rennes, contre la Bosnie, j'ai compris que j'étais devenu un client différent pour la presse. Le ton des questions avait changé. Elles étaient plus agressives, à la frontière de l'inquisition. Aussi ai-je changé de mode de fonctionnement : j'ai refusé de transmettre des informations, quitte à me passer d'articles de soutien. Entre les journalistes et moi, le climat est vite devenu agressif. Je m'en fichais, ce qui constituait une erreur fatale.

Raymond Domenech en conférence de presse avec les Bleus.

Crédit: Getty Images

"Gagner, c'est bien mais trahir les gens, c'est horrible"

Expliquer le désamour dont il a souffert par un désamour avant tout médiatique est une thèse séduisante mais qui, en la circonstance, semble insuffisante. Déjà, c'est l'éternelle histoire de la poule et de l'œuf. Domenech se gardait-il de donner du biscuit aux médias parce qu'il sentait une agressivité à son égard, ou les médias se sont-ils mis à devenir plus agressifs avec lui parce qu'ils ne recevaient pas assez de biscuit ?

Toujours est-il qu'entre les deux parties, le rapport de force s'est rapidement installé. Domenech a poussé le vice jusqu'à en faire une forme de jeu intellectuel, éprouvant une certaine condescendance à peine déguisée à l'égard de ceux qui ne tutoyaient pas les sommets de sa science footballistique. "Ecrivez toutes les conneries que vous voulez, de toutes façons, ça ira très bien à vos lecteurs", tance-t-il en 2005 un journaliste de Libération. En temps de gloire, on aurait salué sa géniale arrogance. En temps de crise, on a crié au loup.

A la décharge de Domenech, le fait, certainement, d'avoir été la mauvaise personne au mauvais moment. Il débarque à une période où l'équipe de France est à la croisée des chemins. Après le départ de nombreux piliers de la maison bleue, Zinedine Zidane, Lilian Thuram et Claude Makelele notamment, elle a davantage besoin de se réinventer que de bousculer ses habitudes, comme il va tenter de le faire. Le travail en coulisses pour favoriser le retour des trois monstres en vue de la Coupe du monde 2006 sera toutefois la plus grande réussite de sa mission.

Avec eux, la France se hisse en finale et retrouve une forme de plénitude avec ses deux inoubliables succès en huitième contre l'Espagne (3-1) et en quart contre le Brésil (1-0). Mais elle est, quelque part, sur pilote automatique. Insidieusement, le ver est déjà dans le fruit. Et le délitement final contre l'Italie, marqué par le coup de boule de Zizou sur Materazzi, sera peut-être moins le résultat du hasard que la conséquence d'une tension nerveuse sournoise, encore imperceptible.

Raymond Domenech et Thierry Henry fêtent la victoire des Bleus contre l'Espagne en huitièmes de finale du Mondial 2006.

Crédit: Getty Images

Dans son docu-film Substitute, réalisé grâce aux images tournées en Super 8 durant ce Mondial 2006, qu'il aura essentiellement passé sur le banc des remplaçants, Vikash Dhorasoo dépeint tout à fait le mal-être qui s'est installé en backstage. Une compétition, paraît-il, c'est à travers l'ambiance régnant au salon de coiffure qu'elle se gagne, ou se perd. Dhorasoo, lui, fait la tronche.

Il s'attend à jouer, fort du discours de son sélectionneur qui est allé le chercher chez les Espoirs, l'a relancé chez les A, l'a titularisé à plusieurs reprises jusqu'à l'approche de la dernière ligne droite. Mais en Allemagne, il ne cumule que quelques minutes de jeu lors des deux premiers matches de poule, contre la Suisse et la Corée du Sud. Et il ne paraît pas avoir plus d'explication que les autres. "C'est comme s'il m'avait entraîné comme son propre fils àgravir une montagne pour finalement, au moment de la gravir, aller chercher le fils du voisin. Et je ne sais pas pourquoi. C'est une trahison. Gagner, c'est bien mais trahir les gens, c'est horrible, ce n'est pas humain", s'indigne le récent candidat à la Mairie de Paris, qui estime aujourd'hui avoir réagi trop à chaud.

Raymond Domenech et Visakh Dhorasoo en 2006, juste avant la Coupe du monde.

Crédit: Getty Images

Un texto qui passe mal ?

Peut-être, mais sans être un joueur phare de l'ère Domenech, Dhorasoo est l'un de ceux qui symbolise le mieux ce rapport amour/haine qui s'est installé entre le sélectionneur et le reste du monde durant ces années-là. Avant, les deux hommes avaient une vraie estime l'un pour l'autre. Après, ils ont retrouvé leur complicité d'antan. Mais pendant, c'était l'incompréhension la plus totale. Jusqu'à la rupture, inévitable.

Une rupture que Raymond a lui-même initiée avec une bonne partie de ses joueurs en instaurant dès son arrivée des méthodes tranchant volontairement avec celles du passé, devenues trop laxistes à son goût. Probablement soucieux, aussi, d'apposer sa griffe, il réclame des horaires plus stricts, met en place un système d'amendes, impose des débriefings individuels au soir des matches, prépare de longues séances vidéo, organise des séminaires de réflexion ou, encore, contraint au port des protège-tibias à l'entraînement.

Les anciens, pas vraiment disposés à jouer le jeu, le regardent d'un œil mi-amusé, mi-consterné. Robert Pirès, par exemple. Le Gunner sera l'un des premiers à rentrer dans son collimateur, officiellement pour une question d'état d'esprit, officieusement parce qu'il aurait été trop proche d'Estelle Denis, rumeur fermement infirmée depuis par l'intéressé. Et réitérée ensuite avec Ludovic Giuly, persuadé d'avoir été écarté de la liste du Mondial 2006 en raison d'un texto un peu trop personnel envoyé à la même Estelle Denis.

Raymond Domenech et sa compagne, la journaliste Estelle Denis, en 2018.

Crédit: Getty Images

Ragots de bas-étage ? Peut-être. Mais ce qui contribue à alimenter les fantasmes les plus fous, c'est qu'avec Domenech, les choses ne sont jamais tout à fait claires. Et qu'il adore ça. Il se plaît d'ailleurs à jeter encore un peu plus le trouble en laissant entendre, par exemple, qu'il intègre l'astrologie dans le choix de ses joueurs.

Le problème, c'est que les résultats, très vite, ne parlent pas pour lui. Le Lyonnais ne perd certes aucun de ses 17 matches premiers matches à la tête des Bleus. Mais il en gagne peu, aussi, souffre face à n'importe quelle équipe et ne dégage pas plus d'identité de jeu que de cohésion et de caractère. Au-delà de la parenthèse enchantée du Mondial 2006, il faut bien reconnaître que c'est ce qui nous reste de ces années de plomb : une litanie de pensums footballistiques, parfois aussi ronflants qu'un sermon de messe.

Une demande en mariage restée dans la légende

Pour Domenech, le ciel se noircit pour de bon à l'horizon de l'Euro 2008 avec le départ cette fois définitif des glorieux anciens, laissant le champ libre à une autre génération, celle des Franck Ribéry, des Nicolas Anelka, des Florent Malouda ou du plus jeune Karim Benzema. Une génération qui ne manque certes pas de talent, mais encore moins d'ego, pas toujours bien placé. Et qui ne retrouve pas en sélection ce dont elle dispose en club, à savoir une structure solide, des leaders incontestés et une stabilité sportive, bref des repères forts et nécessaires pour canaliser ses excès.

Plus les matches passent, plus Domenech semble s'éloigner d'une bande de jeunes dont il ne comprend rien aux codes - et vice-versa. Le style claquettes-chaussettes, casque anti-bruit et console de jeu, très peu pour lui. Lui, c'est plutôt théâtre, PNL et analyse transactionnelle. Finalement, un bon vieux discours d'entraîneur à l'ancienne, à base de "tripes" posées sur le terrain, aurait peut-être mieux fait l'affaire. Irrémédiablement, il perd la confiance de ses tauliers. Et, pire, leur respect.

L'Euro 2008, c'était écrit, vire à la catastrophe. Domenech est harcelé par la presse mais, drapé dans son orgueil, empêtré aussi dans son envie aussi de préserver - malgré tout - ses joueurs, il refuse de reconnaître son désarroi. Pour ses proches, ça se comprend. "Je crois vraiment qu'il se forge une carapace, expliquait, dans un reportage de L'Equipe Enquête, son frère Albert, ancien footballeur pro lui aussi, réputé plus doué mais moins opiniâtre. A la base, c'est quelqu'un de très timide mais comme il est orgueilleux aussi, il ne veut pas le faire paraître, alors il montre l'inverse. C'est la raison pour laquelle il se montre provocateur. Au fond, c'est pour se protéger."

Raymond Domenech et Franck Ribery.

Crédit: AFP

Se protéger, d'accord, mais pour les autres, pour ceux qui essaient de comprendre, c'est exaspérant. A force de se planquer derrière son personnage de grand timide reconverti en homme de scène, Raymond finit surtout par s'enfermer dans un délire quasi-paranoïaque. Son ennemi préféré : on l'a dit, les journalistes. Tout au long de cet Euro 2008, il joue à cache-cache avec eux au sens littéral du terme, allant jusqu'à faire baisser les rideaux de la salle de presse qui donne sur la pelouse d'un France - Pays-Bas programmé le lendemain, ou leur posant carrément un lapin en organisant au dernier moment une séance ailleurs que sur le terrain d'entrainement désigné.

Et puis, bien sûr, il réserve un bouquet final resté dans la légende, avec cette demande en mariage en direct sur M6 quelques secondes après l'élimination piteuse des Bleus dès les poules, face à l'Italie. L'art de la fuite en avant, poussé à son paroxysme. Ce qui n'empêche pas le Times, pas romantique pour deux sous, de lui décerner le titre de plus mauvais sélectionneur de l'Euro.

A partir de là, le divorce est définitivement consommé non seulement entre Raymond et la presse, mais aussi avec les joueurs et le public, qui lui réserve une bronca mémorable lors du retour des Bleus en France, le 10 septembre 2008 contre la Serbie, quelques jours après le fameux épisode de la guillotine. Raymond Domenech le joueur s'en serait peut-être délecté, lui qui disait faire partie de cette catégorie de sportifs tirant son énergie des sifflets. Mais sur le banc, ça n'est plus la même. "Le problème du métier d'entraîneur, c'est qu'on est à 100% responsable d'un jeu qui est joué à 100% par les autres", finit-il par se plaindre à Bernard Lacombe, l'un de ses plus anciens amis dans le milieu du foot puisque les deux hommes, du même âge, ont été formés ensemble à l'Olympique Lyonnais.

Le boucher n'était pas celui que l'on croyait

En se replongeant dans ces années lyonnaises, on se rend d'ailleurs compte à quel point Raymond Domenech, lui le futur acteur, s'est plu très vite à incarner un personnage qui n'était pas le sien. C'est même à se demander si sa vie entière n'a pas été une somme de malentendus, une immense (im)posture entamée par une drôle de péripétie.

Nous sommes le 12 août 1970. Ce jour-là, c'est la naissance du Paris Saint-Germain, fruit de l'union entre le Paris Football Club et le Stade Saint-Germain. Raymond Domenech, lui, dispute son tout premier match en première division avec l'OL, sur le terrain de l'OGC Nice. Il joue arrière latéral, un peu comme tous ceux, à l'époque, qui ne sont, disons, pas les plus fluides techniquement. Mais son énergie débordante, son caractère entraînant et son physique de bison le portent rapidement vers l'élite. Plus rapidement que Bernard Lacombe, qui deviendra quand même le meilleur buteur français de l'histoire de notre championnat. La performance est notable.

Le jeune Raymond Domenech en 1971.

Crédit: Getty Images

Mais bon, c'est vrai, ce n'est pas un poète, Raymond. Et son comparse en défense, Jean Baeza (paix à son âme), encore moins. Pour les deux hommes, ce jour-là, l'affaire s'engage mal. A la 10e minute, le virevoltant attaquant autrichien de Nice, Helmut Metzler, se joue d'eux pour ouvrir le score. Et ça, nos deux artistes ont dû mal à l'avaler. Cinq minutes plus tard, Metzler a la mauvaise idée de vouloir se faufiler entre eux. Domenech envoie la première lame, qui déséquilibre son adversaire. Baeza la deuxième, qui lui brise le tibia-péroné.

Pendant que Metzler, qui ne se remettra jamais vraiment de ce sanguinaire coup de sécateur, hurle à la mort, la confusion règne. Domenech et Baeza ont la même coupe de cheveux. L'arbitre choisit finalement, à tort, d'expulser le premier nommé. Celui-ci, étrangement, ne conteste pas, ni ne s'offusquera de se faire lyncher par la presse, qui le traite d'assassin et l'affuble d'un surnom peu glamour qu'il traînera toute sa vie : le boucher. En fait, Domenech y a vu son intérêt. "Je débutais, il me paraissait important que l'on parle de moi, en bien ou en mal, expliquera-t-il longtemps après. Surtout, je me suis rendu compte que cette réputation de méchant imposait un certain respect à mes adversaires. Alors, je suis rentré dans mon personnage."

Mieux : il le cultive, se laissant pousser une longue chevelure noir corbeau et une moustache à la Zapata parfaitement raccord avec son sourcil broussailleux. Sur le terrain aussi, il fait le nécessaire pour entretenir le mythe. Un jour, il arrache puis balance en tribunes la chaussure de Charly Loubet, un Niçois lui aussi. Un autre jour, il exaspère tellement le grand attaquant marseillais Josip Skoblar que celui-ci finit par lui expédier un énorme coup de poing à la figure. A terre, l'arcade en sang, Domenech en rajoute des tonnes avant de déclarer après le match : "Pour moi, le foot, c'est la guerre."

Raymond Doemench en 1979, au temps de la moustache, ici avec Aimé Jacquet.

Crédit: Getty Images

"Ce côté provoc' et rebelle, il l'a toujours eu"

Evidemment, au-delà de la caricature, le joueur dispose aussi de vraies qualités footballistiques. Porté par son envie de bouffer l'adversaire, il est l'un des premiers latéraux à se transformer en contre-attaquant à la récupération du ballon, marquant d'ailleurs une vingtaine de buts chez les pros. C'est juste qu'il a peu de règles, encore moins de limites. Même hors terrain, il est ingérable.

Tout jeune, alors qu'il joue au beach-soccer sur une plage de Bandol où il passe ses vacances avec Bernard Lacombe, il trouve le moyen de tacler violemment une femme tranquillement assise sur le sable en voulant récupérer une passe saucisson de son acolyte. "Pendant toutes ces années, il nous en a fait des vertes et des pas mûres, se souvient celui qui a ensuite été son entraîneur-adjoint à Lyon, participant avec lui, au début de l'ère Jean-Michel Aulas, à la construction du grand OL d'aujourd'hui. Au centre de formation, il se pointait à l'entraînement avec la voiture de son père, alors qu'il était mineur. C'était un garçon intelligent et un élément important de l'équipe. Mais ce côté provoc', rebelle, il l'avait déjà. Il l'a toujours eu."

Il a, aussi, une âme de leader. Promu capitaine de l'OL, il est ainsi l'un des meneurs de la grève inédite des footballeurs professionnels français en 1972. Naturel pour ce descendant d'immigrés catalans anti-franquistes, né du côté du prolétariat et qui a grandi dans un quartier populaire de Lyon, avec un carré de pelouse pour seul horizon et comme premier terrain d'entraînement. Aîné d'une fratrie de quatre garçons, c'est là qu'il apprend, après le divorce de ses parents, à être un chef de famille. Là aussi qu'il comprend très vite que le football sera le plus sûr moyen de s'élever.

De toutes façons, à part président de la République, Domenech ne se voit pas faire autre chose que footballeur. Sans être un cancre à l'école, loin de là, il ne se conforme pas vraiment au système - tiens donc... - et décide finalement d'envoyer paître son bac en séchant l'épreuve de philo, au motif qu'il a disputé deux jours plus tôt la finale de la Coupe de France. Le football est sa seule passion. Elle le ronge, l'habite, enveloppe la moindre de ses pensées. Il est capable d'en parler pendant des heures. Et c'est le même homme qui, des années plus tard, esquivera toute question portant sur un choix tactique ou sur une analyse technique ? On nage en pleine schizophrénie. Ou alors, on a raté un épisode.

Raymond Domenech

Crédit: Getty Images

"Coach, on s'ennuie pendant vos entraînements"

Mais si Domenech a un (autre) trait de caractère dominant, c'est son côté têtu. Et fier. L'une de ses grandes erreurs, après l'Euro 2008, est de ne pas passer la main, alors que tout l'incite à partir. Beaucoup le lui demandent, d'ailleurs, plus ou moins poliment. Mais Raymond est comme ça. Plus on lui intime quelque chose, plus il a envie de faire l'inverse. Il est finalement maintenu en place par le Conseil fédéral à la condition, tenez-vous bien, de modifier son mode de communication. Une belle promesse de gascon !

Domenech choisit donc de rester, clamant qu'il voit un avenir à cette équipe alors que tout son être hurle le contraire. Dès lors qu'il s'engage sur le chemin d'une épineuse campagne de qualification pour le Mondial 2010, l'avion de l'équipe de France a déjà décroché. Il vole encore mais le crash, à terme, est inéluctable. Domenech continue de louvoyer en terrain miné, dans un désaveu à peu près général. Y compris, et surtout, celui de ses joueurs, qui vont mener contre lui, au beau milieu de cette campagne qualificative, une fronde révélatrice du climat latent.

A la veille d'un match presque capital contre la Roumanie, en septembre 2009, Le Parisien révèle que Thierry Henry serait monté au créneau auprès de lui, au nom du groupe. "Coach, on s'ennuie pendant vos entraînements. On ne sait pas comment jouer, où se situer, comment s'organiser. Ça ne va pas", sont les mots que l'attaquant aurait notamment prononcés. Deux mois plus tard, le Barcelonais sera le héros malheureux du barrage retour qualificatif contre l'Irlande, avec cette passe décisive pour Williams Gallas, en prolongation, entachée d'une main flagrante. Il sauvera peut-être ainsi in-extremis sa place dans le groupe pour le Mondial 2010. Mais cet épisode est loin de redorer le blason du Domenech, pas plus qu'il ne redonne vie à un groupe au contraire plongé dans les méandres d'une atmosphère de moins en moins respirable.

Thierry Henry et Raymond Domenech en 2009.

Crédit: Getty Images

Domenech sent bien que son équipe est en train de moisir de l'intérieur. Son autre grande erreur est de ne pas oser faire les choix forts qui semblent pourtant s'imposer à lui. Autant il s'acharne à ne pas appeler certains joueurs pour des raisons obscures, autant il s'entête à en conserver d'autres à qui il accorde un crédit de plus en plus limité.

C'est en tout cas ce qui ressort cruellement des notes qu'il prend soin de consigner, après chaque match, dans un carnet dont il sortira ensuite les bonnes feuilles pour les besoins de son livre. Volontiers sarcastique, critique, moqueur et même parfois carrément méprisant envers ceux qui l'entourent - joueurs, dirigeants ou politiques -, Domenech n'aime pas, ou plus, son groupe, et encore moins le panier de crabes dans lequel il évolue. Quelque part, le désamour qu'il subit est à la hauteur de celui qu'il porte lui-même à son univers.

20 juin 2010 : Knysna, paroxysme d'un crash annoncé

Finalement, malgré quelques non-sélections notables, comme celles de Karim Benzema ou de Samir Nasri, il semble composer son équipe pour le Mondial 2010 avec le souci constant de ménager la chèvre et le chou. Mais, au fond, sans grande considération envers ceux qui sont supposés être ses cadres. Et c'est manifestement réciproque.

Dès lors, on sait ce qu'il va advenir en Afrique du Sud. Le 17 juin, après une entrée en matière poussive face à l'Uruguay (0-0), la France coule face au Mexique (0-2). Plus encore que par la défaite, le match est marqué par le violent incident à la mi-temps entre Nicolas Anelka et son sélectionneur, qui lui passe un savon après sa piètre première période, dans la droite ligne d'une série de matches exécrables avec les Bleus. Le surlendemain, l'insulte rapportée barrera la Une de L'Equipe : "Va te faire enculer, sale fils de pute." Des propos qui n'ont jamais été certifiés 100% conformes, mais on comprend l'idée. Le respect est mort. L'équipe de France aussi.

Domenech, lui, est perdu. Il sort évidemment Anelka mais, dans la précipitation, fait rentrer André-Pierre Gignac plutôt que Thierry Henry. Une erreur de gestion, selon lui. Encore que. Henry, il l'a bien vu, n'est plus trop dans le truc. Inévitablement, les Bleus sombrent en seconde période. Dès le surlendemain, Anelka sera exclu par la FFF et prié de rentrer chez lui. Une décision contre laquelle vont s'insurger les autres joueurs, leur capitaine Patrice Evra en tête, avec le désastreux épilogue l'on sait : la grève de l'entraînement, trois jours plus tard, au camp de base de Knysna.

Ce 20 juin 2010 restera à jamais une journée noire dans la grande histoire de l'équipe de France. Probablement aussi la date symbolique de la condamnation de Domenech. Qui abandonne définitivement toute forme de fierté en lisant lui-même aux médias le communiqué préparé par les joueurs, restés pendant ce temps enfermés dans leur bus, rideaux des fenêtres désespérément tirés. Et tandis qu'il déroule à voix haute une lettre qu'il ne cautionne pas, à des gens - les médias - qu'il ne comprend pas, on croirait Domenech en train de lire sa propre épitaphe. La scène est surréaliste. Mais elle n'est que la conséquence implacable d'une succession de non-dits, de mauvais choix et de conflits mal résorbés. Le paroxysme d'un crash annoncé.

Scène surréaliste à Knysna : Raymond Domenech lit la lettre des joueurs devant les caméras.

Crédit: Getty Images

"L'opinion générale contre moi, cela me va bien"

Une défaite plus tard face à l'Afrique du Sud (1-2), synonyme d'élimination officielle, le sort de Raymond Domenech est scellé pour de bon. Il est non seulement destitué de ses fonctions au terme de son contrat (fin juillet), mais aussi, un peu plus tard, licencié pour faute grave de la DTN. Il sera finalement indemnisé devant les prud'hommes, mais la procédure est révélatrice de l'empreinte dévastatrice laissée par son passage aux commandes des Bleus.

Au cours de ses six ans de fonction, Raymond Domenech est devenu le sélectionneur français le plus capé (79 matches), un record largement battu depuis par Didier Deschamps. Mais la longueur ne fait pas tout. A aucun moment, au cours de son règne, l'ancien boucher de Lyon n'a semblé en congruence avec lui-même, et encore moins avec les autres, renvoyant le sentiment d'avoir passé son temps à nager à contre-courant dans une eau infestée de requins, entre caprice de stars, manœuvres en coulisses et guerre d'egos démesurés.

Pour lui aussi bien sûr, la cicatrice a été brûlante. Avec des conséquences non-négligeables pour son métier d'entraîneur qu'il n'a plus vraiment exercé depuis, sinon pour la bonne cause auprès des poussins de Boulogne-Billancourt, ou via la présidence du syndicat des entraîneurs français qu'il a prise en 2016. Depuis, les années ont passé mais le temps n'a rien effacé. Loin d'être plongée dans l'oubli, la cote de désamour de Domenech est restée latente. On l'a encore vu, récemment, se faire agresser verbalement dans le métro parisien par quelques abrutis probablement en mal d'amour, eux aussi.

C'est que s'il l'a souvent réfuté, au fond, il ne le déteste pas, Raymond, son costume de bouc-émissaire. Il se pourrait même qu'il le cherche, parfois. "Tout petit, déjà, j’étais de tous les combats, à la façon d’un don Quichotte, prêt à défendre les uns et les autres. Donc me retrouver contre l’opinion générale – du moins, l’opinion véhiculée par une catégorie de personnes qui y trouvent leur intérêt –, cela me va bien", disait-il il y a dix ans, quelques mois après la fin de la bataille, dans un entretien à Psychologies Magazine.

Alors, finalement, il a fait comme d'habitude : il a malicieusement pris possession de son personnage de mal-aimé, qu'il se plaît à agiter de temps à autres à travers quelques tweets acerbes - par exemple sur le football italien, l'une de ses cibles préférées - ou de petites piques distillées sur la chaîne L'Equipe, dont il est devenu consultant. Ironie suprême, d'ailleurs, de la part d'un homme qui abhorrait par-dessus tout cette corporation "passant son temps à dire après ce qu'il aurait fallu faire avant." Mais avec Raymond Domenech, on n'est pas à une pirouette près. C'est aussi pour ça, il le sait, qu'il continue d'intéresser. Et, quelque part, d'exister.

Raymond Domenech.

Crédit: Eurosport

Les grands récits
1934, la Coupe du monde en otage
29/07/2020 À 21:57
Les grands récits
Garrincha, ou comment un enfant boiteux est devenu un des plus grands génies du football
15/06/2020 À 23:18