"On le voit comme un autiste, c'est un homme spécial, mais il n'est pas totalement fermé." Ce diagnostic est signé Rod Fanni. Il a été livré en mars dernier, dans une interview donnée au Parisien par le latéral droit, quand l'OM côtoyait encore les cimes de la Ligue 1. "Au début, je ne le voyais pas du tout dans l'affectif, disait aussi l'ex du Stade Rennais, ça a été très dur de communiquer avec lui. Il y avait une barrière, même ses adjoints ne l'accostent pas comme ça. Il a un périmètre de sécurité."

Une autorité qu’il impose "par la distance"

En une saison passée en France, Marcelo Bielsa est resté une énigme pour beaucoup, de sa première conférence de presse jusqu'à cette démission donnée tête baissée. Son comportement, difficile à déchiffrer, car s'écartant de la norme, n'a cessé d'intriguer. Quand certains voient en lui un Saint-homme au code éthique inviolable, d'autres l'enverraient bien en consultation.
Football
Grillé en Europe ? Bielsa y gagnerait à redevenir sélectionneur
10/08/2015 À 17:33
C'est un fait, Marcelo Bielsa parle peu à ses joueurs et ne regarde pas les journalistes français en face. Mais cela en fait-il pour autant un autiste social ?
A défaut de disposer d'un diplôme en psychologie pour répondre à la question, on peut au moins indiquer que cette réserve repose sur des fondements théoriques. Ainsi, Marcelo Bielsa impose son autorité "depuis la distance", comme l'a déclaré, German Burgos, ex-gardien de la sélection argentine et actuel adjoint de Diego Simeone à l'Atlético Madrid. Autrement dit, sa parole se doit d'être rare car chère.

Pour Bielsa, l’entraîneur doit être "aimé" pour être respecté

"El Loco" délègue d'ailleurs le relationnel avec son groupe à ses adjoints. Le Mexicain, Pavel Pardo, qui l'a connu à l'Atlas Guadalajara, se rappelle ainsi d'un Bielsa qui ne s'adressait à lui que pour effectuer des corrections sur le terrain d'entraînement. Pas de salutations, un rapport purement professionnel.
Aussi hermétique soit-il, Bielsa estime pourtant qu'un entraîneur se doit d'être "aimé" par ses joueurs pour être respecté. Un sentiment généré dans son cas par son implication de stakhanoviste, et par la qualité des outils qu'il offre à ses ouailles, qui finissent par se sentir valorisées par leur coach.
Quoiqu'il en soit, on a aussi vu "El Loco" prendre son temps pour donner une leçon de vie à ses joueurs sur les sacrifices que la réussite implique, loin du monstre froid décrit par certains, et qu'il peut être parfois.
Le grand écart entre la norme personnelle de Bielsa et la norme sociale est à la source de nombreux malentendus sur le personnage. Méprise-t-il ainsi les journalistes, comme nombre de collègues le pensent, en le voyant ne pas décoller son regard de son pupitre ?

Un complexe plutôt que de l’arrogance

Marcelo Bielsa a expliqué lui-même qu'il ne regarderait la presse les yeux dans les yeux seulement quand il maîtriserait le Français. Son attitude serait donc le symptôme d'un complexe plus que d'une certaine arrogance. A Bilbao, l'Argentin levait ainsi bien la tête en conférence de presse, même s'il pouvait éviter le regard de son interlocuteur, et qu'il terminait toujours sa réponse le nez face à la table.
Une marque de timidité exacerbée ? Peut-être. A moins qu'il ne s'agisse aussi d'une volonté de conserver un rapport totalement neutre aux journalistes présents dans la salle de presse. Bielsa ne donne d'ailleurs aucune interview individuelle depuis le début de son mandat de la sélection argentine, en 1998. Une décision prise par mesure d'équité, le principal intéressé ne voulant pas traiter différemment les journalistes selon l'importance du média pour lequel ils travaillent.

Marcelo Bielsa (OM), pour sa première conférence de presse de la saison, le 6 août 2015

Crédit: AFP

Se mettre les journalistes qu'il faut dans la poche n'intéresse pas "El Loco", il les considère comme de simples courroies de transmission de son message. Une relation purement fonctionnelle, désincarnée. Mais Bielsa, inexpressif sur la forme, offre du fond lors de ses conférences, parle vraiment de jeu, quand certains de ses collègues ne parviennent jamais à laisser la langue de bois au vestiaire.

Enfant déjà, Bielsa était différent

Pour les besoins de l'écriture d'"El Loco Unchained", j'ai interviewé des journalistes qui couvraient l'Atlas Guadalajara quand Marcelo Bielsa y officiait (1992-1995 et 1996-1997). Ils se rappellent d'un homme plutôt loquace, à qui il suffisait de poser trois questions pour disposer de vingt minutes d'entretien. Bielsa pouvait même recevoir longuement à son domicile.
A Buenos Aires, quand il entraînait Vélez Sarsfield (1997-1998), "El Loco" pouvait aussi partager un casse-croûte avec un jeune journaliste dont il appréciait le travail et allait jusqu'à lui conseiller des lectures.
Si la passion isole Marcelo Bielsa, il n'a, pour autant, jamais fui le contact humain. A Santiago du Chili, il faisait ainsi son marché dans un quartier populaire et échangeait avec commerçants et badauds. Loin de nombre de ses collègues qui préfèrent vivre dans leur tour d'ivoire.

Marcelo Bielsa sur l'écran géant de Santiago du Chili en 2010

Crédit: AFP

Grandi dans une famille aisée de Rosario, Marcelo Bielsa a toujours entretenu des amitiés, même s'il n'a jamais été un enfant comme un autre. Son frère, Rafael Bielsa, ex-ministre des Affaires étrangères, racontait ainsi que Marcelo dormait avec l'uniforme de son école car il n'aimait pas s'habiller le matin.
Excentrique, Bielsa l'est, mais faut-il aller jusqu'à ranger son comportement dans une catégorie clinique ?

Conscient de sa folie, il sait aussi (parfois) s’excuser

Sur internet traîne une vidéo, où Bielsa, tout sourire, conte une anecdote sur Diego Simeone. On y découvre un homme détendu et convivial. Le même que l'on a vu embrasser Giannelli Imbula la saison dernière, lors d'un entraînement de l'OM.
Parfois chaleureux, Marcelo Bielsa n'en est pas moins un homme rigide et sanguin, capable de traiter ses joueurs ou ses adjoints de manière abjecte quand ils ne répondent pas à ses attentes. Ses proches racontent toutefois qu'"El Loco", conscient de sa folie, vient en général s'excuser d'avoir été dépassé par ses nerfs et par son exigence extrême. Ce qu'il ne fait pas, en revanche, avec ses dirigeants, avec qui il semble entretenir un rapport de méfiance systématique. Comme si ses supérieurs hiérarchiques devaient continuellement donner des gages de leur bonne volonté.
A l'Atlas Guadalajara, Bielsa pouvait ainsi harceler un dirigeant au cours d'un repas pour une simple histoire de toilettes non réparées.
Rongé par sa passion, Bielsa pouvait même pleurer après une défaite et rester enfermé jusqu'à ne pas assister à l'entraînement du jour, car trop occupé à essayer de comprendre en quoi il avait failli. Un comportement qui relève avant tout de l'auto-flagellation pour ce chrétien et qui révèle un caractère totalement obsessionnel.
Le natif de Rosario estime qu'il se doit de donner à son équipe le maximum d'outils avant d'entrer sur le terrain, même si cela peut le mener à l'épuisement, comme ce fut le cas après six ans à la tête de la sélection argentine, qu'il avait quittée en septembre 2004.

Un homme intransigeant qui se moque des apparences

Bielsa vit pour le football et peine à comprendre qu'il ne s'agit pas d'une loi pour ceux qui travaillent dans son milieu. Accaparé par sa tâche, "El Loco" se moque des apparences : en jogging, sur le banc de touche comme à la ville. Le fond plutôt que la forme.
L'Argentin a encore rappelé sa différence lundi en arrivant seul à l'aéroport de Buenos Aires, avant d'attendre stoïquement son taxi. Bielsa n'a pas répondu aux journalistes présents, mais il n'a pas non plus cherché à se dérober en demandant ce que lui permet sa popularité : une porte de sortie plus discrète.
Bielsa estime que son statut d'entraîneur de football ne lui donne aucun passe-droit, que le football, son obsession, est toutefois d'une importance sociale toute relative. Abhorrant les égards, "El Loco" peut ainsi refuser une invitation de dirigeants en tribunes pour un match à guichets fermés car il voulait payer son billet.
Comme entraîneur, il croit en revanche que sa compétence, son érudition, lui interdit d'avaler la moindre couleuvre. Vincent Labrune le sait désormais mieux que personne.
Lundi, Bielsa s'est rendu à Rosario, sa ville natale, où il pourrait s'isoler de longues semaines comme il a coutume de le faire quand il quitte un club ou une sélection. De quoi continuer à entretenir le mystère autour de sa personne. Jusqu'à passer pour un autiste.
Ligue 1
"Une tête de con", "un malotru", "une tartufferie" : le football français en veut à Bielsa
10/08/2015 À 13:07
Premier League
Jeu moins emballant, 15e place et calendrier démentiel... Faut-il s'inquiéter pour Leeds et Bielsa ?
18/11/2021 À 13:31