Dossier mercato 1986 | Épisode 3 | Jorge Burruchaga, Julio Olarticoechea... Argentine, capitale Nantes
Par Laurent Vergne
Mis à jour 12/08/2026 à 14:23 GMT+2
Suite de notre dossier sur le fol été 1986, qui vit le football français attirer jusqu'à lui nombre de vedettes internationales. Dans ce troisième volet, gros plan sur le FC Nantes. Fidèles à leur tradition argentine, les Canaris se retrouvent avec deux titulaires de l'Albiceleste sacrée championne du monde au Mexique. Jorge Burruchaga, arrivé en éclaireur un an plus tôt, et Julio Olarticoechea.
Quand Nantes avait deux champions du monde dans ses rangs...
Crédit: Quentin Guichard
Avant de n'être plus grand-chose, le FC Nantes a été un géant du football français. Avant de perdre son identité et son âme, de se vider de l'intérieur de tout ce qui le rendait unique, le club des bords de l'Erdre a incarné une certaine idée du football, le fameux "jeu à la nantaise". C'était, aussi, un club de traditions, fondatrices de son ADN.
Parmi celles-ci, la filière argentine. Ses initiateurs furent un attaquant, Angel Marcos, dès 1971, puis un défenseur, l'élégant et indéboulonnable Hugo Bargas, deux ans plus tard. Leur épanouissement nantais fut tel qu'après eux, les héritiers en jaune ont pullulé : Ramon Müller, Oscar Müller, Enzo et Victor Trossero, Hugo Curioni, tous dans les années 70-80. Bien après cette génération, le filon sera usé jusqu'à la corde au début du siècle suivant, parfois avec réussite, à l'image de Nesto Fabbri, Mauro Cetto ou du regretté Emiliano Sala, sans doute le dernier joyau de cette couronne argentino-nantaise.
- Mercato 1986 - Épisode 1 : Coup de folie sur le foot français et nouvelle ère
- Mercato 1986 - Épisode 2 : La trahison Fernandez : Luis, de Paris à Paris
Mais tout ceci a surtout culminé le temps d'un été, celui qui nous intéresse dans cette série. En 1986, l'Argentine est sacrée championne du monde pour la deuxième fois en huit ans. Un titre frappé du sceau du génie de Diego Maradona. Au Mexique, le Pibe de Oro a transcendé une Albiceleste par ailleurs assez quelconque dans le jeu et l'a portée jusqu'au firmament. Cinq fois buteur et cinq autres fois passeur, le Napolitain a délivré une ultime offrande à cinq minutes de la fin de la finale contre l'Allemagne de l'Ouest pour permettre à Jorge Burruchaga d'inscrire le but du couronnement (3-2).
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Jorge Burruchaga et Diego Maradona.
Crédit: Getty Images
Burruchaga, le lieutenant de Diego savait tout faire
C'est le jour de gloire du jeune milieu de terrain de 23 ans. Quand il tombe à genoux sur la pelouse du stade Aztèque, il s'assoit à la droite du dieu Diego, dont il est alors le plus fidèle lieutenant de jeu. Son but fait de lui un héros en Argentine, mais il trouve aussi un écho particulier à près de 9000 kilomètres de Mexico City, du côté de Nantes. Car Burruchaga est le maître à jouer du FCN. Il est arrivé un an plus tôt, en 1985, en provenance d'Independiente, club avec lequel il a remporté la Copa Libertadores en 1984. Il avait, déjà, inscrit le but du sacre en finale. Une habitude, chez lui. C'est Robert Budzinski, le directeur sportif du FC Nantes, qui l'avait fait venir. "Bud", ou le créateur de la filière argentine à Nantes.
"C'était un grand joueur, se souvient l'ancien international nantais Loïc Amisse, à propos de Jorge Burruchaga. Techniquement, il avait beaucoup d'activité, il voyait bien le jeu, il l'éclairait. C'était un joueur complet. Un gars comme ça, c'était forcément un plus dans une équipe. Il était capable de tout faire. Passer, marquer, créer, déborder, centrer et même défendre. Il avait les qualités pour être un joueur qui couvrait l'intégralité du terrain. C'est sans doute un des plus grands talents, si ce n'est le plus grand, avec lequel j'ai joué à Nantes." Et l'ailier gauche sait de quoi il parle, lui qui a joué plus de 600 matches au FCN de 1973 à 1990 et a vu défiler une kyrielle d'Argentins.
Dès sa première saison dans la toute neuve Beaujoire, inaugurée pour l'Euro 1984 en lieu et place du vénérable, adoré mais vétuste Marcel-Saupin, Burruchaga a guidé Nantes vers la deuxième place du championnat et vers un quart de finale de Coupe de l'UEFA vécu comme une immense frustration face à l'Inter Milan (3-0, 3-3). À cette époque, le FCN est d'une invraisemblable régularité. Quand s'achève la saison 1985-86, sur les dix dernières saisons, il a été trois fois champion (1977, 1980, 1983) et cinq fois dauphin du vainqueur (1978, 1979, 1981, 1985, 1986).
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Jorge Burruchaga avec le FC Nantes en 1986.
Crédit: Getty Images
Avec le jeune Burruchaga, Jean-Claude Suaudeau espère tenir son créateur offensif pour le présent et le futur et maintenir ainsi sur le devant de la scène son équipe. "Dès sa première saison, il s'est imposé, nous rappelle Amisse. Il a eu bien sûr eu besoin d'un petit temps d'adaptation, il y en avait toujours un pour ceux qui arrivaient. Le jeu à la nantaise, ce n'était pas révolutionnaire, mais ça répondait à des principes clairs qu'il fallait intégrer. Lui s'est quand même adapté assez vite et il a rapidement pris une place importante dans notre jeu." Quand la Coupe du monde s'achève, Nantes possède donc le meneur bis de l'Argentine, que le Mondial a fait grandir à tous points de vue.
Bud voulait Enrique, il est reparti avec Olarticoechea
Mais non contente de compter un champion du monde, et pas n'importe lequel, la maison jaune en a même acquis un second. Titulaire, lui aussi. Il s'appelle Julio Olarticoechea. Au Mexique, "El Basco" a commencé sur le banc, avant de s'installer sur le flanc gauche argentin dans le 3-5-2 de Carlos Bilardo en lieu et place d'Oscar Garre pour ne plus en sortir jusqu'à la finale. Petit, vif, adroit, très actif, à la fois technique et physique, d'une grande polyvalence car capable de jouer indifféremment latéral ou milieu, il fait saliver Robert Budzinki depuis l'hiver précédent. Quand il a vu le petit bison de Boca Juniors mettre sous l'éteignoir Hector Enrique lors du derby contre River Plate, il a su qu'Olarticoechea était son homme.
Pour la petite histoire, c'est pourtant Enrique, et non Olarticoechea, que le directeur sportif nantais était venu espionner ce jour-là. "River Plate avait renfloué ses caisses avec le transfert de Francescoli, star du championnat argentin, au RC Paris, a raconté 'Bud' à l'époque dans France Football. Il pouvait dès lors se montrer plus exigeant en ce qui concerne celui d'Enrique. Boca, en revanche, se trouvait dans une situation financière beaucoup plus délicate qui nous a facilité la tâche." Peu importe. Entre Burruchaga et Olarticoecha, le FC Nantes devient la capitale mondiale de l'Albiceleste championne du monde. La Beaujoire a de la chance. Mais tout ceci n'est qu'un trompe-l'œil.
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Julio Olarticoechea lors de la Coupe du monde 1986.
Crédit: Getty Images
Depuis maintenant trois ans, Nantes en réalité subit de plein fouet le processus de financiarisation qui frappe le football européen et français. La "Pension mimosa", surnom donné à la Jonelière, se lézarde mois après mois. Une vraie fuite des cerveaux, amorcée avec Thierry Tusseau, parti à Bordeaux en 1983. Coco Suaudeau a vécu comme un drame et une trahison le départ de son gaucher. Ce n'est pourtant que le début de la saignée. Vont suivre Maxime Bossis, Michel Bibard, William Ayache puis, à l'été 1986, José Touré. Cinq internationaux en trois ans (de la grande équipe de France de Michel Hidalgo), sans oublier Vahid Halihodzic, qui quitte lui aussi le navire en même temps que Touré. Comme un corps épuisé par la canicule, le jeu nantais passe son temps à surcompenser, parvenant un temps à masquer la perte de ses forces vives. Mais le mal, insidieux, le ronge inéluctablement.
Reste qu'en cet été 86, Nantes se voit beau, jaune et vert comme toujours, mais plus que jamais teinté de bleu et de blanc. Budzinski est enthousiaste comme jamais : "Burruchaga va encore grandir et Olarticoecha, lui, va devenir le chouchou du public. Il est le joueur le plus populaire de Buenos Aires avec son tempérament de feu et il ne devrait pas tarder à l'être également à Nantes." Il le définit comme un "savant mélange de William Ayache avec cette maîtrise technique argentine en plus, et de Luis Fernandez avec les qualités du latéral en plus." Rien que ça. Le FCN a tiré le gros lot. Une fois de plus, avec les Argentins.
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Jorge Burruchaga à Nantes : élégance, fulgurances, blessures et talent gâché.
Crédit: Imago
Tu crois qu'il y aura combien de milliers de supporters à l'aéroport pour nous accueillir ?
La tradition argentine est si bien ancrée à Nantes qu'une ligne directe a même été créée être Buenos Aires et l'aéroport Château-Bougon. Après la Coupe du monde au Mexique, les Argentins fêtent leur sacre au pays. Jorge Burruchaga et Julio Olarticoechea prennent l'avion ensemble pour Nantes. Pendant le vol, au-dessus de l'Atlantique, le second, tout excité et impatient de découvrir son nouveau chez lui, demande au premier : "Tu crois qu'il y aura combien de milliers de supporters à l'aéroport pour nous accueillir ?". Burruchaga n'a pas répondu. Il a souri. Pas grand-monde ne les attend, évidemment.
Rien ne va se passer comme prévu. Après un début de campagne en fanfare (5 victoires et 1 nul sur les 6 premiers matches, dont un 3-0 virevoltant contre Bordeaux), l'équipe de Suaudeau se tasse, puis s'écroule. "Malheureusement, il y a eu pas mal de pépins physiques, des soucis de santé", se souvient Loïc Amisse. À tel point qu'au mois de septembre, lors de son déplacement en Italie contre le Torino en Coupe UEFA, le FC Nantes aligne en charnière centrale deux gamins de 18 ans dont on reparlera, Didier Deschamps et Marcel Desailly. "On avait perdu trop de joueurs, offensivement notamment. Plus le temps passait, moins on se sentait à l'aise, déplore Amisse. On sentait que la flamme n'était plus la même." Le club va finir 12e du championnat, son pire classement depuis sa montée dans l'élite au début des années 60. Une claque et un choc. Amisse l'avoue : "On ne l'avait pas vu venir. Loin de là."
Jorge Burruchaga n'est pas le dernier à se blesser. Le début d'une période sombre pour l'Argentin. Un genou. Puis deux. Il restera pourtant au club jusqu'au début des années 90, perdant son temps et gâchant un talent dont Nantes ne profite que trop rarement. "La blessure, la rééducation… C'était long pour lui. Et pour nous", dit la patte gauche nantaise. Quant à Olarticoecha, il ne deviendra jamais l'idole de la Beaujoire. Il ne trouve sa place ni dans sa nouvelle équipe ni dans sa nouvelle vie.
"Il ne s'est pas du tout adapté et il n'a pas pu s'exprimer par rapport à ce qu'on pouvait penser et attendre de lui, résume Amisse. C'était un tout. Il y avait le jeu, mais il y avait aussi l'adaptation à la vie en Europe, en France. Il a fait quelques très bons matches, mais on sentait qu'il n'était pas forcément bien dans sa peau, épanoui." Au bout d'un an, retour au pays, direction Argentinos Juniors. Le temps d'un été, Nantes a rêvé. La tentation de la grandeur. De la tradition argentine à la chimère des rois du monde, il n'y avait qu'un pas.
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Jorge Burruchaga porté en triomphe après la finale du Mondial 1986 au stade Aztèque.
Crédit: Imago
- À suivre | Épisode 4 - "Tata", "Julot" et les Leclerc : La folle histoire de deux stars en Armorique
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