Le foot français tremble comme rarement. Avec cette impression désagréable d'être au bord d'un gouffre sans fond. Depuis plusieurs jours maintenant, la LFP fait face à une crise inédite. Mediapro, le détenteur de la majeure partie des droits de la Ligue 1 et de la Ligue 2 sur la période 2020-2024, veut un délai de paiement pour le versement dû au 5 octobre (172 millions d’euros selon L'Equipe). Et demande en plus une renégociation à la baisse des droits pour cette saison au vu d'un contexte bouleversé par la pandémie du Covid-19. Inacceptable pour la LFP, qui a mis en demeure le groupe sino-espagnol de payer.

Plusieurs options sont aujourd'hui possibles. La plus favorable pour les clubs serait que la Ligue arrive à forcer Mediapro de payer ce que le groupe audiovisuel leur doit. Mais la LFP peut aussi mettre un terme à ce bras de fer et se tourner vers d'autres diffuseurs, ce qu'elle envisage déjà selon RTL. Un scénario qui serait une catastrophe pour les clubs de L1, déjà sur un fil avec la pandémie. "Ce n'est pas un simple nuage noir dans le ciel des clubs français. Là, tout le ciel est noir", résume Pierre Maes, consultant et auteur du livre "Business des droits TV du foot" aux éditions FYP.

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Si Mediapro s'en va, la Ligue n'est pas en position de force

La possibilité d'un tel scénario est pourtant bien réelle. Après 30 jours de retard comme le précise L’Equipe, la LFP peut envisager de dénoncer le contrat pour défaut de paiement avant de remettre aux enchères les droits TV de Mediapro, qui dispose de trois lots. Mais est-ce dans l'intérêt du football français ? Pas vraiment. Car les clubs tricolores pourraient se retrouver face à une décote certaine de ce deal.

En 2018, Mediapro avait décroché le gros des droits de la L1 et de la L2 pour la période 2020-2024, pour plus de 800 millions d'euros par an. A la surprise générale. Deux ans plus tard, la Ligue aurait peu de chances, et c'est un doux euphémisme, d'obtenir des conditions analogues en cas de nouvel appel d'offres. "Si Mediapro s'en va, la Ligue n'est pas en position de force", constate l'économiste du football Luc Arrondel. "C'est difficile de savoir quelles sommes seront proposées lors d'un éventuel appel d'offres mais le prix a baissé même si les diffuseurs n'ont pas non plus intérêt à proposer des prix trop bas car sinon cela nuirait au produit qu'ils achètent."

"L'environnement est moins favorable qu'il y a deux ans, complète Pierre Maes, spécialiste des droits TV. En 2018, le marché français de l'audiovisuel était extrêmement concurrentiel avec quatre opérateurs qui se livraient concurrence pour des droits sportifs. Si on se base sur la théorie que le prix part de la concurrence et que cette dernière est beaucoup moins forte deux ans après, les chances de voir un aventurier miser ce type de somme sur les droits domestiques de la L1 semblent réduites.Même si c'est toujours difficile de prévoir un résultat d'un appel d'offres, cela risque de déboucher sur un deal moins rémunérateur".

Jaume Roures, fondateur et président de Médiapro - 12 décembre 2019

Crédit: Getty Images

Pourquoi ce serait une catastrophe pour les clubs ?

Ce qui n'aurait rien d'anodin pour les clubs français. Les conséquences peuvent même être terribles pour les pensionnaires de l'élite tricolore, qui ont déterminé leur masse salariale en fonction du contrat avec Mediapro. "Les clubs ont budgété les recettes médiapro. Sur cette base, ils ont signé des contrats long terme et onéreux avec certains joueurs. Il y a un moment où la trésorerie de ces clubs pourrait devenir tendue au point d'amener à la faillite", prévient Pierre Maes, qui avait en 2019 mis en garde sur le paiement des factures par Mediapro dans son livre "Business des droits TV du foot".

Alors que l'économie du football est déjà bien fragile avec l'absence des spectateurs dans les stades et une planète mercato qui a tourné au ralenti, l'affaire Mediapro est bien une épée de Damoclès sur la tête des clubs français, qui tirent plus d'un tiers de leurs recettes des droits TV (36% pour la Ligue 1 en 2018-2019 selon la DNCG). "D'après la DNCG l'année dernière, la masse salariale représente 89% des budgets hors transferts. S'il n'y a pas de renégociations des salaires, ça va être compliqué. La Ligue va permettre de leur donner un peu de trésorerie avec les prêts mais il va falloir les rembourser un jour ou l'autre", prévient Luc Arrondel, qui cite l'exemple du groupe ITV Digital en Angleterre au début des années 2000 pour que tout le monde prenne conscience du risque de faillite de certains clubs.

L'exemple inquiétant d'ITV Digital en Angleterre

A partir de 2001 et pour trois saisons, ITV Digital avait en effet obtenu les droits du Championship, League One et League Two (soit les trois divisions en dessous de la Premier League) pour la modique somme de 315 millions de livres. Mais le groupe avait été incapable de payer ses traites et a fait faillite, après avoir tenté de renégocier son deal. Les clubs, qui avaient anticipé l'explosion de leurs revenus en offrant de jolis contrats à leurs protégés, se sont alors retrouvés dans une situation délicate. Plusieurs clubs ont même été placés en redressement judiciaire dans les années qui ont suivi.

Un sombre exemple pour les clubs de L1 et de L2, alors qu'une étude du cabinet d'audit Ernst and Young commandée par le syndicat de clubs Première Ligue, estimait déjà en juillet dernier que les membres de la L1 ont perdu 605 millions d'euros en chiffre d'affaires en raison de l'arrêt du championnat 2019-2020. "Est-ce qu'il y aura des dépôts de bilan ? Sans doute mais c'est difficile à dire", craint Luc Arrondel. Un scénario catastrophe que la Ligue doit éviter à tous les prix.

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