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Sarri, pas la gueule de l'emploi

Sarri, pas la gueule de l'emploi

Le 29/05/2019 à 12:59Mis à jour Le 29/05/2019 à 21:40

LIGUE EUROPA - Décrié avant la finale de Ligue Europa entre Chelsea et Arsenal, Maurizio Sarri continue de surprendre aussi. Dans un monde où la communication et l'image sont reines, l'Italien continue de cultiver sa différence. Quitte à se mettre du monde à dos. Il est comme ça Maurizio, il n'a pas la gueule de l'emploi.

Non, Maurizio Sarri n'a pas la gueule de l'emploi. Pas de cet emploi-là, en tout cas. Southgate a son gilet, Guardiola son invraisemblable écharpe et son cardigan gris à capuche XXXXL, Klopp sa dentition hollywoodienne, et même Pochettino, plus Sancho Panza que Don Quichotte, peut donner le change quand il endosse un costume sombre de guapo à la Diego Simeone. Maurizio, lui, n'y peut rien.

Son survêtement, pourtant fourni par son club, a l'air trop grand (ou trop petit) pour sa carcasse. Un peu fatigué aussi, celui d'un prof de gym d'école primaire approchant de la retraite. Carlo Ancelotti fumait des Marlboro en cachette dans les couloirs de Stamford Bridge. Maurizio Sarri, lui, tire sur des mégots dont il mâchonne le filtre sur son banc. Si je force le trait, c'est que le personnage s'y prête, avouez-le. Et je n'ai même pas mentionné la voix, gravelleuse à souhait, l'accent qui ne chante pas comme celui de Ranieri, les lunettes qu'il donne l'impression d'avoir ramassées par hasard sur le comptoir d'un opticien. Non, pour ce qui est du look, Maurizio Sarri n'est certainement pas Roberto Mancini.

Chelsea manager Maurizio Sarri reacts from the sidelines during the Premier League match between Chelsea FC and Wolverhampton Wanderers at Stamford Bridge on March 10, 2019 in London, United Kingdom.

Chelsea manager Maurizio Sarri reacts from the sidelines during the Premier League match between Chelsea FC and Wolverhampton Wanderers at Stamford Bridge on March 10, 2019 in London, United Kingdom.Getty Images

Mais cela ne l'empêche pas d'être un entraîneur qui mérite beaucoup mieux que les critiques parfois sauvages dont son travail à Chelsea est accablé depuis quatre mois. Un manager se juge sur ses résultats ? Pas dans son cas, semble-t-il. Certaines mémoires méritent d'être rafraîchies, sans doute.

Son Chelsea est loin d'être ridicule

Ce n'est que le 14 juillet 2018, au lendemain du licenciement d'Antonio Conte, qu'il fut nommé manager d'un club qui, s'il avait remporté la FA Cup, avait aussi loupé le coche pour la qualification en Ligue des Champions via son championnat (en terminant à cinq points du quatrième, Liverpool), et quité la C1 en 8es après s'être fait rosser 3-0 à Barcelone. Sarri n'avait donc qu'un peu plus de trois semaines pour mettre en place ce qui n'était pas franchement "son" équipe avant le lever de rideau de la saison anglaise, le Community Shield qui se joua le 5 août.

La pré-saison sarrienne se limita donc à deux matchs amicaux disputés la semaine précédant le traditionnel rendez-vous de Wembley, avec un effectif dont quatorze des joueurs avaient participé à la Coupe du Monde, jusqu'à un stade avancé de la compétition dans beaucoup de leurs cas. C'est ainsi qu'Eden Hazard dut attendre la troisième journée pour sa première titularisation en championnat. Comme préparation à un nouvelle saison, on avait vu mieux.

Qui plus est, les renforts du mercato estival se limitaient à Mateo Kovacic, prêté par le Real Madrid après une saison pendant laquelle il n'avait figuré que dix fois dans le onze de départ des merengue en Liga, Jorginho, arraché à Manchester City (ce dont très peu semblent se souvenir aujourd'hui, parce que l'Italien n'a plus les faveurs des hipsters) et le jeune gardien basque Kepa Arrizabalaga, acheté à prix d'or pour compenser la perte de Thibaut Courtois. Des emplettes honorables, certes, mais pas de quoi préparer un festin.

Chelsea, Premier League 2018-2019: da sinistra, Maurizio Sarri e Jorginho (Getty Images)

Chelsea, Premier League 2018-2019: da sinistra, Maurizio Sarri e Jorginho (Getty Images)Getty Images

Il n'empêche que ce Chelsea un rien bancal, mal ou pas préparé à sa nouvelle campagne, devant se familiariser avec le sarrien (une langue qui n'a pas grand chose à voir avec celle enseignée par Antonio Conte), fut loin d'être ridicule en cette saison qui va s'achever pour eux à Bakou. Très loin, même. En championnat, les Blues gagnèrent deux places sur leur classement de l'année précédente, terminant devant Tottenham au bout du compte. Tottenham qu'ils avaient d'ailleurs battu 2-0 au Bridge, où ils avaient aussi infligé sa première défaite de la saison - sur un score identique - au futur champion Manchester City, au terme d'un match splendide. Un trophée aurait dû être au bout de leur parcours en League Cup, où, après avoir éliminé Liverpool à Anfield et les Spurs en demi-finale, ils ne s'inclinèrent qu'aux tirs au but contre City, qu'ils avaient su chahuter pendant 120 minutes. En Europa League, avec une équipe A' dans laquelle Olivier Giroud fit des merveilles, Chelsea accomplit un parcours proche de la perfection: quatorze matchs, onze victoires, trois nuls, et se retrouve à 90 minutes d'un nouveau trophée européen.

"Fuck Sarri-ball" ?

Et dire qu'après tout ça, ça chantait 'fuck Sarri-ball' dans les tribunes du Bridge. Dire qu'on se souvient plutôt de Kepa refusant de quitter sa cage lors de la finale de la League Cup, de l'humiliation infligée à un homme de soixante ans par un sale gosse qui aurait mérité davantage qu'une brève mise à l'écart, plutôt que du match admirable que ses coéquipiers avaient disputé. Mais c'est ainsi : de tous les moments de cette première, et possiblement dernière saison de Maurizio Sarri à Chelsea, on retiendra d'abord ces quatre semaines qui virent les Blues se faire battre par Arsenal et atomiser par Bournemouth (0-5) et Manchester City (0-6), entre le 19 janvier et le 10 février.

J'ajouterai que je n'étais pas le dernier alors à trouver certains des choix du manager proches de l'incompréhensible. Comment diable pouvait-il se montrer si têtu, si inflexible ? Pourquoi procédait-il toujours aux mêmes changements, à la même minute, dans toutes les rencontres, sans égard semble-t-il pour le contexte du match ou la nature de l'adversaire du jour ? Pourquoi avoir fait venir Higuain quand Giroud s'entendait si bien avec Hazard ? Pourquoi demander au meilleur milieu défensif d'Angleterre - d'Europe - du monde - N'Golo Kanté de jouer un cran plus haut, et sur un flanc, quand il était clair que son équipe en souffrait ?

Chelsea-Arsenal 2018-2019: da sinistra Unai Emery, tecnico del'Arsenal, e Maurizio Sarri (Chelsea) (Imago)

Chelsea-Arsenal 2018-2019: da sinistra Unai Emery, tecnico del'Arsenal, e Maurizio Sarri (Chelsea) (Imago)Imago

Toutes ces questions étaient valides. Mais quelques autres aussi. Où étaient passés ceux qui avaient loué le jeu de Chelsea quelques mois, quelques semaines plus tôt ? Ceux qui s'extasiaient - mais oui, ils l'avaient fait - sur le rôle de maestro de Jorginho, à la vision duquel Chelsea devait d'avoir enregistré huit victoires et quatre nuls après douze journées de PL ? Qu'est-ce qui nous rendait si cruels dans notre regard sur le technicien dont nous avions tant admiré le travail à Naples ? N'avait-il pas attendu le bon moment, finalement, pour lâcher ses jeunes loups Loftus-Cheek et Hudson-Odoi ? Et comment se fait-il que ce soit sur un match, celui de ce mercredi, que les dirigeants de Chelsea rendront leur verdict ?

Son adversaire du jour, Unai Emery, quand on y regarde d'un peu plus près, n'a pas franchement mieux réussi sa saison que son alter ego italien, pour dire le moins, mais a été en grande partie épargné par les supporters de son club. Or, qu'Emery fasse la passe de quatre en Europa League, et l'on parlera d'un succès, d'une transition tout compte fait réussie - et l'on n'aura pas tort. Que Sarri gagne enfin son premier trophée, et on continuera de se demander si Chelsea ne serait pas bien avisé de se séparer de lui. Ce que c'est de ne pas avoir la gueule de l'emploi...

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