L'Espagne passait une après-midi joyeuse. Pour la première fois depuis 1992, le pays avait obtenu deux médailles d'or en une même journée aux JO. La nouvelle était bienvenue, tant la délégation olympique avait été frappée par un retard à l'allumage sur la première semaine des jeux. Les réseaux sociaux avaient même trouvé leur nouvelle coqueluche en la personne d'Albert Ginés, champion olympique d'escalade et véritable phénomène sur Twitter. Mais soudain, le sort des médaillés a été relégué au second plan.
À 19h46, le FC Barcelone annonçait l'impossible : Lionel Messi quittait le club. À l'agonie sur le plan économique, le Barça reconnaissait son incapacité à prolonger le joueur. Arrivés au point de non-retour avec le dénouement du cas Messi, les maux des Blaugranas remontent pourtant à plusieurs années.
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2017, la bascule

Souvent, parmi l'entourage culé, une année consensuelle émerge : 2017. Certes, la situation institutionnelle du club avait commencé à se déliter bien avant. Sandro Rosell avait remporté la campagne présidentielle de 2011 sur la base de fausses accusations envers Joan Laporta. En 2014, le Barça était interdit de recrutement pour des infractions relatives aux transferts de mineurs et en 2016, il avait été condamné en justice pour fraude fiscale dans l'affaire du transfert de Neymar. Sans compter qu'auparavant, l'infernal duo Rosell - Bartomeu avait menti durant des années aux socios au sujet du vrai prix du transfert de Neymar. Toujours est-il qu'en 2017, malgré une image sacrément écornée, le Barça n'était pas en ruines. Il venait même de vendre Neymar pour 222 millions d'euros, comptant qui plus est.
Lors de cet été-là, Josep María Bartomeu avait toutes les cartes en main pour reconstruire un bel effectif. Fort de son trésor, il pourrait investir intelligemment au cours de l'année afin de remplacer le vide laissé par le Brésilien. "Avec cette clause, nous avons toutes les garanties pour signer des joueurs. Cet argent servira à améliorer notre patrimoine, avec 'seny'", prévoyait en 2017 Bartomeu, faisant ici usage d'un mot catalan intraduisible désignant le bon sens, le bon juger. Mais force est de constater que le "seny" a déserté les dirigeants du Barça, devenus inopinément prodigues.
Comme des fêtards lors d'un jour de paye (ou comme leurs prédécesseurs au début des années 2000 lors du départ de Figo), ils offraient la tournée à tout le monde : 135 millions pour Dembélé, 135 millions pour Coutinho, 40 pour Paulinho. En une saison, la masse salariale augmentait de 200 et quelques millions ! Mais du côté des hautes sphères, pas d'affolement. Le chiffre d'affaire croissait chaque année et atteindrait bientôt le milliard, Bartomeu donnait des conférences à Harvard sur le modèle culé et traditionnellement, lisait-on dans la presse proche du pouvoir, les Nuñistas (le courant politique dans lequel s'inscrit Bartomeu) ont toujours été de bons gestionnaires. "Trois ans de croissance avec Bartomeu. Son mandat est en train d'enregistrer de très bons résultats sportifs, économiques et sociaux", défendait par exemple Mundo Deportivo à l'époque.

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2019, premières fissures apparentes

Néanmoins, dès 2019, la fuite en avant des dirigeants devenait manifeste. Pour un club avoisinant le milliard de chiffre d'affaires, ses bénéfices étaient risibles : 4,5 millions d'euros… Pire, pour arriver à ce misérable montant, Bartomeu et sa clique avaient dû procéder à des échanges de joueurs : Cillessen pour Neto et Matheus Pereira pour Alejandro Marqués. En somme, les bénéfices ne devaient leur existence qu'à de vulgaires artifices comptables.
Peu importe, les pensionnaires du Camp Nou trouvaient tout de même le moyen de recruter Griezmann lors de ce même été. Nouvel arrosage superflu, nouvelles douleurs crâniennes le lendemain : la masse salariale était hors de contrôle, le coût des amortissements annuels explosait et la dette enflait. Le Barça était prisonnier d'une folie économique instiguée par Bartomeu, jouant le futur du club aux dés du haut de sa tour d'ivoire. Bien mal en point, l'entité catalane n'était toutefois pas au bout de son supplice.

Antoine Griezmann, présenté aux côtés de Josep Maria Bartomeu en 2019

Crédit: Getty Images

2020, le coup de grâce

Durant les trois dernières années, le seul élément permettant au FCB de se maintenir plus ou moins à flots étaient ses revenus gargantuesques. Ils témoignaient de la puissance de sa marque, le mettaient à l'abri des restrictions du fair-play financier ainsi que du salary cap de la Liga. Mais ces revenus, le Covid s'est chargé de les saper. Les Azulgranas clôturaient alors l'exercice 2019/2020 avec 97 millions de pertes. Acculé par les résultats économiques et la présidentielle à venir, Bartomeu changeait son fusil d'épaule. De la fuite en avant, il passait à la politique de la terre brûlée.
Conscient de son départ imminent, il multipliait les opérations bénéfiques à court-terme pour s'éviter les représailles juridiques des socios dans le futur, tout en noircissant de la sorte les perspectives du club sur le temps long. Pan para hoy, hambre para mañana. Du pain pour aujourd'hui, de la faim pour demain. Nouveau troc, cette fois entre Pjanic et Arthur. En parallèle, Suárez et Vidal faisaient leurs bagages à condition que le Barça continue à payer une partie du salaire au premier et verse une prime au deuxième. De leur côté, Piqué, Lenglet, Ter Stegen et De Jong baissaient leurs émoluments en échange d'une prolongation de leurs contrats.
Une fois Bartomeu parti, c'était au tour du président par intérim, Carles Tusquets, de négocier non pas une baisse de salaires, mais un report de paiements sur quatre ans. "L'idée est de différer les paiements et d'arriver à un accord qui favorise toutes les parties. Nous ne voulons enlever d'argent à personne", éclaircissait Tusquets en novembre passé. Actualisation du slogan, des miettes pour aujourd'hui, de la famine pour demain.

2021, les faux espoirs

Après des élections retardées jusqu'à n'en plus pouvoir par Tusquets, Laporta revenait à la tête du navire en mars avec une grand objectif : prolonger Messi. "Je suis convaincu que si un autre candidat gagne, Messi ne restera pas au Barça" avait-il lancé durant la campagne. "Avec moi il a plus de chances de rester qu'avec les autres candidats" avait-il déclaré lors d'une autre occasion. Mais tout Laporta qu'il soit, le président a échoué dans sa tâche. Une fois l'état des lieux effectué – "une situation bien pire que ce à quoi nous nous attendions" – les premiers espoirs ont été refroidis. Les pertes pour la saison précédente s'élèvent à 487 millions (!), la masse salariale dépasse les revenus de 10% tandis que le salary cap imposé par la Liga n'est pas respecté.
Conséquence de ce non-respect, le Barça subit la loi du 4 à 1 imposée par la Liga : en cas de dépassement de la limite salariale, tout nouvel euro dépensé devra être compensé par l'obtention de quatre euros. Appliqué au cas Messi, cela signifie qu'avant de pouvoir payer à La Pulga sa vingtaine de millions pour la saison, le club aurait dû en obtenir environ 80.

Lionel Messi (FC Barcelona)

Crédit: Getty Images

Pour ce faire, première solution, se séparer des gros salaires. Mais quel équipe européenne saine d'esprit consentirait à payer le prix d'un Griezmann, Coutinho, Dembélé ou Sergi Roberto ? Indésirables pour les Catalans, ces joueurs le sont aussi pour d'autres écuries. Sans parler du fait qu'en cas de vente, faute d'avoir entièrement amortis certains joueurs, le Barça n'en tirerait que des bénéfices modestes ou alors pire, des pertes. Dans le cas de Pjanic par exemple, toute vente au-dessous de 45 millions d'euros supposerait une perte pour l'institution de la rue Arístides Maillol. Pour Griezmann, il faudrait obtenir 78 millions.
Deuxième solution, vendre les joueurs les plus à-même de rapporter de gros bénéfices. Ici, c'est les Pedri, Ansu ou Araujo qui sont visés. Néanmoins, Laporta ne semble jamais avoir considéré cette approche. Les pépites, c'est l'avenir du club. Pas question de les sacrifier pour un joueur de 34 ans.

La persuasion, l'ultime argument que Laporta n'a pas eu

Enfin, baisser les salaires. "La direction sportive est en train de travailler pour réduire la masse salariale et avec certains joueurs nous sommes arrivés à un accord, mais avec d'autres, ce n'est pas si facile", regrettait Laporta vendredi matin en conférence de presse. Durant des années, les pontes blaugranas ont perçu des salaires supérieurs à leur valeur sur le marché.
Pour eux, le Barça a constitué un paradis financier. Face aux dirigeants, ils sont dans une position de force. Rompre leur contrat ? Une rupture unilatérale pourrait être portée devant les tribunaux par les joueurs et vu ses antécédents, l'institution ne peut se permettre une nouvelle condamnation en justice. Pousser les joueurs vers la sortie ? Personne ne pourrait se les payer. Comme pour Suárez, les Azulgranas devraient sûrement régler une partie de leur salaire. Les envoyer en tribunes ? Cela ne résout pas le problème, ils continueraient d'avoir un contrat en vigueur.
Dernière option, la persuasion. C'est sûrement là où Laporta a failli. Alors que la Liga commence dans une semaine, "Jan" n'a pas réussi à faire passer son projet de réduction salariale auprès des poids lourds du vestiaire. Les cotes étaient en sa défaveur, soit, mais après tout, les dirigeants des deux géants madrilènes y sont parvenus à obtenir une cette nouvelle réduction salariale, eux.
Finalement, Laporta, Messi, les supporters ainsi que bon nombre de journalistes se sont fait rattraper par la réalité. Cela fait maintenant des mois que quelques observateurs isolés dans les médias espagnols ont identifié l'inadéquation entre la volonté de prolonger Messi et la réalité des chiffres. Dans les termes prévus du nouveau contrat, il n'y avait d'ailleurs pas de certitude quant à la validation de celui-ci par le fisc espagnol. C'est dire si côté blaugrana, on était encore loin du compte. Seulement, dans un déni de réalité collectif, on a longtemps pensé que le club allait s'en sortir au bout du temps additionnel, en sortant un as de sa manche. Pas cette fois.
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