Le public de retour dans les stades de Liga, c'est l'occasion d'écouter à un nouveau un chant de supporters faisant désormais partie du patrimoine du championnat. Du Nord au Sud, des petits clubs aux gros, les supporters ont créé un hit nommé : Tebas vete ya ("Tebas casse-toi" en VF). En Espagne, la figure de Javier Tebas est conspuée par les supporters. Dans les stades d'Alavés et d'Osasuna, le président de la Liga a même été déclaré persona non grata. En France et en Angleterre, les diatribes du président de la Liga contre City et le PSG ont également fait de lui un personnage indésirable dans l'esprit des fans. La faute aux polémiques incessantes, personne ne sait très bien qui est Javier Tebas ni ce qu'il fait.

Le contrôle salarial, sa mesure phare

En 2013, l'Europe entière est en pleine admiration du football espagnol. La Roja est championne du monde et d'Europe en titre, le Real et le Barça sont incontournables, l'Atlético est redevenu un candidat sérieux au titre tandis que dans quantité de clubs espagnols, ça joue sacrément bien. Mais en coulisses, les gens en costard-cravates ont de quoi relativiser ce sublime état de forme de son fútbol. Dans les comptes des clubs, il y a des trous de partout. Preuve de cela, une cinquantaine de d'entre eux sont en faillite à travers tout le pays. La bulle immobilière a explosé, sapant au passage la manne dont dépendaient quantité de formations. Dans leur ensemble, les clubs professionnels accumulent pour leur part trois milliards de dette ! Pire, alors que les commerces continuent de fermer les uns après les autres à cause de la crise et que le taux de chômage s'élève dramatiquement à 27%, les clubs de football doivent 700 millions à l'État espagnol. Dans la société civile, on ne s'indigne pas seulement contre les politiciens et les rentiers, mais aussi contre l'industrie du football, irresponsable et dispendieuse au possible.
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Javier Tebas (LaLiga)

Crédit: Getty Images

Au milieu du marasme, un homme sort du lot pour redresser la situation : Javier Tebas. "Tebas arrive avec l'idée d'établir un système de contrôle économique. De fait, son nom dans l'industrie du football espagnol commence à se construire en gérant les faillites de clubs de football. Il était l'administrateur judiciaire de beaucoup d'équipes qui ont réussi à se sauver. Ça lui a donné de grands connaissances au sujet de la structure économique de beaucoup de clubs et ça lui a procuré un carnet de contacts très importants", informe Marc Menchén, directeur de 2Playbook, une communauté regroupant des professionnels de l'industrie du sport. Fort de son programme, l'avocat de métier se faire élire à la tête de la LFP au printemps 2013.
Rapidement, celui qui a été président de Huesca de 1993 à 1998 met en place sa mesure phare, le contrôle salarial. Lors de chaque début de saison, les clubs devront faire valider leur budget par la Liga, qui leur précisera ensuite combien ils pourront dépenser en salaires. De cette façon, les dettes incontrôlables et les oublis de paiement au fisc, c'est terminé. Tout le monde déguste désormais cette orthodoxie économique. De toute façon, il n'y a pas d'autres plats au menu. Faute de grands actionnaires capables de venir éponger les pertes en temps de crise (c'est là l'une des particularités du football espagnol), tout le monde accepte de se serrer les cordons de la bourse. "À cette époque, le Barça et le Real soutiennent la mesure car ils savent qu'à l'heure d'aller chez les banques demander des financements, la perception générale qu'il y avait du football espagnol les affectait eux aussi. Ça les intéressait que les autres clubs fassent leurs devoirs et s'assainissent", poursuit Marc Menchén. Fort de ce premier succès, Tebas s'attaque à sa prochaine grande réforme : la vente centralisée des droits TV. Mais là, il va perdre en route un allié de taille…

L'homme fort des clubs de Liga

Jusqu'en 2015, chaque club devait trouver un accord avec les diffuseurs pour vendre ses droits TV. Forcément, le binôme au sommet se tallait la part du lion et laissait le reste se débrouiller pour refourguer ses droits comme il le pouvait à qui voudrait bien payer un prix pas trop dénigrant. À l'automne 2015, cette anomalie est enfin corrigée au terme de mois de négociations entre les clubs, la Liga, la fédération et le gouvernement espagnol. Le Real Madrid, lui, se sera opposé jusqu'au bout en tentant même de torpiller la mesure à plusieurs reprises. Ce différend marquera le début d'une guerre totale entre Florentino Pérez et Javier Tebas.

Florentino Perez, le président du Real Madrid, le 5 mars 2020 à Santiago Bernabeu

Crédit: Getty Images

Le football espagnol, lui, aura sans conteste été bénéficiaire de cette répartition plus égalitaire. C'est un nouveau succès pour Tebas. "Ce modèle a permis que la différence de revenus entre celui qui gagnait le plus et celui qui gagnait le moins passe de sept à trois et demi. Ça reste haut mais ça a été une amélioration substantielle dans le but de réduire la brèche compétitive qui existait entre le Barça, le Real et le reste. C'est la grande mesure qui a favorisé la compétitivité du football espagnol", analyse Marc Menchén.
Avec Tebas, les clubs professionnels ont trouvé leur champion. Les droits TV de la Liga continuent à augmenter là où la tendance est autre part à la stagnation, la compétition croît à l'international et elle vient de signer en mai un contrat de diffusion aux Etats-Unis plus élevé que celui de la Premier League. Aussi, à trois exceptions près (Real, Barça et Athletic Club), les clubs ont tous accepté le deal conclu cet été avec le fonds d'investissements CVC. Cet accord leur permettra de toucher des crédits sur des durées auxquelles les banques ne prêtent pas. En échange, ils devront céder à CVC 10% de leurs revenus liés aux droits TV durant 50 ans.
"En ce qui concerne la partie gestion des clubs et se battre pour les clubs, c'est un travail que Tebas fait très bien. Ce qu'il se passe, c'est que très souvent les clubs pensent à leurs intérêts et pas à ceux des fans. Par exemple, sur la question polémique des horaires. Jouer les vendredis, les lundis, le dimanche à midi ou jouer à 16 heures, c'est jouer à des horaires peu communs en Espagne. Ça n'a pas plu à beaucoup de supporters. Les gens accusent la Liga mais Tebas est un employé des clubs : ce sont eux qui votent et qui l'élisent. Ce genre de décisions polémiques, Tebas les prend avec le consentement des clubs", explique Pablo Pinto, journaliste pour la Cadena Ser et Cuatro. Outre-Pyrénées on assiste alors à une étrange situation où les présidents de clubs réélisent à chaque fois haut la main un dirigeant que leurs fans respectifs honnissent. Les affaires sont les affaires.

Fédération, fans, Super League, c'est la guerre

Concernant les horaires de la Liga, les fans ont fini par trouver un soutien : celui de l'homme ayant remporté la palme du nouvel meilleur ennemi de Javier Tebas, Luis Rubiales, président de la Fédération espagnole de football depuis 2018. Horaires, football féminin, matches de la Liga délocalisés aux États-Unis, format de la Liga ou encore reprise du championnat après le Covid (ici le gouvernement avait dû intervenir sous peine de ne jamais assister au retour du football après le confinement), les deux coqs s'affrontent sur tout ce qui est possible et imaginable. Ils s'invectivent par interview interposée, saturent l'espace médiatique et agitent à tort et à travers la menace d'avoir recours à la justice.
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Si ces temps on parle beaucoup de la judiciarisation de la politique, en Espagne on assiste à une véritable judiciarisation du football. De 2018 à 2020, Tebas avait engagé 12 procédures judiciaires et administratives contre la Fédération (avec un taux de succès de… zéro pourcent !). "C'est une guerre pour contrôler chaque centimètre où il y a un doute sur qui commande. Les deux vont se battre jusqu'aux dernières conséquences. Chaque situation où il peut y voir un affrontement, il y en aura un" devise Pablo Pinto. "C'est une lutte insupportable qui fatigue tout le monde sauf eux", complète notre interlocuteur.
L'opposition est si féroce qu'on a vu plusieurs fois les deux organismes chercher à proposer en période d'élection un candidat capable d'éjecter du pouvoir le président en place. La Liga avait par exemple fait eu recours à ce stratagème en impulsant la candidature d'Iker Casillas à la Fédération, lui qui était à l'époque ambassadeur de la Liga.

Jusqu'à la saturation médiatique

Durant toutes ces années de batailles interminables contre la Fédération et Florentino Pérez, Javier Tebas pouvait au moins se targuer de bénéficier d'un appui non-négligeable, celui du FC Barcelone. Mais ça aussi, c'est fini. La volonté affichée de Bartomeu de participer à la Superleague puis la ratification de celle-ci par Laporta ont refroidi les relations, avant que l'inflexibilité de la Liga sur le contrôle salarial puis le refus du Barça de souscrire à l'accord avec CVC n'empoisonnent définitivement les rapports. Si la Liga avait assoupli le contrôle salarial, Messi aurait pu rester, clame-t-on en Catalogne. Si le Barça avait accepté l'accord avec CVC, Messi aurait pu rester, rétorque-t-on du côté de la Liga. Si l'objectif de Tebas est de convaincre le Barça de ne pas prendre part à la Super League, il s'y prend d'une bien curieuse manière…
Pas plus tard que la semaine dernière, les attaques volaient encore de part et d'autre dans la presse. "Au club il y a un complexe d'infériorité vis-à-vis de Florentino", attaquait Tebas. "Tebas a une obsession maladive de faire du tort au Barça", cinglait Laporta en retour. "Cet équilibre entre s'opposer à la Super League tout en défendant les intérêts du Real et du Barça, qui font partie de la Liga, il ne l'obtient absolument pas. Il suffit de voir les déclarations de la semaine passée Laporta-Tebas. Avec Florentino, ils ne se parlent tout simplement plus. Tebas, sur chaque lot qu'il peut gagner, il se bat avec quelqu'un", constate Pablo Pinto.
Cela fait d'ailleurs partie de la politique de communication de Javier Tebas qui multiplie les interventions médiatiques à la radio, dans la presse étrangère et même dans la rue, avec des allants toujours offensifs. Toute occasion est jugée bonne pour bombarder son message. Les journalistes se sont d'ailleurs mis à le traquer en permanence, sachant qu'ils ont affaire à un bon client. Attaque contre la Super League, attaque contre les clubs États, attaque contre la Fédération, une fois arrivé au bout du cycle, on prend les mêmes sujets et on recommence à capitaliser sur cet infernal fonds de commerce. Fatalement, son discours finit par se diluer au-devant de cette omniprésence dans la sphère publique. Sa crédibilité en prend un coup, les gens finissent par faire la sourde oreille et Tebas se transforme en caricature.
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