Santiago Bernabéu et Florentino Pérez sont les deux plus grands présidents de l'histoire du Real Madrid. Président de 1943 à 1978, Santiago Bernabéu était un homme contradictoire. Il aimait autant les jurons que les paroles courtoises, pouvait se montrer aussi autoritaire que charmeur et pouvait désavouer sans crainte le régime franquiste en public avant de servir ses desseins le lendemain. Florentino Pérez, lui, est plus réservé, moins exubérant. Sa vie est réglée comme du papier à musique : il s'habille toujours avec le même costard sombre et la même chemise bleu clair, passe sa vie tapi dans l'ombre à travailler et maîtrise ses émotions comme personne.
"Il ne s'adapte pas à la confrontation. Il préfère l'ironie à l'insulte, les formes suaves au geste impératif. Il préfère convaincre qu'imposer. Son terrain à lui, c'est la négociation. Là, il prend une autre dimension et devient presque imbattable" dévoilait à son sujet le politicien Miguel Roca, en 2002. Tandis que Bernabéu n'a jamais fait fortune (il vivait dans un appartement au deuxième étage d'un immeuble et passait son temps libre à pêcher sur sa barque), le roi du BTP est la 1517e personne le plus riche du monde. Pourtant, malgré ces quelques différences, les deux hommes sont unis par des ressemblances troublantes. Parfois, on frôle même le mimétisme.

Les proto-Galactiques

Liga
Le secret a fuité : le Barça négocierait avec Xavi pour le poste d’entraîneur
IL Y A UNE HEURE
Florentino Pérez n'a qu'une faiblesse, son amour pour le Real Madrid. Même sa défunte femme, Pitina, ne parvenait pas le raisonner à ce sujet. Florentino et son Real, c'est une affaire de longue date. En 1952, le futur président a cinq ans. Accompagné de son père, il se rend pour la première fois au Nuevo Chamartín pour y voir jouer le Real Madrid. À partir de cette année-là, il sera présent lors de chaque match à domicile. Dès que possible, il descend les travées et se poste le plus proche possible du terrain. Là, il est seulement à quelques mètres de ses idoles : Di Stéfano, Puskás, Gento, Kopa. Cette accumulation de stars est l'œuvre du président de l'époque, Santiago Bernabéu.

Transcendé ou orphelin : Benzema-Messi et le spectre Cristiano Ronaldo

En 1943, Santiago Bernabéu accède à la présidence du Real Madrid. Au Real, Bernabéu a tout connu : il a été joueur, entraîneur, entraîneur assistant, secrétaire, délégué et bien plus encore. Don Santiago a beau connaître la maison, la tâche qui l'attend en tant que président est colossale. Le stade est plus vide encore que les caisses, l'armoire à trophées est orpheline depuis sept ans. Pour remédier à la situation, le président a une idée : construire un immense stade.
"Un stade plein, c'est ce que Bernabéu avait toujours voulu. C'était une obsession qui remonte à 1931, lorsque Bernabéu était directeur. La première chose qu'il a faite quand il assumé la présidence, c'est envoyer un télégramme fraternel à Barcelone. La seconde a été de poser les bases de son agenda présidentiel. Premier point : un nouveau stade d'une capacité de 100'000 personnes" rapporte Sid Lowe dans son livre, Fear and Loathing in La Liga.
Pour ce projet pharaonique, les socios sont mis à contribution tandis que Bernabéu fait jouer ses contacts afin d'obtenir quelques subventions. Quatre ans plus tard, el Nuevo Estadio Chamartín sort de terre. L'Espagne est toujours en crise, le Real ne l'est plus. Le public afflue en nombre, les revenus grimpent et les Merengues peuvent acheter les meilleurs joueurs du monde. Di Stéfano signe en 52, Gento en 1953, l'Uruguyen Rial en 54, Kopa en 56, Púskas en 58, le Brésilien Didí en 59.
"Bernabéu, à chaque fois qu'il touchait de l'argent, il le convertissait en ciment pour faire plus d'argent. Ensuite, il signait un joueur pour attirer plus de public et avec ce qu'il venait de gagner, il agrandissait le stade. Et il recommençait" raconte Alfredo Di Stéfano. "Notre politique jusqu'à maintenant a été de signer une grande figure internationale chaque année" explique Santiago Bernabéu en 1961. Ça vous rappelle quelque chose ?

Florentino Pérez

Crédit: Getty Images

Tel un architecte puisant ses références dans le passé, Florentino Pérez applique modèle identique dès son arrivée à la présidence. Bernabéu avait arraché Molowny et Di Stéfano au Barça, l'entrepreneur en fera de même avec Figo en 2000. Suivront Zidane en 2001, Ronaldo en 2002 et Beckham en 2003. La doctrine de Bernabéu est appliquée religieusement : une star par année, des tournées lucratives et un Real aux prétentions universalistes. Et les références à son illustre prédécesseur ne s'arrêtent pas là…

L'argent pousse sur les tours

À l'orée de l'an 2000, la Maison Blanche ne roule pas sur l'or mais l'argent sort des tiroirs-caisses sans le moindre contrôle. Un soir de 1999, le président Lorenzo Sanz accourt au siège du club et demande trois millions de pesetas (environ 18'000 euros). C'est urgent. Il en a besoin pour… jouer au poker avec le président de l'Atlético de Madrid. Pendant ce temps-là, la dette s'élève à 278 millions d'euros. Dès lors, comment Pérez a-t-il pu financer l'atterrissage des Galactiques à Madrid une fois élu ?
Puissant homme d'affaires, Florentino Pérez pourrait avoir beaucoup d'ennemis. Il n'en est rien. En 50 ans de fréquentation de gens importants, il n'y a qu'une seule et unique personne avec laquelle il s'est définitivement brouillé. En bon politicien, Tito Floren cultive des amitiés partout où il passe. "Il a une obsession, maladive, qui est de ne pas avoir d'ennemis. Les relations, dans le sens le plus large du terme, est un domaine dans lequel il s'est spécialisé" relatait en 2009 Juan Carlos Escudier, auteur d'une biographie de Florentino Pérez.
Ces relations lui serviront plus que jamais en 2001. En un an de présidence, Pérez réussit là où Bernabéu et tous les autres ont échoué : il obtient de la mairie de Madrid la requalification en zone à bâtir des terrains sur lesquels était situé le centre d'entraînement du Real. Cette vente rapportera 500 millions d'euros au club parmi lesquels 413 seront dépensés en transferts. Quatre immenses tours, visibles à des kilomètres, s'érigent sur les vestiges de l'ancien centre d'entraînement. Le surnom de ces tours ? Figo, Zidane, Ronaldo et Beckham. "Les comptes du Real ne sont pas seulement assainis, le président a en plus réussi à établir pour le club un modèle circulaire qui fonctionne encore aujourd'hui : le club se finance lui-même" écrivent Ángel et Marta del Riego dans La Biblia Blanca.
Opération visionnaire pour certains, plus grand scandale sportif de la démocratie pour d'autres, les avis autour de cette requalification restent encore partagés. Qu'importe, le constructeur a réussi son pari. Le club est sauvé et en prime, un nouveau centre d'entraînement est baptisé en 2005. Lors de la journée inaugurale, les comparaisons entre Bernabéu et Pérez pleuvent. "Le 18 mai 1963, notre président légendaire, Santiago Bernabéu, inaugura l'ancien centre d'entraînement qui, comme aujourd'hui, a été l'exemple à suivre et l'admiration de l'époque" se félicite Emilio Butragueño ce jour-là. Comme son aîné, Pérez est devenu un bâtisseur.

Égaler Bernabéu

15 ans plus tard, Florentino Pérez a quasiment tout accompli à la tête du Real Madrid. Comme Bernabéu, il a créé une équipe de Galactiques, signé "le Di Stéfano des temps modernes" en la personne de Cristiano Ronaldo, construit un nouveau centre d'entraînement, sauvé plusieurs fois le club de la crise, congédié sans sentiment les joueurs historiques à l'aube de leur déclin (Bernabéu avait montré la porte à Di Stéfano, le milliardaire l'imitera en ce qui concerne Casillas et Ronaldo), refait du Real le plus grand club du monde et remporté une avalanche de Coupes d'Europe.
Même le ton paternaliste avec lequel FloPer traite ses joueurs rappelle celui de Don Santiago. Le mimétisme est épatant ! Et pour que ce dernier soit complet, il reste à Florentino deux grands défis à relever. Le premier, construire un nouveau stade. Ce sera chose faite dans un an, quand les travaux du Bernabéu arriveront à leur terme. Le second défi… créer une nouvelle compétition européenne.
En 1955, le journal L'Équipe a l'idée de créer la Coupe d'Europe, une compétition où s'affronteront les meilleurs équipes de chaque pays. Carlos Pardo, le correspondant de L'Équipe en Espagne contacte dans un premier temps le FC Barcelone. Côté catalan, on refuse catégoriquement un projet qui paraît utopique et irréaliste. Après trois heures d'attente dans un couloir et quelques minutes de mépris dans le bureau d'un sous-quelque chose, Pardo rentre chez lui et parle à sa femme. "Pourquoi tu n'appelles pas ton ami du Real, Saporta ?", lui demande-t-elle. "Elle a raison, je n'ai rien à perdre", pense alors Pardo. Saporta répond tout de suite : "Allô, c'est pour la Coupe d'Europe ? C'est vous qui gérez ce truc ? Le Barça n'est pas intéressé ? Vous nous invitez ?" reconstitue avec humour Thibaud Leplat dans son ouvrage, Clásico, la Guerre des mondes. Quelques dizaines d'heures plus tard, la Coupe d'Europe est fondée ! Santiago Bernabéu est élu vice-président de l'organisation ce jour-là.
L'espace de 48 heures, Florentino Pérez a marché sur les traces de Santiago Bernabéu. Ça y est, il pouvait à présent le tutoyer. Lui aussi venait de créer une Coupe d'Europe, lui aussi avait osé défier les sceptiques. "Santiago Bernabéu a créé la Coupe d'Europe avec d'autres clubs, et déjà la FIFA et l'UEFA s'y opposaient. Et regardez quel a été le résultat" lâchait lundi soir le président madrilène, confiant malgré les innombrables sofismes peuplant son argumentaire. Puis, est arrivé ce qui est arrivé. La colère des fans, le désistement des dirigeants et un Pérez se consumant à petit feu sur la place publique au moment de justifier l'échec du projet.
Sur ce coup, El Presi est allé trop vite en besogne. Son château de dollars s'est effondré en instant, broyant au passage ses ambitions personnelles. Florentino s'est précipité. "Jamais dans ma vie je n'ai entrepris une aventure. J'ai tout fait depuis l'absolue certitude que ça pouvait bien se passer" affirmait-il en 2002. À ses 74 ans, Florentino Pérez vient donc de vivre sa première aventure. Une aventure de courte durée qui aura irradié le monde du football de part en part. Si Pérez était Bernabéu, il serait immédiatement parti se remettre de ce stress en allant pêcher sur les bords de la Méditerranée. Mais Pérez n'est pas Bernabéu.
Liga
Cette fois, ça sent bien la fin : la presse madrilène annonce le départ de Zidane du Real
IL Y A 11 HEURES
Liga
Raúl en pole pour remplacer Zidane au Real ?
HIER À 07:01