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PSG-Manchester United : Romelu Lukaku, Orgueil et préjugés

Lukaku, Orgueil et préjugés

Le 06/03/2019 à 21:06Mis à jour Le 06/03/2019 à 21:07

LIGUE DES CHAMPIONS - En difficulté cette saison à Manchester United, Romelu Lukaku est tout doucement en train de retrouver son tout meilleur niveau alors que le printemps approche. Souvent pointé du doigt pour son irrégularité, l'international belge est pourtant un joueur hors norme. Mais qui est-il vraiment ?

Romelu Lukaku est né le 13 mai 1993 dans un hôpital anversois : son certificat de naissance le stipule en toutes lettres, ce document que sa mère Adolphine n'oubliait pas de mettre dans son sac lorsque, le weekend, l'aîné de ses deux garçons s'en allait jouer avec des enfants de son âge. C'est qu'il mesurait déjà 1m80 à douze ans, ce "monstre" - un qualificatif qui, et pas seulement dans son cas, demeure lourd de sous-entendus dans le monde du football. Les parents de ses adversaires avaient des doutes, vous comprenez, de ces doutes qui s'expliquaient en partie par le physique exceptionnel du pré-adolescent, mais en partie seulement. C'est que - clin d'oeil complice -, là d'où ils viennent, ces gens-là ne sont pas très regardants sur le calendrier, vous savez.

L'état-civil est pourtant formel, celui du Royaume de Belgique, le pays dont il est devenu le buteur le plus prolifique de l'histoire le 6 juin 2018, alors qu'il venait tout juste de célébrer son vingt-cinquième anniversaire. Le compteur indique aujourd'hui 45 buts en 79 rencontres, 22 d'entre eux dans des compétitions officielles de l'UEFA ou de la FIFA. Qui sait? Vu son âge, peut-être bien qu'il battra un jour le record d'Ali Daei, 109 buts pour l'Iran. J'allais ajouter "et ainsi mettre tout le monde d'accord". Mais de cela, on a le droit de douter. Romelu Lukaku n'est pas de ces joueurs qui font l'unanimité.

Le colosse Lukaku

Lui-même n'y peut rien. Lukaku est un aimant à fantasmes, lubies et préjugés, et ceux qu'il attire ne sont pas toujours des plus avouables. De nos jours, on aurait d'ailleurs du mal à les avouer ouvertement sans provoquer un esclandre; aussi, souvent inconsciemment, se trahit-on par des dérapages sémantiques qui, pris en eux-mêmes, semblent anodins. C'est une chose d'insinuer que le certificat de naissance de Lukaku devrait être examiné de plus près, c'en est une autre de mettre en avant une morphologie d'exception, qui serait plutôt celle d'un boxeur mi-lourds que d'un avant-centre de football. Mais même dans le second cas, qui n'est rien d'autre que l'expression d'une évidence, on n'est pas toujours innocent.

C'est que Lukaku, si l'on s'arrête à la surface, devient dans un souffle, sans qu'on ait pensé à mal, le "prototype" du joueur d'origine africaine, quand bien même ce "prototype" n'aie de validité que pour ceux qui ont une idée des plus tranchées de ce qu'il doit être. Quand bien même ce "prototype" ne corresponde à pas grand chose d'autre qu'à une projection - souvent inconsciente, et donc vécue... en toute bonne conscience - de préjugés raciaux. Ce que Salif Keita, hier, N'Golo Kanté aujourd'hui, et tant d'autres joueurs d'origine africaine, la liste n'en finit pas, ont de commun avec ce "prototype", je vous laisse libre de le juger. Du prototype au stéréotype, le pas est vite franchi.

Des qualités de footballeur très élevées

Mais allez dire ça aux coaches européens obsédés par l'idée des "grands gabarits" à importer des centres de formation d'Afrique de l'ouest et qui, du coup, sont sans doute passés à côté de tant de talents. Ces mêmes coaches qui, il n'y a pas si longtemps, vous expliquaient encore que "ces joueurs-là" étaient incapables de défendre ou d'enfiler les gants de gardien de but. Je ne suis d'ailleurs pas certain que l'on aie passé ce stade, au vu de beaucoup de commentaires que j'entends toujours dans les médias.

Lukaku, dans ce contexte d'un racisme si ordinaire qu'il passe totalement inaperçu, ou est considéré bénin, est un parfait révélateur de la façon dont le langage dont nous nous servons pour parler du football continue de pourvoyer des idées qui n'ont d'autre base que notre méconnaissance de l'autre, ou notre désir qu'il se conforme à une idée pré-conçue. Il en allait de même pour Didier Drogba et, mutatis mutandi, pour Patrick Vieira. C'est d'ailleurs précisément pourquoi on a si souvent évoqué des "nouveaux Drogbas" ou des "nouveaux Vieiras" sans réfléchir à deux fois sur les raisons qui nous poussaient à le faire, et qui n'étaient le plus souvent que la couleur de la peau des joueurs en question. Je dis cela avec d'autant plus de confiance que j'ai moi-même péché par-là autrefois.

Quand on parle de Lukaku, les adjectifs qui viennent le plus communément à la bouche ou sous la plume sont "puissant", "athlétique", voire "monstrueux". Qu'il soit une force de la nature, un athlète "puissant", évidemment que oui ("monstrueux", c'est autre chose). Mais, "puissant" Duncan Ferguson l'était aussi, et Nikola Zigic, et Carsten Jancker, des noms que je choisis à dessein, car, comme footballeurs, aucun des trois n'arrivait à la cheville du numéro 9 de Manchester United. Si Lukaku est aujourd'hui l'un des avant-centres les plus efficaces du monde, et pas pour un club ou une sélection de seconde zone, c'est précisément parce qu'il a des qualités qui firent défaut à "Big Dunc", Zigic ou Jancker pour atteindre le plus haut niveau, des qualités qu'on ne met que très rarement en avant, parce qu'elles s'accordent mal avec les jugements à l'emporte-pièce de mise dans le parler du football quand il s'agit de joueurs comme notre Belge.

Romelu Lukaku (Manchester United)

Romelu Lukaku (Manchester United)Getty Images

Un grand professionnel

De la même façon, quand on évoque N'Golo Kanté, on loue son énergie, son incroyable capacité à encaisser les impacts, ses qualités athlétiques; et avec raison. Mais est-ce cela qui fit de lui le "Footballeur de l'Année" en Angleterre et l'un des joueurs les plus importants de nos champions du monde de 2018 ? Pas seulement. Sans sa compréhension de l'espace et du tempo d'un match, son sens tactique et son aisance technique (particulièrement dans sa conduite du ballon), Kanté ne serait jamais devenu le joueur que nous admirons aujourd'hui.

Lukaku, lui, ne sera jamais un technicien aussi accompli que Sergio Agüero. Son jeu de tête dos au but est un domaine dans lequel il est plus que perfectible - une conséquence de sa myopie, qui l'empêche de juger parfaitement de la trajectoire des ballons aériens. Mais s'il suffisait d'être une armoire à glace pour devenir striker de Manchester United, cela ferait longtemps que les Red Devils seraient allé piocher leurs avant-centres dans les clubs de Jeu à XIII du Lancashire.

Rom' est d'abord un professionnel hors-pair, un bourreau de travail conscient de ses limites (dont certaines sont imposées par son gabarit, qui est aussi un handicap) et qui n'a de cesse de les repousser, à la façon, eh oui, d'un joueur auquel on ne l'a certainement jamais comparé, Frank Lampard, celui "qui ne savait du football que ce qu'on pouvait en apprendre". C'est une autre sorte de don, qui se cultive, et qui, pour se cultiver, nécessite un mélange d'orgueil et d'humilité sans lequel les grandes carrières ne se construisent pas.

Lukaku, une tête bien faite

Son intelligence est mise au service de son désir de perfectionnement, en travaillant sur sa lecture du jeu, un domaine dans lequel il a encore progressé depuis son départ d'Everton. Je citerai son sélectionneur Roberto Martinez : "Il [Lukaku] est un penseur. Il parle six ou sept langues, il pense comme un entraîneur quand il parle de mouvement. Ce côté de [sa personnalité] m'a beaucoup surpris. Il parle des matches qu'il a vus, des séquences de jeu - pas le genre de conversation qu'on a habituellement avec un footballeur de 20 ans ordinaire, croyez-moi". Alan Pardew n'est pas d'accord, c'est exact. "Lukaku n'a pas l'astuce d'un Ibrahimovic, d'un van Nistelrooy ou d'un Sheringham", dit-il lorsque le joueur quitta Everton pour Man United. Mais il s'agissait d'Alan Pardew.

Lukaku n'est certainement pas aussi malhabile qu'on l'a dit. Pour s'en rendre compte, il suffit de voir les deux buts qu'il inscrivit contre Southampton le week-end dernier, lesquels, techniquement parlant, n'étaient certainement pas à la portée du premier venu. Et il est aussi bien plus qu'un target man unidimensionnel, comme le montre un total de 55 passes décisives en 317 matchs avec ses clubs successifs - soit une tous les 5,8 matchs, alors que le rythme d'Agüero est d'une toutes les 5,4 rencontres. Une autre statistique devrait porter à réfléchir, celle, devenue très mode, des "passes-clé". Quand il était à Everton, un tout jeune Lukaku en délivrait davantage que Robert Lewandowski au Bayern.

C'est ainsi pourtant : on continuera de parler de lui comme d'un footballeur stéréotypé. S'il l'est, c'est parce que ce stéréotype a été construit par d'autres que lui. Ce stéréotype n'est pas innocent.

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